photo JP Estournet

 

 

Présentation

 

Ceci étant les conditions optimum, les Chambres d’Amour peuvent se jouer à 12 voire 10 chambres, et le tout est à discuter de vive voix.
Dans la démarche de l’Unité, « les chambres d’amour » sont l’aboutissement d’un processus biologique qui a mûri pendant plus de vingt années, et qui commence par la 2CV théâtre en 1977, théâtre utérin pour deux spectateurs, la « femme Chapiteau » étant encore une variation du lieu théâtral intime.

Peu à peu, nous avons développé des techniques de diction basées sur le chuchotement, et nous avons même décliné l’expression « toucher le public ».

Nous avons continué avec les » poèmes- caresse », avec « les chaises  longues poétiques », et puis voici une nouvelle étape de cette quête : les chambres d’amour.

 LES INGRÉDIENTS DE BASE.

L’Hôtel :

Une compagnie parcourt au cours de sa vie des milliers d’hôtels. Plusieurs fois, l’envie nous a pris de fabriquer une œuvre à partir des chambres d’hôtel.

Prendre un peu de papier peint derrière le radiateur et coller tous ces bouts dans un album,

ou prendre chaque douche en photo, avec son histoire- cela demande un tel métier  de régler la douche à la bonne température-.

Les hôtels de caractère tendent à disparaître, mais dans les petites bourgades, il en subsiste des magnifiques. Et nous nous sommes dits, dans toutes ces villes qui n’ont pas de théâtre mais des hôtels, pourquoi ne pas proposer une œuvre spécifique pour chambre d ‘hôtel ? Avantage immense, les comédiennes et comédiens seront logés sans problème, leur chambre deviendrait espace de jeu.

l'installation

La chambre, le lit :

Quel étrange moment celui de l’ouverture de la chambre que l’on ne connaît pas, la lumière, et surtout le lit. Quel destin que celui d’être le lit d’une chambre d’hôtel, tout ce que vivent ces lits, quelle épaisse et odorante histoire…

La prostitution :

Les acteurs entretiennent des complicités étranges avec la prostitution.  On dit souvent que le théâtre et la prostitution font partie des plus vieux métiers du monde.

Ce sont deux métiers basés sur un certain sens du mensonge.

La passe.

Un mot envoûtant. On passe par la chambre. La passe est rapide, l’étreinte est courte. La passe fait fantasmer. On dit souvent que l’acteur est un passeurLa poésie.

Pire que tout. La poésie fait fuir, la poésie endort, ennuie, et pourtant, la poésie, c’est de la liqueur forte, on l’aime, et on veut la faire aimer.

La subversion par l’intime.

Nous cherchons toujours ce que nous croyons être la limite qu’il ne faut pas franchir en principe, et l’intimité en est une. Il y a des années qu’André Engel présentait une pièce à Strasbourg, Kafka,théâtre complet, où les spectateurs se trouvaient enfermés dans une chambre, et quand un souvenir  de théâtre reste ancré depuis  trente ans…il se cache quelque chose dessous. Il était dit qu’un jour nous ferions les chambres d’amour.


DESCRIPTION DU RITUEL

Les clients sont accueillis par la tenancière de la maison close poétique (Hervée de Lafond). L’ambiance doit être mystérieuse et sensuelle.

Le rituel est celui du « bordel » classique. Nos prostitués (e) s ne pratiquent que le commerce des mots d’amour...

La prostituée ou le prostitué choisit son client ou sa cliente.

Le client monte en chambre.

Chaque chambre a son atmosphère spécifique : voiles, odeur, lumières tamisées, décorations personnelles en accord avec les textes.

Les poèmes sont joués dans une intimité totale, susurrés à l’oreille, ou les yeux dans les yeux, ou même dans d’autres dispositions.

La durée d’une passe poétique ne doit pas excéder quatre minutes.


LES POEMES

Chacun des acteurs prostitué (e) s possède au minimum entre 5 et 35 textes à sa disposition,

Selon le client ou la cliente, il choisit dans son répertoire de poèmes amoureux. Si le client demande une spécialité, c’est évidemment plus cher.


Les acteurs et actrices des chambres d’amour. 

sont choisis parmi les noms suivants.

Catherine Fornal : 27 ans. Catherine a fait l’école Jacques Lecoq, et joue dans une troupe de rue polonaise pendant deux ans. Adepte des performances.  Joue dans les petits métiers et jouera dans Terezin.

Marcel Djondo : 35 ans

Un de nos ex-stagiaires originaire du Togo, ne reniant pas les épices africaines. Joue dans les petits métiers, et dans le Brecht pour Muguette. Il a sa propre compagnie : GokoKoe.

Bernard Goetz : 51 ans.    Conservateur du Musée de Montbéliard dans la vie civile.  Joue dans les brigades et les petits métiers.

Sylvie Lalaude : 39 ans. Joue dans les brigades et les petits métiers. Ex-secrétaire de direction du théâtre de l’Unité. Attachée de direction de la compagnie des Bains douches (Montbéliard).

Isabelle Sosolic : 44 ans. Comédienne de Besançon formée à l’école Lecoq. Fait partie des brigades.

Fabienne Michaud : 37 ans. Fait partie des brigades et des petits métiers. Dans la vie civile c’est une maîtresse d’école maternelle.

Marie Leïla Sekri : 21 ans. Faisait partie de nos classes A 3. Suit une école de théâtre à Marseille. Joue dans les petits métiers.

Jacques Livchine : 59 ans. Metteur en songe du théâtre de l’Unité. « 30 ans de guignol ».

Gill Maurer Herde : 43 ans. Comédienne des brigades, des petits métiers, du Brecht pour Muguette.

Hugues Louagie : 31 ans. Acteur du Brecht pour Muguette, de 2500 à l’heure, sort de chez Lecoq.

Sébastien Dec : 26 ans. Joue dans les brigades, dans Brecht pour Muguette, sort de l’école Lecoq.

Fred Patois dit Goubi : 36 ans, ex-contrôleur de Peugeot. Fait partie des brigades, du Brecht pour Muguette, régisseur de la compagnie.

Hervée de Lafond : la tenancière de l’hôtel, spécialiste des rôles d’ouvreuse. Grande ordonnatrice du théâtre de l’Unité.

Nicole Rivier : créatrice du personnage de Clémence Carabosse. Fait un duo avec la tenancière pour faire patienter le client.

Marjorie Heinrich Moulet : fait partie des brigades et des Kapouchniks (section Jura)

Julie Guet : Brigades, et en effeuillant la marguerite, nom de sa compagnie.

Pancho : d'origine catalane, sa chambre est baroque.

Sébastien Vion : fait aussi parfois le duo avec la tenancière avec son personnage de Corinne.

 

UN ARTICLE QUI RESUME TOUT -L'écho du Centre

L’expérience « en chambres d’amour » fait monter le Mercure

Le théâtre de l’Unité a initié quelques centaines de spectateurs aux joies infinies  du texte en, chambres d’amour

Le rez de chaussée de l’hôtel Mercure  de Limoges ne connaîtra pas de sitôt pareille animation au vu de celle qui a prévalu pendant les 4 jours des représentations très  spéciales des « chambres d’amour ».

On connaissait le théâtre en appartement mais pas encore le théâtre de chambre à coucher nourri de » « passes poétique » à vivre à deux.

Le théâtre de l’Unité de Jacques Livchine, véritable trublion de l’engagement théâtral  au cours de ce festival aura comblé cette lacune de la plus belle expression qui soit pour nous pauvre pécheur. Amen .

Jouxtant le petit bar de l’hôtel Mme Renée  la matronne emplumée et caustique, et Clémence la sournoise espiègle, règnent sur l’anti -chambre de l’amour.

Vaches au possible avec les clients, elles dirigent la manœuvre avant la fameuse montée à l’étage.

Le groupe de spectateurs venu à heure fixe (21 H, 22H  et 23 H ) s’assoit , prêt à se faire prendre par la main vers l’inconnu. Une certaine excitation règne dans les têtes et dans les cœurs. Fini l’anonymat sécurisant des salles de théâtre pour le spectateur lambda. Elle ou lui est choisi  pour son caractère à se faire remarquer par une cohorte accorte de « pensionnaires » des deux sexes, habillés strictes de livrée rouge et noire. Les passeurs. ..

Pastille collée, les  cinq ou dix promus s’alignent et chacun à son tour monte à l’étage pour une expérience de prostitution poétique inoubliable. L’étage où se joue la partie fine est plongée dans une semi-obscurité. Toiles et voiles vaporeuses , bougies, effluves parfumées imprègnent le décor, et le corps fait tâche,bascule. Tremblant d’émotions vagues, Mlle Kasha  vous invite dans son nid douillet. Le client s’allonge dans le lit et le miracle s’accomplit. Premier poème prononcé du bout des lèvres, difficile d’être « hors- jeu » quand l’amour se glisse en vous comme cela. L’intimité se renforce et la confusion aussi, quand collée à votre oreille, la vestale sussure  des volutes suaves de sentiments longtemps espérés, rêvés. On décolle quand l’inhibition a perdu la partie.

La passe dure environ dix minutes, et une seule idée retient votre attention au retour sur terre. Remonter au plus vite partager ces instants de grâce absolue déjà esclave de cette passe imaginaire mais bien réelle menant vers l’Unité d’un corpus scripturaire.

Serge Hulpusch

L’écho du centre

3 octobre 2003

 

ARTICLE DES DERNIERES NOUVELLES D'ALSACE DE FLORIAN HABY . 10/11/04. Pages région.

 

A Haguenau, le théâtre de l'Unité transforme un hôtel en maison close, le temps de quelques passes poétiques pour le simple émoi des mots.

"Pétillez, rendez vous désirables!". Le bar de l'hôtel jouit d'un joyeux bordel, on y attend, cacahnt son trouble derrière une désinvolture mal feinte. Madame Renée, la mère maquerelle, entasse les clients, les affuble de surnoms assassins. On n'est pas là pour plaisanter, dans une hôtel de passe, même poétique.

Soudain, un regard vous invite, une main vous attire.."tu montes ?" Dans l'escalier, bougies, et lingerie fine. Parfois un sourire enjôleur, parfois le pas de celle qui va au turbin. La douceur, rassurante, s'installe quand s'ouvre la porte d'une des mystérieuses chambres d'amour. Ici, une peau de zèbre, là un doux drapé de tulle, là encore quelques notes de musique.

Sensuel et subversif

Place au plaisir...du verbe. On se love dans le lit, mi gêné, mi émoustillé, laissant le doux nectar de la poésie couler dans ses écoutilles. Artistes-putes, gigolos lettrés, les comédiens de l'Unité font du théâtre uen expérience émouvante et éprouvante, sensuelle et subversive. Apollinaire, Aragon, des mots tendres, des mots beaux. Un murmure au creux de l'oreille, un souffle brûlant dans la nuque, une joue qui vous frôle, la passe est terminée.

LIBE 20 août. Avec photo chambre d'amour

Toutes les rues mènent à Aurillac

Pour ses 20 ans, le festival accueille plus de 540 troupes, qui repoussent les limites du théâtre de rue, pour le meilleur et pour le pire.

Par Edouard LAUNET

samedi 20 août 2005 (Liberation - 06:00)

envoyé spécial à Aurillac

"En sortant de cet hôtel borgne de la banlieue d'Aurillac, où la passe fut courte mais bonne, poétique même, on en venait à se demander quelles limites circonscrivent ce qu'on appelle le «théâtre de rue». Pas celles du trottoir en tout cas. On était là-haut dans une chambre, seul avec Hélène qui nous susurrait à l'oreille des mots si gentils : «Dormir avec toi, hanches contre hanches, mourir ensemble, dans la barque blanche.» Et plein d'autres choses encore. Le lit était confortable, la chambre éclairée de petits lampions multicolores, parfumée d'encens. La compagnie du Théâtre de l'unité appelle ça du «théâtre de chambre à coucher» (naguère, elle fit du théâtre dans une 2 CV). C'est l'un des 500 spectacles accueillis à Aurillac, qui fête cette année les 20 ans de son festival de théâtre de rue, le plus grand de France."


 

LE MONDE (Dimanche 20 août-lundi 21 août 2005)

Les fidèles du Théâtre de l'unité sont de retour à Aurillac, eux qui avaient ouvert le premier festival devant aucun spectateur. Les Chambres d'amour se déroulent dans un hôtel bien réel. Une maquerelle gouailleuse au chapeau à plumes accueille les clients, en compagnie d'un grand travesti. On est d'abord désigné par la tenancière et gentiment moqué. Puis on est choisi par un ou une pensionnaire, pour quatre minutes de « passe poétique », en tête-à-tête dans une chambre. Rien de sordide ni de vulgaire, juste de la tendresse et de la complicité.

L'implication du spectateur est totale puisque les comédiens ne jouent que pour lui. Dans l'atmosphère douce des chambres, on se laisse aller. Allongé sur un lit ou une banquette installée dans une baignoire, on se laisse chuchoter des poèmes d'amour au creux de l'oreille. On nous dit « je t'aime », à nous, rien qu'à nous.

Benjamin Roure


 

Commentaire de Libération du 31/12/07 . Calais

C’est l’heure des Chambres d’amour, avec les gens du théâtre de l’Unité, de Besançon. Une généreuse maquerelle en chapeau à plumes engueule tout le monde. On va être choisi, ou pas, pour aller faire un tour avec des dames et des messieurs en rouge, dans les chambres d’amour. «Il faut vous rendre excitants, pétillez, pétillez !» Elle donne un nom à chacun : «Poil de carotte», «le skipper», «le séminariste», «l’abruti», «la vierge Marie», «le ragondin», «la prof d’allemand»… Une petite chambre dans la pénombre, un lit sous des voiles, couvert de lucioles. «Allonge-toi !» dit le comédien. D’accord. Il s’allonge à son tour. «Mets ta tête là !» Ah, là, non. «Mais c’est du théâtre…» Au théâtre non plus, on n’est pas sommé de tout aimer. Il chuchote : «Madame, quel est votre mot, et sur le mot et sur la chose ? On vous a dit souvent le mot, on vous a fait souvent la chose.»

Bonimenteur. Retour dans la salle où la dame au chapeau à plumes distribue les compliments : «Le puceau», «le curé de campagne», «la randonneuse», «la strip-teaseuse»… Deuxième départ vers la chambre. Le comédien ouvre la porte sur un lit bleu : «Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères / Des divans profonds comme des tombeaux.» Annick, c’est la randonneuse, prof à la retraite. On lui a récité Baudelaire : «Un second degré très chouette.»

Haydée Sabeyran

 

 

LETTRES DU PUBLIC

Parlez-moi d’amour

Je ne m’étais jamais fait engueulé pour avoir mis les pieds dans un bordel. Aucune femme ne m’avait jamais sussurré des mots d’amour sur commande – enfin je me l’imagine.

J’ai eu un peu le rouge aux joues d’avoir été surpris en flagrant délit (mais en est-ce un ?) et j’ai adoré cette bousculade affective que j’aurai aimé prolonger. N’est-ce pas ce que ressent le client d’une putain quand il descend l’escalier ?

J’ai l’alibi d’avoir participé à une performance théâtrale. La belle équipe des Chambres d’amour a réussi son œuvre de racollage.

Alain Othnin-Girard

lettre reçue après Arles, le 2 octobre 2004

 

Tel est le théâtre que j'aime : ce spectacle le contient tout entier avec ce qu'à travers le temps on a pu comprendre des costumes, des accessoires, du décor, de l'ombre, des éclairages, des acteurs, des spectateurs, des auteurs, des mises en scène, des coulisses, du plateau, de nous les êtres humains qui devons arracher le masque des autres, laisser tomber le nôtre pour faire surgir la vérité et saisir que derrière l'artiste et sa prétendue prostitution se cache notre quête commune, par delà l'angoisse, de reconnaissance, de beauté et d'amour.

 

Une longue missive d'Agnes, lycéenne.

10 novembre 2004 : Chambres d'amour à Haguenau [Théâtre de l'unité]

Il faut quand même avouer une chose : je ne vous raconte pas très souvent ma vie de façon sérieuse. Je vais essayer aujourd'hui de vous raconter ma soirée du 10 novembre 2004. Sérieusement. Si si, sérieux.

Ce soir-là donc, j'ai été au théâtre. Enfin j'ai été à l'hôtel. Enfin non. J'ai été voir du théâtre à l'hôtel. J'avais rarement vu des comédiens de si près. La seule et unique autre fois, c'était l'an dernier quand je suis allée voir du théâtre en voiture. Si, si. En voiture. Mais passons.

Ce soir-là donc, je me rends avec Dame Arwinne à l'hôtel où aura lieu l'évènement théâtral en question. Nous arrivons un peu en avance (vers 18h35-40), histoire de pouvoir acheter nos billets... Nous entrons dans l'hôtel et nous nous installons au bar une fois l'achat en question réalisé.

Après avoir manqué de me casser la figure à deux reprises à cause de tabourets rebelles, je commande avec Dame Arwinne deux jus d'ananas (saluons au passage l'exploit international d'Arwinne qui a réussi, non sans mal, à ne pas se pochtronner au malibu malgré la présence ostentatoire de la bouteille dans son champ de vision... allez, on applaudit tous ensemble : clap-clap-clap-bravo Arwinne ! Hum j'avais dit que je racontais sérieusement, pardon) au prix °modique° de 5€80. Et là, nous la voyons.

La patronne de l'hôtel.

Ou plutôt la comédienne qui incarne ce rôle.

Enfin personellement, j'aperçois tout d'abord son chapeau.

Un grand chapeau très peu discret orné (nous l'apprendrons plus tard) de plumes de coq véritables.

Pour l'instant, elle ne dit rien. Elle se promène entre les tables en observant les autres spectateurs qui commencent à affluer. Il y aura du monde, ce soir.

Parmi les spectateurs, nous dénombrons peu de gens de notre âge environ. Deux ou trois en plus d'Arwinne et moi, tout au plus. Tout le monde parle avec tout le monde : les proviseurs avec les professeurs, les mamies avec les lolitas, les aubergines avec les concombres... Les klaxons et les arwinnes avec leur verre de jus d'ananas (vide à présent).

Dix-neuf heures.

Une autre comédienne arrive, une petite vieille à lunettes, avec un petit chapeau discret, un petit manteau propret, un petit maquillage marqué et un petit tas de gommettes jaunées (je ne pouvais pas dire "jaunes", ça cassait ma belle assonnance).

C'est parti.

Renée (c'est la patronne au chapeau peu discret) nous explique que ce soir, nous n'aurons à aucun moment le choix. Nous ne pourrons rien choisir. Ce seront les pensionnaires de l'hôtel qui nous choisiront. Pour que leur choix s'oriente vers nous, il nous faudra pétiller, il nous faudra les séduire. Et ensuite nous pourrons monter avec eux dans les chambres, pour le plaisir.

(Le plaisir du verbe, bande d'obsédés. On est au théâtre !)

Elle fera simplement une petite sélection de départ.

Clémence (c'est la madame au manteau propret et au chapeau discret) choisit pour la sélection de départ une dame du nom de "Clémence". Voici donc Clémence accoudée au bar, juste sous le nez d'Arwinne et moi.

Après avoir accolé au bar plusieurs autres personnes en les gratifiant de surnoms réjouissants ("gentil prof", "Aubergine", "Lolita", et j'en passe...), Renée pousse un grand cri, que je retranscris ci-dessous :

"PENSIONNAIIIIIIIIIIRES !!!"

Voici donc les fameux pensionnaires... Au nombre de 10 (bien que je ne me souvienne que du nom/tête de 8 d'entre eux), ils sont habillés en grooms. Cela pourrait presque leur donner un air strict si la couleur rouge n'était pas aussi éclatante. Enfin au moins comme ça, on fait la différence entre entre eux et nous, on ne risque pas de mélanger ^_^

Tous emmènent un des spectateurs sélectionnés dans leurs chambres respectives. Renée sélectionne ensuite d'autres spectateurs en les affublant d'autres surnoms joyeux. Je vous épargnerai le "grande gigue" dont elle m'a gratifié. Toujours est-il que je me trouve maintenant appuyée au bar, avec d'autres innocents, à essayer de séduire les comédiens-grooms. Il faut croire que mes tentatives rencontrent peu de succès, puisque Renée me lance d'un ton autoritaire que j'ai l'air aussi sexy que Stéphanie de Monaco.

C'est ce moment présent que choisit un groom du nom de Goupy pour m'embarquer vers sa chambre. Alors que nous cheminons ensemble vers la chambre où aura lieu la suite des réjouissances, il m'adresse la parole :

Lui : Ça va Stéphanie ?

Moi : M'appelle pas Stéphanie.

Lui : Tu t'appelles comment ?

Moi : Agnès.

Lui : C'est la première fois ?

Moi : Heuuuuuuouienfinnonenfinj'sais pas, quoi...

Lui : Je veux dire c'est la première fois que tu payes pour monter avec un garçon dans sa chambre ?

Moi : Euhh... oui...

Lui : Très bien. C'est ici, me dit-il en ouvrant la porte d'une chambre au troisième étage.

Derrière la porte, on ne voit pas la chambre. Juste un drap ocre suspendu au plafond , qui forme une espèce de couloir de tissu jusqu'au lit. Il se faufile sous le drap du plafond et se couche sur le couvre-lit du lit.

Je le suis et m'allonge à côté de lui, à peu près aussi détendue qu'un manche à balai.

Il me regarde.

C'est très bien ça. Un inconnu dont je ne connais même pas le vrai nom est couché à côté de moi sur un lit avec un couvre lit zébré dans une chambre d'hôtel, y'a personne d'autre dans la pièce, il me regarde et je le regarde, et d'un coup j'ai peur, très peur, enfin presque, enfin quoi, c'est bizarre tout ça, quand même !

C'est spécial, le théâtre à l'hôtel. Que d'émotions. C'est normal, c'est la première fois.

Je disais donc : il me regarde. Je le regarde. Et il me dit :

"Tu veux pas reculer encore un peu, histoire que tu tombes du lit et qu'on en parle plus ?"

Je jette un oeil à ma gauche : c'est vrai que je suis assez près du bord, quand même.

Bon. Je bouge un peu histoire d'être un peu plus près du milieu du lit.

Et il me regarde toujours et je suis couchée encore plus près de lui qu'avant.

Gloups. C'est spécial, tout ça, je vous l'ai déja dit.

Il arrête de me regarder moi et regarde le plafond (façon de parler : il regarde en fait le drap suspendu au plafond). Il saisit doucement ma main droite et commence à chuchoter un poème. A me le sussurer à l'oreille, plutôt. Et dans ce contexte-là, les mots prennent tout le sens qui leur manque lorsqu'on les voit noir sur blanc sur des bêtes feuilles de papier. Le poème aussi prend tout son sens, du coup. Et comme le poème est orienté dans un sens vraiment très sensuel (au moins à la fin), autant dire que l'effet produit fut assez... gloups, quoi !

Au bout d'un temps dont je ne saurais dire s'il fut long ou pas, j'ai enfin décidé de me détendre un peu et de passer de l'état "manche à balai posé sur le lit" à "lycéenne détendue posée sur un couvre-lit". On comprend mieux quand on est zen, je vous jure.

Je me laisse donc porter par les dernières phrases du poème avant de me laisser entraîner à nouveau dans le couloir (de tissu) vers le couloir (d'en dehors de la chambre) par le monsieur répondant au surnom de Goupy.

Voilà. La première passe (passe poétique, c'est le terme officiel, bande de...) est terminée. Quel truc de ouffffffffffffffff, pour reprendre ce que d'autres ont dit avant moi à propos d'autres trucs moins spéciaux que ça.

Voilà. Retour au bar. Arwinne n'est pas encore partie, mais elle fait à présent partie de l'exposition de gens accoudés au bar. Goupy ne l'embarque pas. Il part avec une autre madame dont j'ai déja oublié totalement l'allure.

Renée revient à la charge et lance une injonction autoritaire dont le contenu consiste en un "PETILLEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEZ !" qui, rien que par sa charge sonore, donne envie de pétiller juste pour qu'elle ne s'énerve pas davantage.

Arwinne sait pétiller mieux que moi. On dirait une petite bouteille de coca (siiii petite) qui pétille tout plein boucoup.

Et visiblement, elle pétille bien puisqu'un monsieur dont j'apprendrai plus tard qu'il porte le surnom de Poncho arrive et emmène la petite bouteille d'Arwinne au coca dans sa chambre.

Et me voilà donc seule au milieu d'inconnus accompagnés d'une patronne comédienne affublée d'un grand chapeau à plumes.

C'est spécial, tout ça.

En attendant de retourner compléter l'exposition de clients potentiels au bar, je profite des talents d'improvisation de Renée et Clémence qui se mettent en quatre, huit, voire plus, pour nous distraire et nous faire oublier que dans ce monde, l'injustice est telle que le nombre de spectateurs et largement supérieur au nombre de pensionnaires-comédiens-passeurs. Je ne trouve pas cela aussi injuste. Je passerais bien toute ma soirée à les écouter donner un surnom acidulé à chaque personne présente.

Devant le constat du fait que le nombre de femmes est très largement supérieur au nombre d'hommes, nos deux patronnes (Arwinne dirait "les deux vieilles") proposent aux femmes de monter avec des femmes, afin de faire passer plus de femmes que si on réservait les femmes uniquement aux hommes. Vous suivez ? Non ? Zut... Alors je recommence en précisant.

Devant le constat du fait que le nombre de femmes spectateurs est très largement supérieur au nombre d'hommes spectateurs, nos deux patronnes (Arwinne spectateur dirait "les deux vieilles") proposent aux femmes spectateurs de monter avec des femmes pensionnaires, afin de faire passer plus de femmes spectateurs que si on réservait les femmes pensionnaires uniquement aux hommes spectateurs. Vous suivez ? Non ? Zut...

Trois femmes (spectateurs) proposent donc gentiment de monter avec des femmes (pensionnaires).

Et deux minutes trente-sept secondes quatre-vingt-douze centièmes plus tard, trois charmants hommes (pensionnaires) ont déja emmené ces trois charmantes femmes (spectateurs) en moins de temps qu'il ne faut pour le taper et corriger les fautes de frappe.

Il faut croire que Poncho faisait partie des charmants pensionnaires, puisque Arwinne revient s'assoir à côté de moi.

Visiblement très retournée par ce qu'elle vient de vivre, elle me conte son expérience. Poncho tire les cartes en parlant d'abîme infini et de ciel profond... À moins que ce ne soit l'inverse. Ce serait plus logique.

Un instant plus tard, j'entends "Grande Gigue, retourne-y".

Et j'y retourne. Dans l'expo de gens. En effet, jusqu'à nouvel ordre, je suis la seule et unique grande gigue de la salle. Ce sont des choses qui arrivent.

Je pétille tant bien que mal (apparemment plutôt mal que bien d'ailleurs, vu le nombre de pensionnaires dont le regard me traverse). Les autres font de même. C'est à celui (plutôt celle, d'ailleurs) qui pétillera le plus fort pour se faire embarquer le (la) premier(e). Quelle lutte sans merci entre nous tous. On croirait un vrai concours de séduction. Sauf qu'on a encore plus envie de séduire que si c'était vrai, parce que ça finira à vingt heures pile. Alors on pétille.

C'est spécial, tout ça.

Et oooh miracle, un pensionnaire daigne s'arrêter en souriant devant moi, en murmurant "on y va ?"...

Et oooh hasard, ce pensionnaire est le même qui a emmené Arwinne tout à l'heure.

Allons-y gaiement alors !

Je le suis en dehors du bar, dans les couloirs, dans l'escalier, puis à nouveau les couloirs... En marchant/gravissant les escaliers, ils discute un peu avec moi, à l'instar de Goupy tout à l'heure. Il me demande si c'est la première fois que je tente ce genre d'expérience. Je réponds vaguement non. Il me demande ensuite mon âge. Je bredouille un "dix-sept ans et demi" dans ma barbe, bien que je n'aie pas de barbe. Toujours est-il qu'il ne comprend pas et me repose la question. Je re-re-re-bredouille et finis par arrondir à l'année supérieure et lâcher un "dix-huit ans" légèrement plus audible que mes demis et mes dix-sept de tout à l'heure.

[Je me rendrai compte en recomptant à tête reposée que je n'ai même pas encore dix-sept ans et demi, en fait... mais passons]

Nous arrivons donc dans sa chambre, dont l'ambiance diffère totalement de celle de Goupy. Ici pas de lit au couvre-lit zébré, juste un sofa, et beaucoup plus d'espace que sous le drap de Goupy. La lumière est tamisée, on est dans une semi-pénombre.

Je m'assois sur le sofa.

Il me chuchote qu'il arrive tout de suite.

Il part dans la salle de bain accolée à la chambre.

J'entends de l'eau couler, il se lave les mains.

Je me sens un peu manche à balai, sur mon sofa.

C'est spécial, tout ça.

Il revient dans la pièce, saisit quelques petites cartes posées sur une commode. Et me demande d'en choisir une. Je choisis celle dont la forme (une espèce de croix formée par des espèces de trucs en forme de machins... comment ça, c'est pas clair ce que je raconte ?) est de couleur verte.

Il semblerai que mon choix le contente. En chuchotant, il me pose ensuite une question qui pourrait en d'autres circonstances paraître étrange.

« Viens-tu du ciel infini ou du profond abîme ? »

Sans vraiment réfléchir, je réponds l'abîme, peut-être parce que le bar où il m'a cherchée tout à l'heure est placé deux étages plus bas que la chambre où nous nous trouvons à présent.

Toujours est-il qu'il commence à me chuchoter à l'oreille un poème dont j'apprendrai plus tard qu'il a été écrit par Baudelaire. Je ne saurais dire le sens exact du poème : j'étais tellement occupée à l'écouter que j'en ai oublié de le mémoriser.

Lorsqu'il me demande de choisir une des cartes posées sur la commmode en posant un petit cailloux dessus, je m'éxécute sans mot dire et pose un petit caillou sur la seule carte verte du lot. Peu de gens ont choisi cette carte avant moi, on dirait. Il n'y a que deux cailloux dessus.

Il me dit alors que le vert représente la sérénité et m'explique le décalage qui existe entre moi et mon entourage, tout en disant que j'en ai peut-être besoin, puis finit de chuchoter ses mots doux Baudelairiens en parlant de mon pied et de mon sourire, et de monstres, et de choses effrayantes, et plein de choses un peu trop spirituelles pour la pauvre lycéenne terre à terre que je suis.

Il conclut en une phrase qui me déchire intérieurement : "la passe est terminée"...

J'essaye d'articuler un petit "merci" mais il reste coincé au fond de ma gorge, voire plus bas encore dans l'hypothèse où c'est possible.

C'est spécial, tout ça.

Dans l'escalier du retour nous croisons Arwinne accompagnée d'une demoiselle pensionnaire. Cette dernière a l'air de bien connaître Pancho, et échange quelques mots avec lui au sujet des filles qui montent avec des filles et des filles qui n'aiment pas monter avec des filles.

Pendant ce temps Arwinne et moi nous regardons mutuellement en nous demandant qui est cette fille qui n'aime pas monter avec des filles.

Nous n'en saurons pas beaucoup plus, hélas...

Je réintègre donc ma place assise au bar, mais malgré le fait qu'on fasse à présent passer les spectateurs par groupes de deux, je n'aurai pas le plaisir de passer avec un autre pensionnaire.

Je continue donc à profiter de la distraction offerte par Renée, toujours fort occupée à martyriser les gens exposés au bar. Je dois avouer que ce n'est pas pour me déplaire...

Et déja Arwinne revient de sa deuxième passe, avec dans les mains une petite rose blanche offerte par sa comédienne.

Je constate l'immense talent d'improvisation dont fait preuve Renée lors du débat Arwinne vs. Renée au sujet des végétariens, du génocide des poireaux et du massacre des coqs.

C'est quand même très spécial, tout ça.

Hélas, un moment aussi sympathique a, comme tout, une fin. Cette fin fut personifiée par le personnage de Monsieur Jacques, qui fit irruption dans la salle en jouant de l'accordéon, suivi par la tripotée de pensionnaires qui avaient joué ce soir-là.

Nous eûmes droit à une chanson très sympathique et à une improvisation de chanson pour une certaine Daisy. le tout était de trouver des rimes en "i" pour cette dame. Ceci donna lieu à de très plaisantes inventions qui ne firent pas rire que Daisy.

Dix minutes plus tard nous étions dans la voiture sur le chemin du retour, atteintes d'un syndrome de bavardite aiguë. Notre chauffeur fut assomé par les dizaines de milliers d'exclamations enthousiastes et de phrases interminables proférées par Arwinne et moi-même au sujet de cette soirée.

C'était spécial, tout ça.

Conclusion

Cette soirée de théâtre à l'hôtel a constitué une expérience théâtrale unique dans le sens où le comédien était soit seul avec le spectateur (dans le cas des passes théâtrales) soit mêlé aux spectateurs (dans le cas de Renée et Clémence). Une grande capacité d'adaptation et un certain talent d'improvisation ont donc certainement dû être nécessaires aux comédiens ayant participé à ce spectacle.

Cette façon de procéder provoque chez le spectateur un sentiment de déstabilisation, car il se crée entre le comédien et lui des relations d'intimité qui ont leur effet même si elles restent fictives et liées au texte poétique. Le spectateur intervient dans le jeu théâtral. Ce n'est pas le cas quand la disposition est traditionnelle (scène et public strictement séparés) et que les spectateurs assistent impuissants au déroulement de la pièce jouée sur scène.

 

 

 

TOURNEE DES CHAMBRES D'AMOUR

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