Aurillac 03, chronique


Impressions au premier jour

Ce que je vais dire là est hyper grave et pas grave du tout
J’en ai discuté avec quelques professionnels.
Les spectacles ne passent plus à Aurillac
J’en ai vu deux
Cela ne passe pas
La fiction, la lactatation, la transaction, la ionisation ne se font pas la réalité est trop tendue trop grave
les gens qui sortent de leur camion leurs projets anciens ont tort
l’époque a déjà changé
ça ne passe pas , ça ne passe plus
bien sûr le public fait semblant d’applaudir
Ni Maurizio , du théâtre du silenzio Ni Délices dada ne placent leur spectacle dans le mouvement des intermittents, Alors que soi -disant on est dans le festival de résistances Ils n’ont pas envie de salir leur spectacle Par une annonce sociale
Tout de même c’est un peu la honte
Pas de grève on comprend encore, pas de débrayage, même une fois pour le symbole, On comprend un peu moins Pas d’annonce, aucune annonce , on se dit, c’est grave.
Chez Kumulus l’annonce est cent fois plus émouvante que le spectacle lui même
c’est terrible, le climat n’est pas propice
je n’ai plus envie de jouer,
nos trucs d’avant à vendre sont des petits compromis avec l’époque
le théâtre doit absolument changer
peut être que la compagnie n’est plus l’Unité idéale peut être que quinze compagnies à la fois c’est mieux
peut être que je suis tout simplement épuisé
mais à Avignon c’était pareil ceux qui jouaient avait l’œil triste de celui joue malgré tout sans que l’électrisation du théâtre ne se fasse.
Pourtant les compagnies jouent avec du cœur Mais cela tombe à côté
Quand j’ai dû jouer à Carqueyranne juste après l’annulation de Cartoun On a bien vu que notre spectacle ne passait plus
C’est horrible ce que je raconte là. Mais je dois le dire
Jusqu’à quand va t-on s’arrêter ?
Bon c’est mon avis de vieux de trente ans de métier, de pro,
heureusement le public Est là,
Mais le public , est ce qu’il n’est pas un peu truqué ? Est ce qu’il ne ferait pas semblant

Petite alerte de je ne sais pas quoi.
Certains disent , il faut avoir le courage d’arrêter les gros festivals Bien sûr que oui,
On a barbouillé la ville de blanc, Tant mieux
Depuis 20 ans ces villes bâtissent leur fortune sur des off R Mistes
Les compagnies OFF doivent envoyer leurs notes de frais à la municipalité : voyages, camping,
En Avignon, la ville doit payer les lieux du Off, c’est le minimum
Et puis un dernier avertissement Je ne veux plus que l’on dise devant moi que la rue , la rue, c’est mieux que la salle
sordide sentence qui traîne encore , ici et là
d’abord la rue n’existe plus : les marchands se prennent les meilleurs endroits , le cours Montyon ,
et délices dada ne joue pas dans la rue,
et Kumulus pas dans la rue ,et le silence pas dans la rue
on appelait ça dans le temps théâtre de rue, comme moi j’appelle encore la poste PTT, alors qu’il n’y a plus un téléphone à la poste.
Alors que l’on ne dise pas la rue vaut mieux que la salle
La rue a intérêt à faire de la salle selon moi, pour la richesse des signes, les règlages de précision, la qualité des personnages
Et la salle devrait faire de la rue, Pour se dégourdir un peu et se décontracter
Les amis, faisons attention, on nous regarde
Très honnêtement, Et je mets carrément les pieds dans le plat Pour l’impact de notre mouvement Il ne faut pas qu’une seule personne puisse dire Ça , effectivement, je m’en passerai bien
Hier dans le public un aurillacois expliquait à un autre le teatro delle silenzio
15 € le billet, t’as une passerelle qui descend , et qui remonte , saupoudrée de cris hystériques, c’est tout. Bon… tu vois
le Monde et libé parlent du mouvement, faut tenir c’est ça qui compte les actions sont assez belles jusque là on gagnera

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deuxième jour

J’avais imaginé que l’on allait transformer la grande masse du public en manifestants, en protestants du protocole.
Rêveur , je l’étais, il me faudrait 80 000 bouts de tissu rouge qui me coûteraient 100 000 F
Le déferlement de partout est incroyable.
On ne vient même pas au festival.
On passe par Aurillac manger une glace et rire d’un clown TF1 qui passe juste à côté.
Et les gens rient et sont contents,
On est en famille
Il y a toujours un jongleur qui traîne par là et émerveille les enfants.
On a envie d’a rpenter ensemble le bitume et d’être des milliers.

Les spectacles : une goutte d’eau là dedans presqu’invisible.
Generik, on est à 300 mètres, on ne voit rien , on n’entend rien
On va boire un verre, on revient, l’action n’a pas bougé,
on rencontre Benoît, tu décroches toi aussi ?
Arrêtons avec Aurillac, capitale des arts de la rue,
C’est Aurillac « quatre journées de soldes exceptionnelles, on brade avant la rentrée » avec animations gratuites.
J’ai l’air de mépriser, mais non j’adore les foires.
Mais alors tant qu’à faire, allons jouer dans les vraies foires aux bestiaux,

Je dis n’importe quoi, mais il y a tant de mots qui coulent , qui s’échangent se choquent se mélangent que j’adore ça.
Magnifique on se parle, on s’engueule, on se traite à longueurs de journées.

Ralite , « vous devriez être fiers, grâce à vous , enfin on reparle de l’art en France ».

Les grands mouvements qui ont fait bouger le monde , sont des petits groupes agissants minoritaires.


 

Allez, je tente de vous faire le portrait d’Aurillac 21 août 03 en 14 traits de crayon

 

1. Guerillac, le mot est passé dans la langue en 1 journée.
2. Songy le directeur est quasiment mort, désavoué par la mairie , par les coordinations, mais il s’en fout, il a eu sa page dans Libé
3. Les talibans de la grève sont aussi énervants que les talibans du « on joue quoiqu’il arrive"
4. . 45 compagnies sont en grève ou en débrayage sur 240 . Pareil qu’Avignon, invisible, mais 160 ne sont pas venues, ah ? On les classe où ? Peut être déjà enterrées.
5. Hugues, comédien de chez nous, dort depuis deux jours sur une plate forme de semi remorque. Il voudrait se laver. Je lui dis « va aux bains douches » Rue du collège.
6. Cacahuètes démarre son spectacle dans un désordre incroyable. Ils jouent en plein débrayage.. C’est de la pure folie. Mais 600 personnes du public veulent les voir. Trop de monde.. Ils ont un tel métier, qu’on les sent sereins dans la tempête. Au moins c’est vivant. Quelqu’un me dit deux heures plus tard:: ils ont allumé Pascal, de cacahuètes, il pleure.
7. AG par ci , AG par là, tours de parole. Souvent tu réponds à quelqu’un une demie heure après qu’il ait parlé
8. 1000 personnes tournent autour de la mairie, avec des drapeaux rouges. On me dit trouve leur des slogans, je sors « Canicule 10 000 morts, protocole : 30 000 morts ». Ils préfèrent tous scander grève générale. Il y a des pros des manifs parmi eux
9. Je n’ai rien mangé de chaud depuis trois jours.
10. Les fausses infos et rumeurs se succèdent. Tout le monde s’injurie en proférant UNITE. Jamais l’Unité n’a autant été à l’ordre du jour. Je suis fier.
11. On prépare l’action dans une petite cour. Tous chuchotent. Frank est torse nu, musclé, la voix rauque, Michel arrive essoufflé avec une info, Virginie va lancer l’action, elle est tout en noir .Vingt fois de suite, on refait la synthèse, le déroulement. Bien entendu, on ne fera rien de ce qui était prévu.
12. je dois lire un communiqué depuis le fenêtre de la mairie. C’est enivrant, quand tu mets les fins de phrase en crescendo tout le monde applaudit.
13. Je vois l’armée de l’art passer avec un prisonnier, je reconnais Songy, on me dit que Guerrillac s’est emparé du bureau de presse du festival .C’est hallucinant, on croit tout ce que l’on fait. AG sauvage dans le hall du centre des congrès surchauffé. Indescriptible chaos. On s’engueule tous en présence de toute la presse ravie. France 3 s’est moqué de nous au JT.
14. Toute cette ébullition, cette effervescence, cette accélération de la pensée sont les prémices de la sixième république, la république des arts. Mais qui sera président ? Qui connaît le président de la Suisse ? Il faut que l’on apprenne à penser et à diriger autrement.
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Ce qui est passionnant dans cette affaire d’Aurillac c’est comme chacun croit ce qu’il a envie de croire, et à quel point il est difficile de dégager la moindre certitude.


1.

les Grèvillac ou Aurillac en lutte

Pas de salut hormis la grève. Ils se prennent pour les métallos de Renault en 1956. Ils ont un bandeau jaune « en grève ». Ils sont hyper bien organisés à l’école Lacoste. Ils n’ont pas de leader charismatique. Ils sont en AG permanente, très disciplinés, tours de paroles. Ils sont divisés en une vingtaine de commissions.
Parmi eux, il y a des gens politisés, le groupe Jolie Môme au complet , des membres de la CNT, des intégristes, des plus flous.
Il y a une ambiance un peu communiste à la stalinienne, le côté nous avons la vérité, et nous seuls. Ils sont hyper déterminés.
. Les caractères : Michel, de Jolie Môme, invraisemblable avec sa chemise rouge, sectaire et dogmatique mais en même temps nounours, Coco du quartet buccal, réfléchie et précise, Serge, radical CNT, toujours torse nu. Pascal le Gueenec, a tout fait pour éviter la guerre civile, Serge, Sébastien, Lucile (ma préférée) etc.

2. Les restons vivants ,

- Indéfinissable. Le seul lien : se dire, la grève n’est plus le seul levier de la lutte, déstabilisons avec de l’action artistique.
Le problème c’est qu’une partie du IN se retrouve là, troupes subventionnées, vécues par les autres comme nanties.
Et bien sûr le refus absolu du moindre débrayage rend « restons vivants » prétentieux et impopulaire.
Pourtant il y avait beaucoup d’autres personnes à « restons vivants » pas du tout sur ces positions.
Les mousses, qui ont débrayé.
Bob Passion , gréviste Pierre Prévost
Marik, indépendante, les 26 000 , Pascal Rome, le Begat, Georges Matichard formidable, Allari etc.
Et moi et moi et moi…avec Hervée nous avons tout tenté pour éviter les affrontements et faire en sorte de fabriquer un festival bis, festival d’actions.
Grévistes d’Avignon, occupation artistique de Chalon, présents ici depuis le 14 août, nous avons donné tout ce que l’on pouvait.
Hervée a très mal vécu les coups que lui a assénés son propre clan. Mais elle est solide.

3. Jean Luc , goulus

On vient jeter son œil rapidement , on bave sur tout le monde, on méprise. Il y avait un certain nombre de compagnies qui refusaient de mettre les mains dans la boue de la lutte. Jean Luc, nous avions besoin de gens comme toi en action, pas en simple observateur. Et puis quand les phrases sentent la rancœur, elles perdent de leur valeur. Facile de condamner l’action des caddies, la manif de droite, l’armée de l’art alors que le public participait que c’était jubilatoire, que cela voulait dire quelque chose, que c’était des actions inter compagnies.

4. Freslon et Maud , la cie off

Des gens incroyables qui décident spontanément d’apporter leur arène de 20 tonnes, qu’ils mettent à disposition, des centaines de costumes, le café gratuit, l’eau fraiche gratuite. Admiration.

5. Les Moralles

Grévistes depuis juillet.Des gens de cirque. Je parle avec la maman, magnifiquement déterminée. Mais comment tiennent ils ? On a prévu dit Didier. Ils mettent leur chapiteau à disposition des grévistes.

6. Les débrayages

En fait,c’était la bonne idée, ils ont été pas mal suivis. 160 compagnies ont suivi le mot d’ordre sur 346 compagnies présentes IN compris. 46% de grévistes, c’est un beau résultat.
7.

Ce qui ne sera jamais plus comme avant

Ces discussions, ces batailles font prendre conscience qu’une page de théâtre va être tournée. Terminées les off, pas payés, qui paient pour être dans le catalogue, qui font la richesse de la ville en attirant 30 000 personnes par jour.
Désormais les villes paieront leur off, à Avignon comme à Aurillac.
Calculons la capacité d’accueil du IN en public… 16 compagnies … 5000 personnes maximum .

8. Songy et le festival

Jeu un peu trouble tout le temps. Ils essayaient de sauver leur festival ce qui était normal, mais en même temps devraient prendre conscience que ce genre de festival est condamné, qu’il faut tout reconstruire, réinventer. C’est ce qu’écrit Crespin, et il est bien placé pour faire cette analyse.

9. les spectacles

C’est le théâtre group qui s’en sort le mieux. Ils sont restés en dehors de tout, jouaient à la périphérie et disaient que pour eux la parole du mouvement sera portée à Lons le Saunier. Hervée trouve leur spectacle admirable.
Moi je n’étais pas d ‘humeur à faire le spectateur. Quand j’y suis allé, je m’ennuyais. Je trouvais que la vraie vie n’était pas au théâtre.
Mais comment rejouer maintenant ? Je me le demande.

10. Edvine, Florence , Sandrine

Je ne distribue pas des prix, je me souviens qu’à la base de ce mouvement ce sont des individus . Elles ont fait la presse. Elles devenaient des porte- paroles. Il y a une vraie beauté de la lutte.
11.

Les blessés et les morts

Il y en a des centaines . On n’en parle peu, parce que c’est terrible . Une compagnie d’échassiers vient annoncer à un colloque de la fédé qu’elle donnera à 16 H la dernière représentation de sa vie. Silence de mort.
Françoise de Lackaal Duckric mexplique que c’est fini.
Pascal Rome ne parle plus à ses acteurs. On ne sait pas s’il va reprendre. Mortification un peu partout.
Fanny d’Ilotopie fait une exposition de crucifiés.

12. Les médias

Méprisants, pas sérieux. Sont incapables de bien rendre compte. D’abord ils ne restent pas longtemps, Quand on vit l’événement t qu’on le lit, on ne retrouve rien, or c’est leurs descriptions qui partent dans le reste de toute la France. A la fin , on se dit que le journal le plus sérieux, c’est peut être le Figaro. On verra Lundi l’humanité. Mais le Monde, cette Catherine B. est ultra bourgeoise, elle ne peut écrire que ce qu’elle écrit. On se sent dévoyés.

13. La fatigue

Extrême.On ne travaille jamais autant que dans une grève. La fatigue est dangereuse, elle augmente les tensions. On mange n’importe quoi, nos affaires sont sales.
Philippe. Nicolle dit qu’il en a marre du camping. Hugues dort dans un tracteur, il a trouvé une douche. Certains vont à La Chaise Dieu soutenir la magnifique Michèle Blumenthal de la CGT . deux heures et demie de bagnole, reviennent à 3 H du matin, sont là aux AG de 9 H.

14. La victoire

Le discoureur Jean Georges, qui a retrouvé une pêche magnifique essaye de nous faire croire que le fax du cabinet de Raffarin qui nous annonce une augmentation du budget de la culture est une bonne nouvelle.
La bagarre continue. Mais est ce que les théâtres vont être capables d’un seul geste fort ? Je veux garder l’espoir que l’on va reconstruire . On est partis pour une très longue marche. Moi j’irai jusqu’au bout de mes forces, sans m’économiser quitte à en mourir. On ne peut plus continuer comme ça.