Oncle Vania
Création 2006
La tournée 2007. détails, chronique
Oncle Vania à la campagne en 2006 à Chalon dans la rueLe texte joué, traduction Livchine
Le théâtre de l’Unité a peu affronté les classiques
En 30 ans , trois Molière : L’Avare, le Bourgeois Gentilhomme, Dom Juan.
Tchekhov a toujours été pour nous un exemple, et un repère.
Dans Mozart au chocolat (1989) plusieurs répliques de Tchekhov étaient cachées sans que personne ne le sache, dans 2500 à l’heure, il y avait un extrait de la Mouette.
Mais là, l’envie est devenue trop forte.
Nous avons quelque chose à dire sur Tchekhov.

Nous montons Tchekhov parce qu’il nous ressemble, parce qu’il nous parle, parce que ses interrogations sur la vie et le bonheur sont les nôtres.
Nous montons Tchekhov parce que nous avons quelque chose à rajouter à toutes les belles mises en scène que nous avons vues ici ou là.
Nous montons Tchekhov car c’est toute une partie de notre vie.
Nous montons Tchekhov parce qu’il éclaire l’histoire du monde.
SI JE ME METTAIS UN PEU EN ROUE LIBRE
Je dirai : la macération d’une mise en scène ressemble à la cuisson d’un pot au feu. Les ingrédients, la fusion des ingrédients, la lenteur, les épices. Peu à peu, les couleurs changent,
Je dirai : il faut mettre un frein à la représentation « consommatoire ».
Là je rêve d’un moment de partage très doux, à la campagne, comme à Melikovo, dans la grande maison de Tchekhov. Le public ce sont des invités de passage. On leur offre le thé et à la fin le bortch qui aura été cuit en direct, car nous aurons la chance d’avoir pas mal de domestiques.
C’est en fin d’après -midi, et on disserte sur la vie, le monde futur, l’espérance d’une vie meilleure.
On parle de tout, on n’a pas de solution, on sent l’étouffement social, la misère, elle est là, mais nous, on est sensible, mais intellectuellement.
Bien sûr l’Unité ne va pas imiter tous les grands metteurs en scène, nous sommes des déconstructeurs, nous ne désirons pas monter Tchekhov, mais démonter Tchekhov.
Pas de réalisme, les personnages n’ont pas l’âge, pas de nostalgie russe, nous on comprend Tchekhov comme quelqu’un qui n’a pas peur de dire des banalités, mais de cacher sous la banalité le piment de notre vie. Et le « à quoi ça sert tout ça »?
Tchekhov est simple et concis, limpide à la folie.
Tout ce qu’il écrit je l’ai vécu. Et alors, ne faut -il jouer que ce que l’on a vécu ?
Et puis on prendra le temps de s’arrêter de discuter avec tous nos invités. Il faut comprendre à quel point nous les Russes, nous aimons disserter sur la vie sans jamais nous arrêter.
A quoi ça sert tout ça ? cela sert simplement à recharger notre esprit, à tester nos valeurs, notre inconscience, à affronter la vie mieux armés.
2- Mes Russes origines ( par Jacques Livchine)
Il n’est pas question de faire du folklore russe ou des atmosphères nostalgiques à la Pitoëff, mais il y a plusieurs traits de Tchekhov que je crois comprendre mieux que quiconque.
Le rire à travers les larmes
Ma babouchka avait cette tendance à passer d’un état tragique à un état de joie en quelques secondes et souvent les deux en même temps. Pour moi, c’est typiquement Tchekhov.
C’est justement dur à traduire en français : l’âme.
Chez les Russes, on a sans arrêt des états d’âme, on aime se répandre, parler de la vie comme on voudrait qu’elle soit, rêver d’une vie meilleure.
J’ai largement hérité de ce travers. Je suis toujours en train de me livrer, de faire de la « petite métaphysique ».
La vie ratée : Une obsession chez les Russes. Se vautrer dans des évaluations continuelles de sa propre vie. Se sentir inadapté au siècle. Se sentir raté.

La famille Livchine en 1905 à Moscou
« Celui qui ne connaît pas son passé est comme un arbre sans racines ».
3-BADENWEILER
C’est un petit hasard, mais qui compte.
Tchekhov est mort à 80 Km d’Audincourt dans une station thermale allemande où il était venu prendre les eaux.
Nous connaissons bien l’hôtel où il est mort, nous avons même croisé le petit- fils du médecin, Dr Schwörer, qui a signé l’acte de décès d’Anton Pavlovitch Tchekhov le 2 juillet 1904.

Pour nous c’est un signe.
Il y a là un petit musée ouvert tous les jours, non surveillé. Nous aimons y aller, depuis des années nous nous en imprégnons.
« Cela faisait longtemps que je n’avais pas bu de champagne »
Derniers mots de Tchekhov
4-La Mécanique horlogère de Tchekhov
Il y a plusieurs degrés de lecture chez Tchekhov.
On peut en rester au niveau vaudeville.
La femme mariée, Elena, va glisser un furtif baiser au docteur et se fait surprendre par Vania, lui -même amoureux d’Elena.
Mais tout est bien plus compliqué.
Or interrogeant des gens venant d’assister à l’Oncle Vania, connaissant bien la pièce, ces derniers étaient bien incapables de saisir le rôle majeur de Véra Petrovna, ex femme du professeur, sœur de Vania, mère de Sonia. Cette Véra Petrovna n’est pas dans la pièce, elle est morte depuis une dizaine d’années, elle est seulement évoquée, pourtant son rôle est majeur, elle est au cœur de l’intrigue.

photo Jean Pierre Estournet
Nous avons envie d’éclairer tous les détails, car la pièce n’est intéressante que si on en saisit toute la complexité.
Pour nous c’est ça la mise en scène, rajouter des éclairages.
Bien plonger dans les arcanes de cette famille, qui ressemble à toutes les situations d’héritage inextricables.
Tant de spectacles nous ont laissé au bord de la route, que nous ne laisserons personne au bord de la route.
Nous allons vraiment jouer le texte écrit par Tchekhov à la lettre près, mais pas seulement.
5- UN DECOR NATUREL
Toutes les pièces de Tchekhov se passent en été, car en hiver la Russie était immobilisée par la neige.
Il y a donc toujours une véranda et un extérieur.

photo Jean Pierre Estournet
6- LE CHOIX DU LIEU
Dans toutes nos mises en scène nous changeons un paramètre.
Nous opterons pour une mise en scène en extérieur.

Nous voulons prendre à la lettre le sous-titre « scènes de vie à la campagne » avec une vraie belle demeure dans le fond censée figurer le domaine agricole, personnage central de l’intrigue.
Le public est assis sur des bottes de paille.
Lumière naturelle : à la tombée de la nuit
7- COMMENT L’HISTOIRE TRAVERSE TCHEKHOV
Nous voulons replonger Tchekhov dans l’histoire.
Un pays à 85% rural.
Nous ne sommes que 37 ans après l’abolition du servage. (1862)
La paysannerie est très pauvre. Elle est traversée par des courants révolutionnaires.
Tchekhov va mourir à une année seulement de la révolution de 1905.
Vania est un exploitant agricole.

photo Abdoul Aziz Soumaïla
Les personnages dansent sur un volcan. La Russie bouge, mais ils ne le voient pas, ils sentent confusément que cela ne peut pas durer comme ça, mais ne savent que faire, le médecin lui est un peu plus conscient.
Aujourd’hui nous savons que ce qui va advenir de Vania et Sonia
Leur destin nous ressemble t-il ? Pas de vérités assénées. Suggérer en filigrane. Provoquer les questions.
8- LES PLUS
Photo jean Pierre Estournet
Voici Olga Knipper, la femme de Tchekhov qui intervient parfois avec de vrais extraits de lettres

Tout en respectant le texte, nous introduirons des « inserts ». Ici le SMS manuel. On en passe environ 7. celui qui passe : la vodka que je préfère : la Wiborowa.
9- LES ACTEURS

photo Abdoul Aziz Soumaïla
En jeu 13 acteurs, + Hervée de Lafond en voix off directe, + David Mossé, direction technique , + 1 conductrice d'animaux , et une assistante SMS, accueil du public. soit 17 + 2 enfants.
Nous emploierons deux enfants, frères et sœurs de 6 et 8 ans, Zita et Alix Guet, note poétique mais aussi approfondissement de la relation de Vania à sa sœur décédée, Véra.
Pour Sonia, nièce de Vania, nous avons demandé à Emilie Debard, une jeune de Montbéliard, qui faisait nos classes A 3, et qui est allée suivre Pierre Debauche à Agen où elle a acquis une belle pratique. Cette jeune comédienne devrait être porteuse d’une grande émotion.
Vania pourrait être Pancho Jimenez, un acteur très physique, qui sera capable de rendre la violence et la rage que nous voudrions imprimer au personnage à la vie gâchée .
Eléna, jeune et belle épouse du vieux professeur serait Catherine Fornal. Elle vient de Montbéliard, d‘origine polonaise, elle a suivi l’école Jacques Lecoq et joue souvent à nos côtés. Elle sait déjanter, joue du violoncelle.
Petite originalité non sans importance , la nourrice Marina sera jouée par Marcel Djondo, comédien français d’origine togolaise. Il ne sera pas le seul « Black » puisque nous donnerons le rôle de Teleguine à Gaetan Noussouglo, acteur togolais, une façon discrète de donner à la pièce des résonances contemporaines.
Quant à Maria, la mère de Vania, ce sera Valérie Moureaux, connue dans les milieux de la ligue d’improvisation et qui jouait avec nous dans Terezin.
Le professeur sera joué par Philippe Coulon , comédien de Besançon, rôle de décomposition, comme il le qualifie lui -même;
Marie Leila Sekri jouera un rôle hors- texte, la femme de Tchekhov, Olga Knipper. Marie Leila est aussi une ex A 3 qui a suivi une école de théâtre à Marseille pendant deux ans.
Natalia Wolkowinski interprétera un rôle pivot, évoqué dans la pièce, Véra, la sœur décédée de Vania.
Gill Herde et Jacques Livchine sont des moujiks dévolus à la soupe et au thé, accompagnés par le personnel administratif Unité, Nathalie Mielle, et Claudine Schwarzentruber notre consultante agricole.
Joue un rôle de soutien, et de leit motivs (Véra)
Musique énergique. Les young Gods.
Musiques de films choisis par Hervée de Lafond : Aguirre, Alain Duhamel, Georges Delerue, Yann Tiersen, Tom Waits, Mikis Théodorakis, Michel Legrand, Philippe Sarde.
Parties slamées : textes de Jacques Livchine et Victor Hugo.
Armé d’un dictionnaire, et de 5 autres traductions, Jacques Livchine qui lit la langue, nous proposera une traduction basée sur la fluidité. Pas de « petit père » et autres tournures vieillies, retrouver la simplicité et la limpidité de Tchekhov.
-Il y aura bien sûr le texte , le vrai texte. Sans coupures, sans adaptation, simplement retraduit pour des questions de clarté.
En France, on a du mal avec les noms russes. Ivan Ivanovitch Voïnitski c’est Jean Voïnitski en Français, c’est Vania en Russe. Une fois dans la pièce c’est Voïnitski, une fois Ivan, une autre fois, Ivan Petrovitch. On s’y perd. Nous ne garderons que Vania.
Idem pour Alexandre Vladimitovitch Serebriakov que nous appellerons tout simplement le Professeur.
13 -L’UNITE, TCHEKHOV, ET LA LIBERTE
La théorie du mille -feuilles. Le style Unité
Il ne faudra pas s’attendre au classique déroulement de la pièce pendant deux heures et demi.
Le théâtre de l’Unité c’est toujours autre chose.
-Il y aura le sous –texte. Les pauses écrites par Tchekhov seront strictement respectées. C’est une banalité de dire que Tchekhov se joue dans les silences. De plus, en pleine nature on peut espérer des chants d’oiseaux, des aboiements etc.
La vie de Tchekhov. Tchekhov peint d’après la réalité. Tout ce qui est joué a été vécu par Tchekhov. Nous sommes de ceux qui croient que la vie des auteurs éclaire leur œuvre, et comme il nous a laissé des centaines de lettres, il y a de quoi faire
L’histoire Russe. Un pays qui va mal. Sans arrêt on voit la paysannerie en arrière plan.
photo Jean Pierre Estournet.
On ne va pas jouer Vania, on va s’emparer de Vania.
Le grand débat sur la fidélité à l’auteur est connu.
Etre fidèle, ce n’est certainement pas le jouer à la Stanislavski, c’est le presser pour en faire jaillir la quintessence, c’est trouver un esprit de jeu tout neuf.
14- MISE EN SCENE : Hervée de Lafond, Jacques Livchine en binôme
Chaque nouvelle pièce secrète une nouvelle méthode de travail.
-Nous allons aussi tenter la notion de mise en scène "redéployée".Nous allons d'abord travailler dans un espace intime, et ensuite en espace naturel.
Ce qui nous intéresse c'est la valeur théâtrale, donc "c'est le plateau qui décide". On ne discute pas trop, on teste toutes les idées et les trouvailles.
Hervée de Lafond et Jacques Livchine travaillent ensemble depuis 33 ans. Ils ne s'entendent absolument pas 95% du temps, mais justement leurs mises en scène communes participent de cet antagonisme-complémentarité qui valorisent les 5% , terrain précieux où leurs idées s'accordent enfin.
15-CALENDRIER
7 représentations en 2006
Montage tournée 2007 en cours
Photo Abdoul Aziz Soumaïla
Je conclus avec une citation éclairante de Tchekhov, extrait d’une lettre du 9 mars 1890 à Souvorine
Nous avons fait pourrir en prison des millions d’hommes, nous les avons fait pourrir pour rien, sans raison, avec barbarie ; nous avons obligé des gens à parcourir des milliers de verstes dans le froid, enchaînés, nous les avons contaminés par la syphilis, nous les avons corrompus, nous avons multiplié les délinquants et nous rejetons la faute de tout ceci sur les geôliers au nez rougi à force de boire comme des trous.
A présent, toute l’Europe cultivée sait que ce n’est pas la faute des geôliers, mais celle de chacun de nous ; mais cela nous laisse indifférents, ça n’intéresse personne.
dossier du 3 décembre 2005, ce dossier bouge selon les idées qui nous viennent, les essais, les rencontres etc. Le théâtre de l'Unité c'est toujours autre chose ...