QUATORZE QUATORZE QUATORZE

 


ONCLE VANIA A LA CAMPAGNE EN 14 POINTS

  Etre fidèle à L’Oncle Vania de Tchekhov, c’est ne pas se laisser intimider par ce chef d’œuvre. C’est mettre en valeur l’essentiel, la modernité du texte

1- Traduction.  Celle de Jacques Livchine est très fluide. On ne garde qu’un seul nom par personnage. Tchekhov défend la simplicité. Pas d’archaïsme, pas de « petit père »

Et quand Livchine doit traduire « il nous arrive  un Revizor » citation que connaissent tous les russes. Il  choisit de faire dire au professeur « Le petit chat est mort’

2- Coupe de printemps.

On est à l’époque de Tolstoï,  de Dostoïevski, de Victor Hugo, époque des longues descriptions,  des romans fleuves.

Tchekhov quoique  concis, nous gratifie de quelques « tunnels ». Nous nous sommes permis de les élaguer, ce qui ne change absolument pas le sens de la pièce.

Lors des premières représentations, nous avons vite senti qu’il fallait passer de 2 H 30 à 2 H .

3- Eclaircissement/Véra

Selon nous , la pièce ne devient passionnante que si on en comprend parfaitement le mécanisme. Nous avons voulu  aller jusqu’ au bout du personnage de Véra qui n’est pas là physiquement, c’est la sœur décédée de Vania. Quand on sait, d’après la biographie de Tchekhov, l’importance et l’amour de sa soeur, nous avons compris  qu’il fallait montrer d’une manière ou d’une autre cette sœur décédée dix ans auparavant.et le rôle  que peut jouer un mort dans nos vies.

4- Les Moujiks ou paysans

Il y a quelques petits personnages, 1 cocher, 1 gardien que d’habitude on supprime pour raisons d’économie. Et  à un moment on entend frapper, ce sont les paysans du domaine. Plus tard il est dit « qu’est ce qu’ils voulaient les paysans «  . ils veulent des terres ». Nous sommes 60 ans après l’abolition du servage, la réforme a du mal à se mettre en place. Vania  s’occupe d’une grande exploitation agricole, c’est un Koulak , il a des moujiks sous ses ordres. D’où la présence d’un groupe de moujiks qui éclaire la pièce d’une façon inhabituelle et la replace dans son époque.

5-Olga Knipper. la femme de Tchekhov.

Entre les actes intervient un personnage, la femme de Tchekhov dont nous avons épluché la correspondance, et qui nous parle de son écrivain. C’est un peu comme dans les DVD, le making off. Plus on connaît les objectifs de l’écrivain plus la pièce présente d’intérêt.

6- La Voix Off d’Hervée

Encore un petit ajout, histoire d’améliorer la compréhension. Hervée intervient  quatre ou cinq fois pour souligner les axes de mise en scène, mais évidemment avec humour et ironie.

7 – Les SMS

Clin d’œil au village où on joue. Les SMS passent sur une machine archaïque des reflexions du public. Il sont différents selon les lieux et l’actualité

8-La scène est une pâture  ou un pré.

L’idée de jouer en décor naturel nous est venu de la biographie de Tchekhov qui adorait la nature et qui s’est acheté  tout le long de sa vie des domaines, où il aimait donner des représentations. Ce redéploiement de la pièce en espace ouvert est un des partis pris les plus innovants de la mise en scène.

On joue une heure et demie avant le coucher du soleil et on termine  quand il fait noir.

9- Les Slams

Façon songs de Brecht. Les personnages à l’avant- scène laissent apparaître leurs passions brûlantes dans des vers slamés.

10-  Le cérémonial

Jacques Livchine a réintroduit des traditions russes qu’il tient de ses parents.

Distribution de  pain et le sel à l’arrivée du public.

Thé de l’entracte. (servi à quelques personnes du public) on en fait qu’une courte pause.

Soupe russe cuite pendant la pièce. Vatrouchka gâteau au fromage. Vodka. Le tout est distribué au public, contre 1  €.

Ces moments rituels sont fondamentaux. On se mélange au public à la fin. Moments d’émotion, qui font de ces soirées quelque chose de  spécifique que les gens n’oublient pas.

11- Les animaux

Ils font partie du décor.  Tchekhov aimait beaucoup les chiens et il est clairement écrit que la chienne Youtska fait partie de la distribution.  Donc nous avons une chienne, Pina, qui sait parfaitement où elle intervient.

On aime bien avoir quelques vaches en fond de pâture. On négocie toujours le passage galopé d’un ou deux chevaux.

La nature nous fait parfois des cadeaux. Vol d’oies sauvages, hirondelles.

12- Un frère et une sœur

Nous avons voulu représenter Vania et sa sœur Véra petits. Deux vrais frères et sœurs font partie de la distribution, avec toutes les autorisations nécessaires bien entendu.  

13- Le cauchemar de la révolution

Nous avons imaginé qu’au second acte, les personnages ne dorment pas car ils ont peur de ce qu’ils pressentent, la révolte des moujiks et des ouvriers. En fait à peine un an après la mort de Tchekhov éclatera la première révolution russe, et l’on sait ce qu’il advint sous Staline des petits propriétaires de terre.

14- Au fait c’est quoi l’histoire ?

Le sujet, c’est l’histoire de gens qui gâchent leur vie, mais dont l’espoir final c’est qu’un jour les souffrances se termineront. Comme dit Tchekhov : oui je veux montrer aux gens comment ils vivent mal, comment leur existence est ennuyeuse, et quand les gens comprendront ça, ils chercheront sûrement à inventer une vie différente et meilleure.

 Tout le monde se reconnaît dans cette pièce. Le génie de Tchekhov, c’est comment il procède par petites touches de vie pour créer l’ensemble.

 


 

MAI 68 N’EST QUE LA GOUTTE D’EAU QUI FAIT DEBORDER LE VASE, TOUT DEBUTE EN 65. J’AI 22 ANS.

1- C’est en 1965 que l’ébullition commence à monter.  Quand on descend  dans le sous -sol de la librairie Maspéro, nous sommes des centaines par jour à  consulter des revues révolutionnaires.

2-  1965. Il n’est pas question de ne pas être politisé. Tout le monde adhère quelque part. Les repas chez mon père sont extraordinaires :   mon frère est pro chinois, ma soeur communiste PCF, mon autre sœur trotskyste,OCI,  mon père vote de Gaulle. On s’engueule avec passion  sous le regard du paternel  qui se réjouit de ne plus être la cible de toutes les attaques.

3- ça y est, on nous a livré les oeuvres  complètes de Lénine, 49 volumes.  Totalement illisible. On  a formé un collectif pour lire « le Capital » de Marx. On n’y comprend pas grand- chose. On abandonnera à la page 30.  Mais nous sommes des marxistes convaincus. Et nous discutons à perte de vue sur ce que devrait être la société.

4-  Je fais partie de la cellule PCF de Meudon. Je ne comprends pas pourquoi la secrétaire de cellule- Jeanne Marie Bourdet, porte des foulards en soie. Elle m’explique qu’être communiste c’est aimer les beaux habits…

5- Question théâtre, on ne juge les pièces que sur leur contenu révolutionnaire. Je joue mon premier rôle dans la pièce de Kateb Yacine, la poudre d’intelligence,  mis en scène par Alain Ollivier. Au salut, on lève le poing et la sono crache l’internationale. Un jeune pose une question sur la prise de conscience des masses dans le spectacle. Il s’appelle Cohn-Bendit, mais nous sommes en 67, personne ne le connaît.

6- J’assiste à une pièce tréteau du TGP de Saint Denis. Les comédiens de José Valverde   jouent le capitalisme monopoliste d’Etat. Je suis émerveillé. A mon tour à Meudon, nous  bricolons un texte d’agitation sur la paix au Viet Nam. Nous partons le jouer tout l’été pour les sections communistes du sud de la France.  Echelon 44.

7- A la cérémonie de remise des cartes du parti,  avec des amis comédiens,nous récitons du Maïakovski, notamment un poème sur  la fierté du passeport soviétique. Dans les cellules il y a moitié ouvriers, moitié intellectuels.  Mario Guidi était imprimeur, il avait fait l’Algérie, il était assez raciste, Jojo Meyer, était magnifique et Dédé Barrois. Le secrétaire de cellule faisait son rapport, après nous discutions et surtout nous buvions.

8- Je suis parti à Berlin en RDA et à Moscou pour constater que les pays socialistes encourageaient la culture. J’assiste à cinq pièces du Berliner Ensemble et aussi aux spectacles de la Taganka à Moscou.  C’est ça que je veux faire, décrypter et démonter la société capitaliste avec le théâtre comme arme.

9- Le 25 mars 68, je réunis des comédiens , j’ai emprunté à ma Babouchka  l’argent des répétitions. Je veux jouer du Peter Weiss. Le chant du fantoche lusitanien. Dénoncer le fascisme de Salazar.

Le directeur de la MJC d’Issy les Moulineaux nous prête une salle.

10 – La pièce est prête le 3 mai. Mais le SFA lance un appel à la grève. Nous décidons de  faire une grève active.

11-   Grève générale, on joue dans les usines et les lycées occupés, L’accueil est à chaque fois magnifique. On croise le Bred and Puppet qui joue à Hispano Suiza, à Colombes, et le théâtre Campesino,  c’est un vrai choc.  J’apprends que le théâtre ça se fait partout.  Chez Citroën, à Javel, on se perd dans les dédales de l’usine, mais les camarades assistent à la pièce.  Il y a toujours un débat.  Une vraie école de la vie.

12- Je croise Claude Acquart, scénographe,  pour la première fois de ma vie, il est très affairé à la construction de la barricade de la rue Gay Lussac , celle qui tiendra jusqu’au petit matin la nuit du 13 mai. Il a préparé des centaines de cocktails Molotov.

13 – Tous les jours, il y a manif’. Avec Edith on vient d’avoir un enfant. Edith ne veut  jamais que j’y aille. Elle  a peur que je me fasse arrêter. Une fois je me fais courir après par les CRS, je me réfugie  dans une rue près du Val de Grâce.  Nous sommes une dizaine de manifestants cachés dans un appartement car les CRS  ouvrent les portes cochères.  Je constate que je ne suis pas très courageux.

14 – Eh bien quarante ans après, le théâtre que j’aime vraiment,  c’est celui que j’ai pratiqué en premier  dans des lieux improbables, mais avec ce public plein de ferveur, dans une incroyable fièvre, un désordre magistral, un foisonnement chaleureux  d’ échanges verbaux , de la contradiction,  de la dialectique, de l’utopie, un théâtre qui accompagne la pensée, un théâtre épique, un théâtre qui bouscule, un théâtre qui conjugue les 2 Marx , celui du Capital et celui des Marx brothers.  

 

 

14 phrases qui me font avancer

 

1-   Il faut aller du compliqué au simple

 

2- Invente ou je te dévore

 

3- Pour trouver il faut se perdre

 

4 – rater mieux

 

5- Regarder la vie en farce

 

6-  Nous sommes des « voyeurs, voyants, voyous »

 

7- L’art est une arme de construction massive

 

8 -  Il faut  toujours chercher le  point de décalage poétique

 

9- A quoi à ça sert la culture ? A quoi ça sert un arbre. La culture est la chlorophylle de l’esprit.

 

10 –  Il faut se battre avec les armes de l’esprit.

 

11 – Je veux jouer pour l’élite de la sensibilité.

 

12 – C’est la haine des vies gâchées qui me tient en éveil.  (Hervée de Lafond)

 

13 –  L’unité, c’est toujours autre chose

 

14- Il faut aller là où il y a du désert.

 

 


QUATORZE HAINES TENACES

  1. Je déteste les théâtres  dont le hall ressemble à un funérarium
  2. Je déteste les directeurs qui  font barrage
  3. Je déteste les plaquettes ; un texte, 1 photo 1 texte 1 photo
  4. Je déteste les formules comme au resto « malin, jeune , fidèle, 2 pour 2
  5. Je déteste les applaudissements  polis des abonnés. La consommation  conformisée
  6. Je déteste quand il n’y a pas de troisième mi-temps.
  7. Je déteste le Molière qu’on met pour les élèves
  8. Je déteste le profil  de poste « programmateur »  « pas de vagues »
  9. Je déteste le public uniforme, et les cadeaux offerts à des gens qui pourraient payer
  10. Je déteste la nouvelle culture de théâtre public, lisse, excellente, impeccable
  11. Je déteste les théâtres nationaux, qui devraient être des ruches vibrantes et qui sont des mausolées mortifères, 1 seule garantie , l’ennui.
  12. Je déteste ces directeurs qui n’ont pas le courage  de te dire un seul mot à la fin de ton spectacle
  13. Je déteste l’annonce sur les portables
  14. Je déteste que l’on  commence par le théâtre par une déchirure,celle du ticket. Je ne supporte pas cet acte inamical

LETTRE A ARIANE ET AUX ACTEURS DE « LES EPHEMERES.

14 remarques spontanées.

 

1

 Mardi. Je me réveille encore avec le spectacle dans la tête, cela devient pénible, les images s’accrochent trop fort, faut que je fasse attention. Toutes les compagnies de théâtre ont des personnes qui tombent amoureuses d’un spectacle et qui deviennent pénibles à force d’être inconditionnelles.

2

Je remarque que tout le monde vient voir Ariane pour lui dire : sais-tu que telle scène, c’est mon histoire et que telle autre, c’est notre lieu de vacances ? Moi qui me croyais unique, et qui croyais que le spectacle n’était que pour moi, je suis déçu.  Parce que la première scène qui se passe à Meudon avec Jacques et Alain (comme mon frère) avec Delphine dans le rôle de ma sœur, avec les papiers, c’est tout pareil que ma vie. Ce qui est flagrant, c’est que Serge Nicolaï ressemble exactement au type qui a acheté l’appartement de ma mère. C’est trop troublant de croire que vous avez enquêté chez nous sans que je le sache. Ariane dit sur Inter : le pari c’est de montrer que nous nous ressemblons tous. 

3

Alors là c’est trop, les grands parents Menuhin, comme moi, l’arrestation comme mon père, Issy-les-Moulineaux, comme moi, l’exode dans un petit village comme nous.   Je voudrais qu’Ariane me raconte sa vraie histoire pour de vrai. Elle me dit : un jour, un jour. .  Moi, mon père s’est évadé de Drancy la veille du premier convoi.  On a tous envie  maintenant de se raconter notre propre vie. C’est bizarre, le spectacle ouvre une vanne.  

4-

Avant jeu. Cela commence.  Je me dis : ils sont bêtes avec leur perceuse, moi j’aurais fait rentrer le plateau tout prêt avec tout dessus, ça passe, tout de même  je me dis, ça serait plus magique, électrique, Acquart il nous aurait mis des petits moteurs silencieux comme il avait fait dans Ali Baba, ce serait plus magique.

5

Je suis au premier rang, je regarde énormément les pousseurs. Je suis assez fasciné.  Je suis étonné que dans la position qu’ils ont, on ne voit jamais leur slip, ou la base de leur dos. Chacun a son style, sa démarche à plat ventre, et quand ils s’en vont vite j’aime la danse de leurs jambes.  Il y en a qui sont meilleurs que d’autres. Je scrute dans leurs regards ce qu’ils décryptent eux dans tel tableau.  Oh, j’en vois un qui esquisse un début de sourire, j’y crois pas. Séance du 31, je ne reconnais personne, je crois que les pousseurs sont des serviteurs de scène à la japonaise comme les Korumbos, je ne vois absolument pas que ce sont aussi les comédiens, et j’imagine que c’est idéologique. Une parabole des classes sociales. Il y a deux ordres dans la société, les pousseurs et les poussés. J’aime cette piste.  Un des comédiens m’explique qu’ils sont en quelque sorte les vrais « metteurs » en scène et que ce n’est pas une parabole sur la société de classe.  Je lui dis « on ne voit que ce que l’on croit.

6

Je déteste la droite, mais j’aime Armelle Héliot, je la trouve simple et pas arrogante. Elle me dit à la pause. « C’est triste mon dieu que c’est triste. ». Je lui dis, vous avez été tellement méprisants au masque et la plume, traitant Ariane de boy scout avec ses soupes indiennes, vous allez recommencer ?  Elle me dit « c’est pas moi, c’est Jacques Nerson ». Elle me redit « comme c’est triste » sa copine dit « oui, triste mais magnifique ». Oh, surprise, elle me demande comment ça va, si ça marche, mon Tchekhov ?  Je suis sidéré, que l’on me pose une question , à moi, une journaliste du Figaro me parle, moi qui poursuis avec opiniâtreté ma carrière descensionnelle.  Je bredouille, je suis terrorisé quand on me demande comment ça va ?

7-

J’ai du mal à distinguer qui est qui. Je discute à la fin avec la jeune fille dont le mari meurt sur la table, Marjolaine ? j’ai admiré comment elle range bien les  quartiers de pommes. J’aimerais bien apprendre à faire des tartes aussi belles.

8- 

Dimanche 7 janvier. Nous avons tous applaudi debout. Ariane se décontracte, elle sent que le succès est là. Moi qui suis un pervers, je me dis, les pauvres, ça va être dur, le succès.  Le salut m’a terriblement ému. Parce que l’on ne voit les acteurs que par petit bout pendant six heures, et là cette irruption d’un coup de tout le monde. Je me dis « quelle belle équipe, comme c’est beau les collectifs, comme elle est belle cette micro-société. Comme ils ont de beaux regards de résistants, comme ils sont beaux ».  Mais très vite, je suis sûr que j’idéalise, ils doivent se détester entre eux, ils doivent être jaloux les uns des autres ; ils sont peut -être comme des vrais comédiens avec un ego démesuré.

Un jour, nous avons été appelé par le cirque Plume, comme intervenants extérieurs, ils en étaient à leur soixantième, et il y avait une crise interne que Bernard Kudlak nous demandait d’examiner. Les acteurs en avaient marre du succès, des applaudissements, ils sentaient que c’était plus la mise en scène que l’on saluait qu’eux, ils avaient envie d’une reconnaissance individuelle.

Mais là j’ai l’impression que chacun est actionnaire d’une partie du spectacle et il le sait. Sauf que …

Ça y est la question délicate, oh mon dieu, les droits d’auteur. J’ai appris qu’à la SACD à la demande du représentant du théâtre de rue, ils font des feuilles de déclaration avec la possibilité de mettre jusqu’à cent noms.

J’arrête.  C’est une des questions les plus délicates des collectifs de théâtre.

Pourtant c’est hyper important. Un jour, les associés de Bartabas chez Zingaro ont découvert, qu’il avait tout déclaré à son nom, ça a été la séparation immédiate.

9

C’est le pied de Jack Ralite que je sens dans mon dos ?  Je n’ose pas me retourner pour lui dire « arrête ». D’un seul coup, je regarde le spectacle comme si j’étais Ralite. Ah, la saisie ça a dû lui plaire et tous ces tableaux de famille banale. Est ce qu’il habite toujours son HLM ? À un moment je crois que c’est un spectacle pré électoral, on nous montre la France d’en bas, mais c’est encore une fausse piste car arrivent les chariots plus bourgeois. N’empêche que c’est parce que ce spectacle ne parle absolument pas politique, qu’il est politique. Ce que j’appelle le « dire sans dire ».

10- 

Je me tourne vers Edith. « Lui c’est qui » ?  J’ai l’impression de le connaître. Mais oui, c’est lui qui nous a placé. Il s’appelle Rémi.  C’est le juge. C’est fou la justesse des personnages. J’adore les perruques, le transformisme.  Le plus fou, c’est Delphine comme elle passe de petite fille à femme. Je suis sidéré. J’ai l’impression que cela s’est fait en dix secondes. Le théâtre c’est un peu de la sorcellerie et de la magie.  Normal que l’Eglise ait refusé une sépulture à Molière.

11-

Toutes les règles traditionnelles du théâtre sont bafouées. J’ai toujours appris qu’au théâtre pour montrer un chat on ne montre que sa queue, et qu’il faut suggérer. Là on est carrément dans la surcharge des petits plateaux. Au début ça me gêne, je me dis que c’est trop, peu à peu je détaille tout, et je trouve que cet hyper réalisme est un bon parti pris.

J’aperçois que Sandra a une boîte de jeu marquée « jeu des boules » et puis spécial Gay.

Un jeu de boules « Gay » ?  Je note la nombreuse présence d’objets- animaux en tous genres, des chiens de faïence, une table en forme d’éléphant.  À la pause, le public applaudit les chariots qui repassent, et moi je ne sais plus à quelle scène cela correspond à part le jardin, alors je n’applaudis pas.  Mais c’est une grande première, applaudir des chariots.

12- 

Qui c’est qui joue la bonne, puis la fille ?   Virginie peut être. Je devine que c’est la famille d’Ariane.  Je n’ose même pas croire qu’Ariane a elle aussi livré ses secrets de famille.  J’aime les comédiens qui chopent le personnage par les jambes. Je scrute sans arrêt sa démarche. Peu à peu je vois Ariane jeune, son sale caractère. C’est bizarre cette entrée dans l’intimité.

Un de mes slogans préférés, que c’est même moi qui l’ai inventé.  C’est  artiste c’est être « voyeur, voyant, voyou ». Là ça le fait, Voyou ? Oui, c’est un spectacle qui bouscule les valeurs, qui joue avec l’impudeur, qui va dans des endroits où il ne faut pas aller. Quel non-conformisme, cette écriture sans texte, ou avec un texte qui se joue entre les mots.  Je suis content, je reconnais enfin Juliana d’une scène à l’autre. Elle rayonne de l’intérieur, je me noie dans ses regards.

13

Du Vignal ronchonne toujours. C’est l’ex-directeur de l’école de théâtre de Chaillot. Je lui dis à l’entracte, alors ? eh bien il a l’air content.  Normalement il trouve toujours le théâtre trop long, il a été viré de France Culture parce qu’il disait du mal de tout. Il a pris des notes.

Rancillac, le directeur du CDN de Saint Etienne attend pour se prononcer, il m’énerve. Nicole Gauthier, le théâtre de la cité internationale, doit partir avant la fin, elle a un truc à faire. J’interroge une jeune élève de théâtre, je lui demande « ça te concerne » ?  elle me répond « à donf ». Je suis assis à côté d’une belle femme blonde pendant la grande pause, c’est une critique russe.  Je veux immédiatement lui parler de Tchekhov, je sens que je la fatigue, mais elle a entendu parler de moi, je lui laisse un petit papier. Armelle dit « j’ai déjà dit à Ariane qu’elle devrait aborder Tchekhov.

14 

J’ai vu la première partie deux fois. C’est différent la deuxième fois, il y a le plaisir de mieux saisir le puzzle qui se met en place, de découvrir des choses qu’on croit ne pas avoir vues. J’ai écrit à la liste de diffusion de la rue (1000 personnes), car je veux faire partager mon émotion. Quelqu’un du footsbarn m’écrit : « c’est pareil pour moi ».

 

 

Je mets les pieds dans le plat  à quatorze reprises, pas vraiment.

1-

Curieux courrier. Le faire- part de disparition du CICV. Pas une vague. Un huissier par pli spécial  nous propose de reprendre les 14 personnes privées d’emploi, dont belle ironie , son directeur Bongiovanni.. Trois remarques me viennent : a) le total isolement des acteurs culturels. On ne se rend jamais visite, on ne se parle jamais, Chacun dans son pré. On n’est au courant de rien.b) L’opacité du dossier. Qui arrête ? Pourquoi ? Qui a fait l’évaluation ? c) La subvention que versait l’Etat au CICV restera t-elle en Franche Comté ?

2-

On nous parle d’un Bercy local. Les élus sont très excités. Il semblerait que pour ça, il n’y ait aucun problème de budget. Et moi je vois tous les jours de la fenêtre de la maison Unité, la friche Japy à l’arrêt. Il y a là un potentiel communautaire immense, non seulement au niveau de l’aire urbaine, mais au niveau de la région. On pourrait se fabriquer un outil prodigieux  qui viendrait en complément de deux scènes nationales, un théâtre municipal, et d’un théâtre pour la jeunesse.  Cela pourrait être une Villette »franc comtoise ». ils se paient bien un « Beaubourg Lorrain » à Metz.

3-

Le journal "atmosphère" a eu chaud paraît -il. C’est incroyable. Tout est fait pour décourager la personne qui aime sortir. Chaque année, j’essaye de ranger scolairement les plaquettes que je reçois. C’est la jungle.  On ne peut pas lire 7 plaquettes à la suite le soir où on a envie de sortir.  Rien n’est fait pour le non-abonné  qui picore ici ou là. Je sais, il y a Polystyrène aussi qui s’étend sur l’Est, il y a « Aperçus » et son listing de petits évènements, il y a puissance 29, il y a la presse locale. Mais tout est   y présenté  de façon linéaire. Et puis nous sommes à une heure de Bâle, où il se passe des choses extraordinaires. Et Zürich ? Comment être informé ?

4-

Quatre ans à Audincourt déjà,   La culture c’est végétal, c’est lent. La transition CAP Audincourt a pris deux ans, car nous n’habitons  la maison Unité que depuis le 11 juillet 2002.

D’abord la maison est un lieu de croisement comme nous le désirions, repas animés, rencontres, stages , elle prend  doucement sa dimension. Evidemment il nous manque l’outil de base que nous avions inventé pour la scène nationale, la maison du Bord de l’eau. Sans arrêt c’est une véritable galère de faire coucher les artistes extérieurs  qui nous rendent visite. Tout lieu de création doit être doublé  d’ une unité d’habitation. Montbéliard remet à neuf la maison du bord de l’eau qui va être magnifique. Nous, c’est ce qui nous manque le plus. Ce sera notre prochaine bataille.

5-

La saison a été difficile.   La crise de 2003  nous a déstabilisé.  Nous avons un   déficit financier de 26 000 euros sur l’exercice. Nous avions rêvé de changements en profondeur. Mais quasiment rien n’a bougé.  Le fait de ne pas avoir joué en Avignon  nous cause de graves préjudices au niveau des tournées.  Les artistes ont du mal à survivre au Pays de Montbéliard. Le nouveau Ministre nous a administré une potion calmante, mais on sait bien que les analgésiques ne soignent pas. Ce qui me paraît le plus grave, c’est à quel point l’image de l’artiste a été écornée. Tu n’as plus le choix,. Soit tu deviens connu, tu mets tout sur la promotion, soit tu n’existes pas.

6-

Le studio des 3 oranges, c’est notre petit théâtre. Il  tourne sans arrêt. Nous le prêtons gratuitement, et souvent à des associations de Montbéliard.

Un bon point : le conseil régional et la Drac nous  ont accordé un peu d’investissement matériel.

Nous faisons une fois par mois des kapouchniks une sorte de revue d’actualité théâtralisée.

Les comédiens viennent de partout, c’est la fête, le public a repéré. Bizarrement ce n’est plus le public de la scène nationale, à part les mordus,   c’est du public mélangé, mais qui ont tous en commun d’aimer l’humour et d’être impliqué et intéressé   par le destin du Monde. Les kapouchniks sont une de nos grandes joies. Nous les faisons sans aucun moyen. Mais maintenant nous aimerions payer les acteurs.  Faut -il rappeler que la ville d’Audincourt nous prête les locaux mais ne nous subventionne pas. D’ailleurs nous ne le demandons pas.

7-

Et cette caravane passe en A ?

Je ne veux pas en parler, car je deviens obsessionnel. Je suis amoureux  fou de cette opération, je réalise un vieux rêve caché. D’abord c’est l’art contemporain comme je l’aime, décapant, décoiffant, ensuite je pénètre les tissus sociaux qui sont nécessaires à ma respiration de tous les jours.
J’ai quitté Paris pour m’arracher au ghetto de la culture subventionnée et à sa consanguinité, si c’était pour faire pareil ici, je mourrais. D’ailleurs, j’avais dit du temps de la scène nationale : « si on n’ouvre pas le Palot, je m’en vais. » Car pour moi c’est le problème N° 1 de la culture, devenir un petit club de gens fidèles et propres sur eux  et s’abreuver de culture légitime.  Le mot qui me plaît c’est illicite. Quelque part l’Art doit être illicite sinon c’est du divertissement de salon. Et quelqu’un que je respecte dans théâtre, c’est Molière, regardez à quel point il est sévère avec la noblesse, critique vis à vis de la bourgeoisie.   

Qui dira autant de mal des nobles, des médecins, des juges, des bourgeois, qui a  cette vision de la société aujourd’hui ? Etre artiste c’est savoir se  faufiler entre les tabous.

Il nous faut saluer le sous-préfet qui s’est profondément investi pour sauver l’événement au moment où il paraissait compromis.  Nous voulons récidiver.  Savez vous que le directeur du musée de l’automobile de Houston s’est déplacé à Audincourt ? Savez vous que le directeur du musée de l’automobile de Turin veut prendre contact avec nous ? je le dis comme je le pense : « un événement majeur ».

8-

L’identité de la Franche Comté me passionne.

Nous avons de la chance d’être dans une région détachée de la Bourgogne qui n’a pas encore trouvé  de réelle identité.  L’appartenance à la Franche Comté n’est pas une fierté en soi.

 C’est à nous artistes de donner de l’identité à cette région. Encore faudrait- il que les nouveaux élus soient conscients  de l’importance de l’artistique dans le creuset de la personnalité d’une région. On m’a raconté que le rends toi, Nenni ma foi a été suivi d’un autre dialogue du style, c’est qui votre chef, et les comtois de répondre : nous sommes tous chefs. Incroyable réponse, déjà Lip en gestation. 

On ne parle jamais de la fabrication exemplaire du Comté, de ses fruitières, on ne parle pas de l’invention des Mutuelles, du PACS, du RMI, toutes inventions parties de Franche Comté, et je ne parle pas des inventions industrielles. Cette région se vend mal. Pourtant  il y a du potentiel, il y a tout à faire. Le nouveau conseil régional est pour nous une lueur d’espoir. Mais saura t-il fédérer ses artistes et acteurs culturels ? créer de la synergie ?

9-

Le Ministère de la culture, nous l’avons connu comme une véritable autorité compétente sachant donner des impulsions, et nous assistons à sa décomposition. Nous sommes pour la décentralisation à la condition que l’Etat n’abdique pas.  Il est vrai que tout dépend des dispositions du président de la République à l’égard de la culture, pour l’instant on peut dire que nous sommes au plus bas. Nous avons depuis douze ans la même subvention de l’Etat, subvention tout à fait correcte, 134 000 Euros qui garantit notre indépendance. Le problème c’est que depuis que nous n’avons plus à notre disposition un théâtre, nos créations sont singulières et bizarroïdes. Les experts de la DRAC n’ont pas à leur disposition la boîte à outils qui leur permettrait de nous évaluer.  Où et comment classer la « caravane passe en A » ? Pour nous c’est  du théâtre de route impliquant 90 personnes sur un mois, 6000 kms  et 44 représentations devant des gens qui ne sont pas des habitués de la sortie culturelle. Mais pour les experts, ce n’est pas du théâtre « cadré » ce n’est pas de la coproduction, cela ne se joue pas dans des lieux culturels légitimes et reconnus.  Pour l’instant tout va bien, nous sommes sur le point de signer une nouvelle convention de trois ans.

10-

Nous sommes fiers et heureux de participer à une opération du Canton du Jura Suisse baptisée « hors des sentiers battus » pour fêter l’anniversaire de la création de ce canton.  Nous sommes des « accoucheurs » de chemin.  Le sentier des contrebandiers est une boucle qui part de Damvant, un parcours accidenté et splendide de 7 kms, sur lequel nous avons fabriqué quelques irruptions d’irréalité.

Un repas transfrontalier aura lieu les 4 et 5 septembre en pleine nature, à cheval sur la frontière. 50 repas suisses, 50 repas français, face à face surveillés par des acteurs douaniers.

47 acteurs seront placés tout au long du chemin, ils traiteront le passionnant  thème de la frontière, les passages clandestins pendant la guerre, les trafics. Une opération importante qui nous a demandé plusieurs mois de travail, et s’il pleut ce sera un ingrédient ludique  supplémentaire.  Ce n’est pas gratuit, on paie en sueur. Départ toutes les heures à partir du 10 H 15 jusqu’à 16 H 15  depuis la mairie de Damvant. Tenue de randonneur exigée, pas de poussette, ce n’est pas roulant, enfants sur le dos. Comptez  3 H 30 + 1 heure d’évènements irréels. On peut se restaurer de fritures sur le chemin.  On doit réserver son repas à l’Unité. 03 81 34 49 20.

Le 9 et 10 novembre nous serons encore en Suisse à Porrentruy pour la St Martin.

11-

A Calais en complicité avec la scène nationale le Channel nous avons inventé le concept de la « rue extraordinaire ». Pendant deux jours nous investissons une petite rue banale qui devient avec l’aide de ses habitants « la rue extraordinaire ». Lors de la première édition, la rue Newton  à Calais  a vu défiler plus de 6000 personnes. Du jamais vu.  C’est le 25 et  le 26 septembre.  On aimerait bien importer le concept à Audincourt,mais le coût   est de 30 000  Euros. Qui va vouloir payer ?

12-

 Question créations, nous ne sommes pas dans la norme, nous n’inventons pas sur papier des projets pour lesquels nous confectionnons un beau dossier pour le proposer aux établissements culturels. Nous sommes en perpétuelle création, en perpétuelle recherche. Le problème c’est que nos formats sont souvent inadaptés au marché habituel.

Nous partons en Lorraine ce week- end pour une fête des foyers ruraux. Nous allons y jouer : les cercueils, les rouges, les chaises longues poétiques, l’Ecole Ste Odile, le Branle, + des inventions faîtes sur place.  Le programmateur normal n’y comprend plus rien. Il a l’habitude d’acheter un seul spectacle, d’où notre absence sur le marché des festivals de théâtre de rue.

Le Branle sera sans doute notre nouveau spectacle à part entière, deux ans que nous le préparons, c’est une réflexion sur  ceux qui voudraient que l’on ne mette en valeur que le patrimoine français.  Nous ne l’avons jamais présenté au Pays de Montbéliard.

Les chambres d’amour sont programmées à Haguenau. Et peut être à Arles.

13-

Nous avons  tenu à fabriquer un spectacle tout public pour Noël. « L’école des pères Noëls ». Dès novembre, il sera disponible. Huit acteurs, très vivant, très enlevé, mais pas très orthodoxe.

14-

Yves Ravey devient un auteur  contemporain en vogue.  Il est joué au théâtre de la Criée à Marseille, au théâtre du Rond Point à Paris, à la Comédie française, que de références ! Et il a écrit une pièce spécialement pour Hervée de Lafond. Quel honneur.

Elle n’est pas du tout dans notre style, mais nous aimons l’adversité, alors ce se sera une joie supplémentaire.

Série de 14 de Jacques Livchine. Audincourt le 25 août 2004, la rentrée.

Le théâtre de l’Unité, c’est toujours autre chose !

 

 

Théorie vérifiée.

LES 14 OBSTACLES

Pour réussir à jouer un spectacle dans une des soixante Scènes nationales, ou dans un des quarante Centres Dramatiques Nationaux ou dans un de nos trois cent cinquante théâtres municipaux, une compagnie doit franchir une série d'obstacles dont voici la sommaire description :

1er obstacle

 Passer le standard. Le directeur-programmateur est soit en réunion, soit en rendez vous, soit en déplacement.

 2ème obstacle

Vous avez le directeur au téléphone, comptez environ quinze appels, il faut qu'il ait remarqué votre dossiers parmi les soixante dix dossiers qu'il reçoit chaque semaine. En principe il dit qu'il veut voir le spectacle mais son calendrier est archi plein aux dates où vous jouez. De toute façon il s'estime que c'est trop loin .

 3ème obstacle

Le directeur s'intéresse à votre spectacle, il vous accorde un rendez vous ou il vient le voir. La plupart du temps le spectacle ne correspond pas à son type de public ou aux priorités de sa programmation, oui il a quelques réserves malgré de "très belles choses".

 4 ème obstacle

Il est séduit, il a envie de vous programmer, malheureusement vous n'êtes pas dans sa fourchette de prix, il trouve votre équipe trop nombreuse.

5 ème obstacle

Formidable, le spectacle lui plaît, le prix lui paraît convenable, mais le directeur technique de l'établissement met son veto, le spectacle n'entre pas dans le théâtre, il manque de la profondeur, des dégagements, de l'ouverture ou de la hauteur sous grill.

6 ème obstacle

 Techniquement ça rentre. Tout est impeccable, mais il a un calendrier rempli un an à l'avance, il n'arrive absolument pas à trouver les trois dates qui lui conviendraient.

7 ème obstacle

Vous avez envie de signer le contrat au plus vite, tout baigne, mais, un de vos acteurs a signé ailleurs, parce que ce que vous lui proposiez l'immobilisait trop longtemps pour peu de cachets. S'il faut remplacer l'acteur, il faut rajouter quinze jours de répétitions, tout s'écroule. Horreur.

 8 ème obstacle

Un problème se pose concernant la sécurité. Le directeur technique doit convoquer la commission de sécurité qui émet un avis négatif. Le maire ne peut passer outre, pourtant vous avez joué dans dix villes où tout s'est très bien passé. Rien à faire.

9 ème obstacle

 Vous êtes sur le point de signer. Fax, la salle n'est plus conforme aux normes de sécurité, le directeur s'en excuse, mais il y a huit mois de travaux, la saison est annulée remplacée par des petites formes.

 10 ème obstacle

Un collectif frappe de plein fouet votre directeur, il doit faire des choix, c'est justement votre spectacle qui saute.

11 ème obstacle

Tout va bien, le contrat est enfin signé, un coup de fil trois semaines avant vous avertit que vue le faible nombre de locations, il faut annuler, car au moins le directeur n'aura pas à payer les transports et les défraiements, vous toucherez le cachet sans jouer.

12 ème obstacle

Le spectacle tombe un jour de grève générale, ou de deuil national, cas de force majeure, il faut annuler.

 13 ème obstacle

Horreur. Le directeur était sûr d'avoir son contrat reconduit, coup de théâtre, il est renvoyé, son successeur n'assume pas les choix de son prédécesseur, vous passez à la trappe.

 14 ème et dernier obstacle

Vous avez joué, cela s'est bien passé, vous êtes heureux, vous attendez le chèque, le directeur vous annonce qu'il est en cessation de paiement ou en liquidation depuis la veille, l'affaire est entre les mains d'un syndic, les comédiens seront payés par le GARP, mais pour la compagnie, rien. c'était un contrat important, vous mettez la clé sous la porte et changez de métier. Vous vous portez candidat à la direction d'une Scène nationale.

Texte écrit en 1990


 

       

Les 14 valeurs  auxquelles je crois en matière de théâtre

1

La mixité du public

Mon mot d’ordre, c’est que dans un public, il doit y avoir aussi bien des femmes de ménage que des professeurs de Faculté., C’est dans ce mélange que la représentation gagne en profondeur.Le public Maif camif représente de plus en plus 80% de la composition des salles des théâtres subventionnés et c’est un drame que d’exclure plus de 90% de la population de la sphère théâtrale et ne s’adresser qu’aux élites cultivées. Le théâtre doit s’adresser à une élite, l’élite de la sensibilité.

2

Cadre et hors-cadre : 

On en reste trop souvent à la tradition du théâtre du XIXe siècle du théâtre bourgeois dans son cadre à l’italienne. Le théâtre a existé pendant 2100 années sur les places publiques, dans des théâtres à ciel ouvert, il ne s’est  enfermé dans son cadre que depuis 400 ans, il faut renouer avec les traditions anciennes d’un théâtre pouvant naître partout. Brook avait emmené ses acteurs en Afrique en pleine brousse et le film qu’il en a rapporté nous rappelle que le théâtre peut  et  doit exister hors des espaces qui lui sont traditionnellement réservés... 

3

La Fête

Il faut toujours se rappeler que le dieu du théâtre c’était Dionysos,  et que le théâtre est né dans l’ivresse et dans la fête. Il faut tenter de retrouver cette fête perdue.

4

L’accessibilité

Olivier Py réclame au théâtre encore plus d’incompréhension. Boulez estime que les œuvres  accessibles sont toujours mineures. Non, il faut aller du compliqué au simple. Ce que j’aime dans le théâtre c’est qu’il peut s’adresser à des illettrés et qu’il peut dire ce que ni la littérature, ni la philosophie ne peuvent dire. Le théâtre électrise l’espace et parle dans les silences, il suggère et déclenche l’imagination.

5

La Subversion

Le théâtre ne doit jamais aller  dans le sens du pouvoir, il doit faire exploser les idées toutes faites, les idées figées, les lieux communs, il doit irriter, déstabiliser, mettre en cause la société. 

6

L’ascenseur

Grotowski disait que le théâtre devait toujours élever l’âme ne serait ce que d’un centimètre, c’est son  rôle d’ascenseur qu’il faut toujours privilégier.

7

Une nouvelle forme d’écriture

Le théâtre est trop souvent considéré comme une forme de littérature.  La commedia dell arte ne s’appuyait que sur des canevas. Le vingtième siècle  a vu naître un théâtre d’images ou le texte n’est plus qu’un ingrédient mineur.    ( Kantor, Bob Wilson). On ne peut pas dire que le texte soit fondamental. Le théâtre doit avoir une écriture spécifique. Il ne peut y  avoir de hiérarchie entre un théâtre de texte qui serait noble et les autres formes qui seraient considérées comme du sous-théâtre (Art de la rue, improvisation).  

8

Meyerhold

Il a ouvert la voie aux mélanges des genres. On doit introduire à l’intérieur du théâtre  du style cabaret, des formes corporelles, acrobatiques, circassiennes.

9

Brecht

Brecht souhaitait un théâtre nous montrant que la société pouvait être transformable. Le théâtre peut changer notre vision de la société. C’est sa grande force.

10

Le plateau 

C’est lui et lui seul qui révèle le théâtral. Le théâtral c’est ce moment précis où l’air qui existe entre les acteurs et les spectateurs se densifie, s’électrise, où le silence devient plus profond. Le théâtre doit être théâtral.

11

Le poétique

C’est l’art de ne pas tout dire, mais d’évoquer, l’art de décaler, l’art d’être léger. Sans la   poésie, pas de salut. Dire sans dire.

12

Échapper au formatage

Les experts, les critiques attendent de nous un certain théâtre. Ils possèderaient eux seuls les critères du bon goût, les critères du théâtre qu’il faudrait faire. Il faut être rusé,

résister, rester soi-même, éviter l’alignement et l’autocensure.

13

Service public :

On peut dire que le théâtre est inutile, acte  gratuit etc. Mais c’est faux le théâtre est aussi utile que les arbres, le théâtre c’est la chlorophylle de l’esprit, une nourriture spirituelle essentielle à l’homme, qui lui permet de mieux comprendre le monde dans lequel il vit. D’où la nécessité pour les pouvoirs publics de le rendre accessible à tous. Non, Jean Vilar ne doit pas être rangé dans les catacombes. 

14

La rémanence

Ce qui m’intéresse ce n’est pas le côté « j’ai aimé, ou pas aimé » c’est que l’œuvre jouée retentisse le plus longtemps possible dans l’esprit de celui qui y a assisté, ce que j’appelle la rémanence de l’œuvre. Certaines pièces, toutes plaisantes qu’elles soient et bien jouées ne laissent aucune trace en vous, d’autres vont au contraire vous accompagner toute votre vie.

Jacques LIVCHINE

17 mars 2003


 

 

 

 

Quatorze maladies du théâtre public en France

et quatorze remèdes esquissés.

août 03

I- Le régime des intermittents

Tout a été dit sur ce protocole-piège.  Il bafoue des milliers d’artistes. Aucune économie ne sera réalisée. Il est inapplicable. Il attaque toute une profession. Il fait l’unanimité contre lui. On a tous compris que ce n’était qu’un protocole boiteux destiné à prouver dès la prochaine évaluation que les articles 8 et 10 devront être supprimés. Intermittent, ce n’est pas une profession, ce n’est pas un métier. Nous n’avons jamais demandé d’être des chômeurs de luxe, nous sommes des travailleurs de l’art.Si les artistes et techniciens étaient tout simplement payés à leur juste prix, ils n’auraient besoin   d’aucune aide interprofessionnelle. 

II-Les valeurs fondamentales

Il est curieux de constater qu’il y a trois ans à peine un des gros chantiers du Ministère ait été l’écriture d’une charte, bien sûr imparfaite, mais un bon point de départ de toute réflexion. Puis la charte a été écartée comme un texte un peu honteux,, cette charte évoquait notamment le  rôle des amateurs ce qui a déplu à la noblesse de la profession. La Ministre responsable a été renvoyée, on le sait,  dans sa ville de Strasbourg. Depuis cette époque, on a l’impression d’un Etat qui a vendu au diable tout ce qui faisait la valeur la culture en France,.des contrats d’objectif ont été laborieusement mis en place.Qu’en est- il des évaluations ? Il faut réaffirmer les principes fondamentaux et les valeurs du théâtre public.

Oui , les théâtres doivent s’intégrer dans le tissu social, s’ouvrir à toutes les catégories de population, ce qui ne signifie pas se mettre au niveau des désirs du public. Ce travail, de remise à flot des valeurs est essentiel.

III- Les critères

 On connaît le petit aréopage  qui les définit. On a coutume de juger l’œuvre et uniquement elle, en dehors de tout contexte social. Cela entraîne peu à peu la valorisation d’un répertoire décharné duquel toute allusion à la vie réelle est de plus en plus absente.On a mis le texte et les auteurs  vivants en avant, l’excellence, la rigueur, l’exigence, mais au nom de ces critères on s’est mis à rejeter de multiples pans d’art vivant , neuf, innovant, hors normes.Toutes ces expériences n’ont eu droit qu’à un profond mépris de la part des experts et d’un certain nombre de personnes détentrice d’une soi disant vérité.Il faut élargir les critères, les ouvrir à la fantaisie, à l’innovation ,à l’invention,à l’humour à la générosité sociale, au théâtre périphérique d’objets, d’images ,de gestes, d’improvisation, de rue, aux théâtre des exclus, des zones défavorisées.  

Parler de trajet, de parcours et d'exigence.

IV- La circulation des œuvres

Pour des raisons d’abonnement et de ne pas effrayer le public, toute œuvre qui n’est pas aux normes consensuelles est largement rejetée.

Toute oeuvre  pouvant troubler une partie du public par son sujet ou sa forme, toute oeuvre qui ne se joue pas dans  le strict cadre de scène connaît des problèmes  de diffusion, et sera pénalisée. La diffusion est devenue une catastrophe inacceptable.

 De nombreuses jeunes  compagnies  trouvent difficilement cinq points de chute pour leur spectacle. Les envois de dossiers ne servent plus à rien, les coups de téléphone aux directeurs des théâtres ou des festivals  restent sans réponse. La pire des impolitesses et le manque de respect sont monnaie courante dans ce secteur.

L’absurdité  en est kafkaïenne. Comment voir quelqu’un qui ne joue pas ?. Comment jouer puisque  aucun professionnel ne vient nous voir ?  Alors ce sont les festivals Off la formule en vogue, chacun dépense  des sommes astronomiques  souvent pour ne pas être vus.

N’oublions jamais que dans les années 70,  c’est au sein des MJC que naissaient  les troupes de théâtre. La MJC permettait les essais, les échecs, mais au moins on y jouait, c’était un circuit où chaque  jeune artiste pouvait faire ses premiers essais,et ses preuves . Aujourd’hui  le critère d’excellence ferme ses portes à toute nouvelle tentative.Réussir à jouer aujourd’hui, c’est une course d’obstacles qui consiste, à passer 14 barrages.

V- Les lieux

Les lieux théâtraux  sont inadaptés. Ils ne sont pas « habités ». Ils ne correspondent plus aux besoins.

Le réseau mérite bien plus que des travaux. C’est d’une refonte totale dont il faut parler.

L’État verse des centaines de millions d’euros pour une gabegie si gigantesque  que la cour des comptes y passerait toute l’année, elle n’aurait toujours pas terminé son rapport.L’institution est obèse, et ses rendements sont piètres. L’Etat a beau réinjecter chaque année des millions, l’effet est inverse.

Or la relève est prête. De nouveaux lieux sont en gestation. Les réflexions sont avancées. Ce sont toutes ces nouvelles friches qui nous font entrevoir qu’une autre organisation est possible, ce sont les lieux de fabrique du théâtre de rue, c’est le projet des maisons départementales de théâtre de Dominique Houdart. C’est le style Lieu unique de Nantes.

On peut réinjecter une nouvelle vie dans les lieux existants. Casser les compartimentages néfastes.  Chaque lieu doit être le siège d’une dizaine de compagnies, qui trouvent leur infrastructure administrative et une mise en commun  globale des infrastructures.

On remet de l’humain au centre de toutes les transactions,La sortie au théâtre change, on ne va plus au théâtre comme avant, il y a des rencontres, des librairies, des personnalités invitées à débattre.

Ces 400 nouveaux lieux  seraient capables d’accueillir en leur sein près de 2000 compagnies qui échapperaient à leur première précarité, l’absence de lieux. Une vraie effervescence de  l’art. en serait la première conséquence.

N’oublions pas que tout ce qui se crée en matière de culture doit partir de la base, pas des officines ministérielles, dont le rôle est de percevoir les nouvelles tendances et leur apporter le soutien nécessaire... 

 

VI - La composition du  public

Le public est recruté dans la partie la plus diplômée de la société. Même si en nombre, le spectacle vivant attire plus de monde que le football, abonnements et public monocorde entraînent un dessèchement  de la représentation.

L’utopie du théâtre populaire disent certains est un grave échec, certes la classe ouvrière est restée minoritaire au théâtre, mais les premiers CDN ont permis aux classes moyennes de fréquenter l’Art, ce qui n’était pas le cas à une époque où le théâtre n’était que divertissement commercial. Mais aujourd’hui les jeunes accèdent à la culture par le baladeur, la télévision, le magnétoscope, les DVD, les CD. C’est une révolution sans précédent des pratiques culturelles dont il faut tenir compte. 

Là encore il faudrait, pointer les expériences minoritaires qui touchent les gens et les jeunes     Il faut cesser de rejeter les musiques dites actuelles, et remettre à l’ordre du jour une action culturelle ré- imaginée.

VII- La relation au public

De plus en plus,  c’est devenu une simple relation de consommation. Le théâtre n’échappe pas aux critères audimatiques de la télévision...

On ne va voir que ce qui est connu, on sait par avance que c’est bien. L’innovation est nulle. Or le public a soif d’une relation nouvelle, le public a soif de rencontres, soif d’autre chose. Des associations de spect-acteurs ont fait leur réapparition en Avignon. Non l’histoire du théâtre ne se fait pas aux guichets de la FNAC.  Les plaquettes des saisons sont des accumulations de noms inconnus mais reconnus par les spécialistes. La curiosité s’émousse, Le théâtre ne s vend pas sur catalogue.

Les jeunes acteurs viennent de prouver dans les « préoccupations » de Chalon le rôle central des gens et comment se noue une relation  de complicité.

Les programmations négociées plus d’un an à l’avance ne permettent pas le moindre jeu avec l’actualité sociale, donc aucun dialogue avec la France qui bouge.

VIII- Le système castique

Par un système de labellisation effréné, on s’est mis à distinguer certains lieux et pas d’autres    Une véritable hiérarchie pyramidale s’est mis en place avec au sommet nos cinq théâtres nationaux, puis nos centres dramatiques, nos scènes nationales etc.  et tout en bas, le théâtre de rue et encore plus bas, les pauvres intermittents, piétaille de l’art. La sclérose s’est installée. Chacun court après la hiérarchie. 

Les critères ministériels, aidant, une aristocratie du théâtre de textes, théâtre d’auteur prétend être au sommet de la hiérarchie rejetant le théâtre de rue, dit animatoire au bas de la pyramide.

La France de la culture est divisée en baronnies, en comtés entraînant  de multiples dérives, du clientélisme, des salaires excessifs, de l’arrogance.

IL faut que chacun retrouve sa place dans un système remis à plat., où chaque artiste ou petit établissement participant à la vie de l’art soit respecté et revalorisé.

Les bastilles imprenables doivent s’écrouler...

IX- La décentralisation

La disparition de l’État risque d’être dangereuse à court  terme et entraîner la liquidation de tous les artistes un peu originaux, étonnants et provocateurs. L’Art en région,  s’il   commence à n’être considéré que comme un poste primordial des offices de tourisme et des agences immobilières ne va pas faire long feu. Méfions nous de ceux qui ne veulent des artistes que pour valoriser leur « quin zaine commerciales ».

La république doit bien appliquer ses principes d’égalité. L’Etat doit rester présent au sein des structures régionales pour éviter les dérives d’un art municipal, ou régional sans ambition, aux ordres, aligné. .

X- La formation

Le style des écoles augure de ce que sera le théâtre  de demain.

Les écoles ne transmettant  plus ni éthique ni morale. C’est le comédien de marché que l’on lance.

Or le comédien de demain devrait avoir une solide formation citoyenne, échapper au nombrilisme, aux tentations du vedettariat  et affûter ses objectifs d’artiste public. 

« Dès qu’un jeune homme ou une jeune femme aura été exposé au virus de l’absolu, dès qu’il aura vu, entendu, flairé la fièvre chez ceux qui traquent la vérité désintéressée, il subsistera quelque chose de cette incandescence résiduelle. Pour le restant de leur carrière tout à fait ordinaire peut-être, et bien que sans éclat, ces hommes et ces femmes seront munis de quelque garantie contre la vacuité ». (Georges Steiner  cité dans le journal de Lubat )

 L’intermittence a engendré le comédien aux 507 heures, et qui ne pense plus qu’à ça, mais dont la précarité est telle qu’elle prend le pas sur l’artistique.

 

XI- Le tout création

La Création fait l’objet de soins particuliers. Le vocable « Création » est devenue un sésame.

Les Dracs, les théâtres réclament des « Créations ». Et peu à peu le réseau a été saturé de créations.

Aucun recensement des créations n’a jamais été effectué. Certains parlent de 4000 créations par an. Cette politique est néfaste, le marché, puisqu’il y en a un malgré tout , est obstrué.

L’institution regorge de pièces au décor assez onéreux, pièces qui ne dépassent que très rarement la trentaine de représentations. Aider la création certes, mais ne pas en multiplier le nombre.

XII-L’art de diffuser l’Art

Belle expression de Bernard Lubat. Comment retrouver l’impact de l’art, les regards chavirés, le vrai miracle du contact artistique.

 Certainement pas dans les routines de 60 ans , dans des lieux  usés jusqu’à la corde, dans des rituels vides.

Tout est à réinventer,mais il faut que puissent être  soutenus réellement toutes les propositions nouvelles, elles sont nombreuses en France, quoique tout ait   été fait ces dernières années pour les étouffer dans l’œuf..

L’art doit aller partout, et doit déborder hors théâtre. Tous les angles d’attaque doivent bouger.

Tous les chemins de traverse, tous les petits sentiers, toutes les nouvelles pistes  sont   à prendre.

Des aides à la diffusion sont plus qu’importantes.

XIII- Les nominations

Il va falloir retrouver de l’audace. On a trop nommé de directeurs insipides et lisses n’ayant pas de parti pris fort , ce qui plait bien aux édiles locaux  qui veulent  des  directeurs  à la servilité  manipulable à souhait.

Les programmateurs, les  gestionnaires et les géomètres ne doivent pas être à la tête des établissements.

On a besoin de rugosité.  On doit nommer des artistes au sens large du terme, des gens qui savent se positionner, et non pas les équilibreurs éclectiques actuels. (peu de théâtre, un peu de variété, pas trop de danse, un chanteur tête d’affiche  pour appâter).

Il existe des personnes qui sans être artiste savent donner un style, une vie, un axe fort, une direction.

Il faut mettre à l’ordre du jour des directions collégiales.

Il faut avoir le courage d’arrêter certaines  aventures  lors du départ de leur créateurA force de tout conserver, il y a saturation  et manque de place pour les expériences nouvelles..

XIV-Les disparités de moyens

Il ne s’agit pas de plaider pour l’égalité totale. Mais  le fossé entre l’institution et les compagnies est trop profond. Cela engendre haine et incompréhension.

Pourquoi tant de moyens d’un côté si peu de l’autre. Mais ne déshabillons pas Pierre etc

Dans les lieux bien dotés il faut remettre de l’éthique et du partage et rehausser les moyens des plus démunis. 

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à l'attention de la fédération

On parle d'une année des arts de la rue. je fais mes remarques.

1- le hochet

L’année des arts de la rue, est un hochet gouvernemental pour calmer les excités, mais tant qu’à réfléchir, allons y.

2- On met de côté le passé

Là on commence à être en overdose, de souvenirs, de nostalgie, des anciens, des fondateurs, faut regarder vers l’avant.

3- les festivals mastodontes

On considère que c’était le premier étage de la fusée qui a mis le théâtre de rue sur orbite, ils peuvent continuer, mais il faut arrêter de ne parler du théâtre de rue comme si c’était cinq gros porte- avions, il y a aussi quantité de petites embarcations qui sont la force et la vitalité du théâtre de rue.

4- Les successions

Il faut refuser le systèmes des nominations, cela va nous tuer. Non personne ne pouvait succéder à Vilar . les CDN sont devenus transparents de succession en succession. Les projets ne sont pas éternels. Personne ne doit succéder à Pierre et Quentin. Chacun dépose le titre de son projet personnel et s’en va avec. Il n’y a pas eu d’appel d’offres pour succéder à André Breton à la tête du surréalisme.

5- On en marre des intermittents

C’est incroyable que le terme intermittent ait réussi à remplacer celui d’artiste. Un artiste ne peut pas être un intermittent. Actuellement nous ne sommes plus définis que par nos indemnisations –chômage, c’est une catastrophe. Les gens pensent que l’on est artiste 507 H par an, le reste du temps ils croient que l’on gère notre statut. Il faut remettre en circulation le mot « artiste» et obturer notre catégorie qui est un arrangement convenable mais pas notre fierté.

6- Le vocable résidence

Ça va avec intermittence. L’intermittent qui ne travaille que quelques jours par an, s’en va en résidence. Résidence, on se croirait à Nice dans une maison de personnes âgées. Tout le monde ne parle que de résidence. C’est passif, c’est vieux, c’est un terme sans doute inventé par le ministère à l’époque où les théâtres étaient rarement prêtés aux artistes. Les artistes n’attendent pas d’être en résidence pour chercher, c’est sans arrêt qu’ils ouvrent des nouveaux chemins, ils n’attendent pas de faire une résidence.

7- Les catalogues

On imite les scènes nationales à vouloir mettre un maximum d’offres dans un dépliant. On se croit de plus en plus dans les catalogues gratuits de super marché et de farfouilles. Messieurs dames, prenez connaissance de mes produits, pas d’axe , pas de fil rouge. Des listes de compagnies, et plus on en a plus on en est fier. Non, le théâtre de rue n’est pas une liste de produits artistiques à consommer.

8- L’ombre

Il se passe des choses magnifiques un peu partout, non médiatisées, inventives, poétiques, en relation intime avec le public. Il faudrait trouver le moyen le moyen d’en parler sans les déflorer, car elles sont souvent intimes et secrètes. Il ne faut pas les piédestaliser, simplement montrer que cela a existé. Le petit carnet de Carabosse en est l’exemple typique, ce carnet du désert. Chacun d’entre nous qui vit une expérience exceptionnelle devrait pouvoir le raconter à sa manière. Là on verrait que le théâtre de rue ,s’il a pris de la bedaine par endroits, développe encore une créativité extraordinaire.

9- Naviguer hors des balises

Il faut prendre des chemins inconnus, escarpés, se perdre, éviter tous les clonages, les imitations, les conformismes. Il faut se lancer dans le risque, dans l’illicite. Il faut cesser d’être trop lisse. Il faut avoir peur, arrêter de faire du cabotage et produire des objets artistiques formatés pour festivals. Les experts et la presse n’auront même pas les outils pour évaluer nos productions. Bien sûr, on vendra moins, mais être artiste c’est ça. Publier des listes interminables de dates en montrant que « ça marche » c’est une dérive libérale.

10- La marge

Le théâtre de rue réclame sans arrêt de jouer au sein de l’institution, et d’être reconnu. C’est une faiblesse. Nous sommes en marge et devrions en être fiers. Nous sommes obnubilés par les titres ronflants, nous voudrions que tous les lieux immobiles, arthrosés, nécrosés s’intéressent à nous. Non cela ne doit pas être un de nos objectifs. Il ne faut jamais oublier que ce sont les marges qui tiennent la page.

11- Mettre le public au centre de nos préoccupations

C’est Saunier Borrell qui met la relation au public en avant. Le « festivalier » nous a fait du mal, c’est sympa, ça fait succès, mais cela nous enlise, et imperceptiblement le festivalier a des réactions d’abonné. « Moins de public, plus de gens » voilà un bon mot d’ordre et une des réussites des « pronomades ».

12- Les relations aux mairies, aux préfectures.

Il y a antinomie entre artistes et administration. Nous créons du désordre, de l’inquiétude, nous semons des explosifs un peu partout, nous déstabilisons, or les mairies garantissent l’ordre. On nous réclame des fêtes calées, sécurisées, aseptisées. La sécurité prend le pas sur le reste un peu partout. Il nous faut défendre la notion d’émeute artistique, de la nécessité sociale de déséquilibre, et affirmer sans cesse que la tranquillité du citoyen n’est pas une panacée. Allez voir les chariots de feu à Liestal en Suisse. Impensable en France, où l’on nous mettrait deux rangées de barrière Vauban. Il faut se battre contre le principe de précaution.

13 – La débilisation de la société

C’est le nouveau chantier de l’Etat. Supprimer tout contre pouvoir à la fascination absolue exercée par la télévision et la Disneylandisation Tous les budgets vont être rognés. L’année 2004 va être catastrophique. L’artiste a mauvaise presse, le président n’en a que faire, le premier ministre non plus, et le ministre ne fait pas le poids. Ils ont juste peur des vagues, et vont tenter d’éteindre les incendies qui vont se déclarer ici ou là. Donc nous devons tous rentrer en résistance.

14 – Place à la platitude

Non aux personnalités fortes, ou originales, halte à la fantaisie. En France on est train de mettre en place un peu partout une escouade de fonctionnaires dont la platitude, la soumission et la transparence sont les principaux critères de sélection. J’appelle ça la dictature de la liberté et des loisirs. Des heures sombres nous attendent.

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DES RUCHES DE KINSHASA JUSQU'A LIMOGES

Tout ce qui suit ne sont que des notes éparses, isolées, impressionnistes,

 Je les écris suite au passage du théâtre de l’Unité à Limoges, aux francophonies, sous forme d’une brigade d’intervention théâtrale internationale, avec 5 congolais –Kinshasa, 1 Kurde, 1 polonais, 1 catalan, 1  juif russe, et six français.

1

On ne sait plus comment appeler les habitants de la république démocratique du Congo c’est fou ça. Personne ne sait ce qu’est la RDC et si on dit Congolais, cela veut dire de Brazza. Zaïre, c’était pratique.

D’ailleurs, Mobutu plane encore  dans les esprits.

2

Nos relations avec le continent africain sont  empreintes  de culpabilité, et de   mauvaise conscience. Quand vous rencontrez un  Européen, il est  toujours bouleversé  et fasciné par son voyage  en Afrique.  Il vous parle d’électro-choc et veut y retourner.

Le fait est qu’il y a une quantité d’artistes  français amoureux  de Kinshasa. En France, nous vivons  un mépris quasi quotidien, mais dès que nous arrivons à Kinshasa, nous devenons  des artistes respectés, désirés, sinon vénérés. Qui peut résister à un tel traitement ?  Certains disent que c’est une survivance de la colonisation, la piedestalisation du blanc.

3

J’entends toujours parler de toutes ces compagnies françaises qui racontent leur    tournée des CCF. Un jour, un pays !  Trois semaines, 18 pays. Sur une carte de visite, cela fait bien, mais moi, comme on ne me l’a jamais demandé, je ne peux pas m’en vanter.

J’entends Debauche  nous expliquer le fantasme de Limoges, arrêter la relation  Nord- Sud, mais tenter de parler de Sud- Nord.  Il y a vingt ans, les poètes et hommes de théâtre parlant et écrivant français,  n’avaient pas  le droit d’entrer dans nos théâtres et nos festivals. On a peine à y croire.

4

Ces metteurs en scène qui vont utiliser la matière première noire, en faisant miroiter aux acteurs une tournée en Europe engendrent en moi un malaise, il y a quelque chose de trouble  et de suspect. L’écurie Maloba nous demande une mise en scène, d’un de leurs textes, avec leurs acteurs. Ça va pas la tête ? Le piège est énorme. Jamais de la vie. N’insiste pas Tschi Tschi.  Pourquoi nous demander ce que vous savez bien faire, c’est le syndrome de l’assistance.

5

 La halle de la Gombé à Kinshasa me plaît. Lieu ouvert. Lieu de vie, de croisement de rencontres, de répétition, laboratoire de lutte contre les idées toutes faites, lieu de rendez vous. Et surtout une réelle atmosphère de liberté.

C’est l’oeuvre de Jean Digne et d’un ambassadeur, Gildas le Lidec, fou furieux, qui disait   « 1 gramme de culture équivaut  largement  à 1000 g d’  ONG ».

6

Jean Digne nous tanne pour ce qu’il appelle des ruches à l’export. En 2000, on cède, mais moi,  je répète à l’encan, je n’ai rien à donner, nous sommes d’un vieux pays où la culture vivante est tarie depuis longtemps. Et je suis dans le piège. Quelle fascinante expérience cela fût.  Mais Champault le directeur. ne fait pas dans l’auto- satisfaction... Il dit : si on en reste là, c’est de l’ordre de l’échec. II ne sera pas déçu, 2003, les ruches continuent d’engendrer des choses et d’autres.

7

Les francophonies de Limoges sont rituelles. Le plus court chemin  de Kinshasa à Brazzaville, deux capitales distantes de 2 Km passe par Limoges a t-on coutume de dire. Rendez-vous incontournable. Limoges, c’est le « Cannes », l’Hollywood  mondial du théâtre francophone. Mais à Limoges, vingt ans après, les rues ne comprennent toujours pas ce qui se cache là- dessous.  Proposition nous est faite par Le Mauff ( successeur de Monique Blin) de faire  quelque chose à Limoges.

8                    

Juin 2003. L’avion est direct. Maintenant.  On n’aura pas le folklore de la Camair, les correspondances forcées à Yaoundé.  N’Djili, J’avais oublié les camions pleins à raz bord. Quinze acteurs sont intéressés par le stage. Je dois sélectionner une fille et quatre garçons. Je n’ai pas de critères précis.  Peut- être la fiabilité. J’ai peur   des flatteries et des fausses vénérations. J’explique que je suis le flou des flous, qu’ils ne peuvent attendre de moi que déstabilisations successives et doutes. C’est bon, l’écrémage se fait naturellement. Le dernier jour, je donne la liste des élus. C’est sans douleur. Ces acteurs n’ont pas ce caractère  accrocheur et carriériste que j’exècre au plus haut point.

9

Septembre 2003.  Limoges. L’intégration à grande  vitesse. Ils font partie de la Brigade Unité et ont l’intelligence de ne pas faire de sous- section congolaise. En deux heures de temps le groupe est formé, compact, solidaire, on ne s’appelle pas l’Unité pour rien. Chacun doit à tour de rôle raconter son problème du petit matin. Les visions différentes de la réalité s’enchevêtrent et  apportent une belle richesse. La devise de la Brigade c’est  "rater mieux ". On se jette à l’eau. Clément entonne son « combo na biso Etomi elo oyo » Pendant dix jours, on sort cette forme dite « francophonerie » absolument singulière, un mélange de confessions, de lapidaires, de philosophie de bistrot, d’impressions, mais surtout un monument de sincérité. Je dis aux spécialistes de théâtre. Comment pouvez  vous juger ça ? Il vous faudrait de nouveaux outils. Décidément l’Unité c’est toujours autre chose…

10    

Un énorme sort est fait aux bonjours. Nos Congolais trop contents d’être  dans ce qui tient pour eux  de  Mecque  du théâtre, saluent  à  tour de bras, et devant les réponses mitigées et gênées, se plaignent de notre communication à l’occidentale. On  se livre difficilement chez nous . Ils sont dans le manque aussi au niveau du « foufou »,  cette boule de manioc dont ils raffolent aux repas.  Ils ont du mal avec nos bourguignons, nos blanquettes, nos gratins etc.

11

Les chambres d’amour.   Chacun  fabrique le décor de sa chambre à l’hôtel Mercure pour des passes poétiques. Le spectacle commence. Chacun emmène un client ou une cliente dans sa chambre pour cinq minutes de poèmes amoureux. Mais Toto manque à l’appel. Il s’était endormi. Clément ne redescend plus ; au bout de 40 minutes, on va toquer à sa chambre, il converse avec  une jeune fille qui voulait des éclaircissements sur la guerre dans son pays. On fait un débriefing sérieux pour resserrer les boulons. Malgré cela il y aura encore de légers dérapages, mais tout finit par rentrer dans l’ordre.

12 

Une spectatrice du nom de Danièle nous écrit, et cela nous fait plaisir : « Inventifs, décalés, insolents, vous nous avez prouvé qu’on a toujours raison de se révolter contre les briseurs de rêve. En espérant  se recroiser  peut être un   jour  sur le chemin de la lutte.  Continuez la vôtre pour un théâtre sans compromis qui bouscule toutes les idées reçues sur l’art ».

13

 Les Québécois du « la trilogie du dragon » débarquent à l’hôtel. Ils ont tous les stigmates de la grande tournée internationale. Onessaye de leur parler, je demande si Lepage, le metteur en scène va venir. On ne les intéresse pas, nous ne sommes pas du même monde, nous jouons dans la rue, sur les marchés, nous touchons à peine le public de théâtre. Ils ne veulent pas être au même étage que nous. Étrange, ce  fossé qui nous sépare. Trop de succès abîme, heureusement nous ne risquons rien à ce niveau-là.

14

Alors ? On ne peut pas en rester là. Il faut continuer, cela nous a ouvert l’appétit . En fait, nous ne maîtrisons pas l’image que nous secrétons, mais c’est peut –être la France d’aujourd’hui  que nous représentons, une France de toutes les colères, de toutes les couleurs, et de toutes les religions. Bien sûr Brook l’a fait avant nous.Alors oui, nous voulons bien retourner à Kinshasa, mais pas pour diriger une pièce écrite sur un plateau avec un public assis devant. Nous avons envie de revenir avec une poignée de comédiens de chez nous, se mélanger  avec des acteurs congolais pour former une troupe unique, qui parcourrait les lieux excentrés de Kinshasa, en fabriquant une nouvelle pièce par jour, qui parlerait de nous, du monde d’aujourd’hui, de la réalité comme nous la percevons. 

C’est le projet. Un projet, cela veut  dire budget, un budget, cela veut dire partenaires, et partenaires signifie longue course d’obstacle.

Jacques Livchine.

Metteur en songes

20 octobre 2003

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A six jours du début du festival d'Avignon, le 30 juin 2003, je m'interroge

 

14 raisons de jouer

1- C’est un besoin impérieux, ce n’est pas un travail, mais une passion

2- La pièce que je joue évoque le thème, vivre courbé ? vivre à genoux ? ou vivre debout ? C’est un peu le sujet du débat.

3- Le poète n’a pas le droit de grève. Est ce que les plantes se
suicident ?

4- En ne jouant pas je me punis moi-même et je suicide mon existence.

5- Il y a Muguette qui vient le premier jour, elle vient pour nous, quelle déception cela serait pour elle !

6- Souvent la pièce raconte plus de choses qu’une poignée de comédiens expliquant leurs 507 H.

7- Cela ne sert à rien de ne pas jouer, ce gouvernement est en désamour avec ses artistes, il souhaite ardemment notre disparition. Nous ferions son jeu.

8- Jesse Owens a couru à Berlin en 1936, c’est Hitler qui a dû sortir pour ne pas lui remettre sa médaille d’or. Nous sommes à Raffarin ce que Jesse Owens était à Hitler.

9- Tu es plus militant en jouant qu’en te taisant.

10- Le Medef me rappelle mon père. A qui cela sert un métier qui ne rapporte pas ? disait il. Nous sommes une injure à la logique de marché ,nous devrions mourir et disparaître. Jouer c’est affirmer sa vitalité.

11- Economiquement si nous ne jouons pas, nous tuons le théâtre de l’Unité. Tous les frais sont déjà payés, jouer c’est se donner une chance de rejouer ailleurs.

12- Pour moi Terezin, c’est vraiment une pièce- cri, un éloge de la vie, et j’admire ces gens qui dans le camp ont continué de jouer comme un défi aux nazis. Je jouerai dans la tourmente.

13- Humainement, être descendu en Avignon avec décor et bagages et ne pas affronter le public, c’est un coup à se déclencher un cancer, j’ai déjà mal à mon corps à cette idée.

14- J’ai décidé de ne rien décider, c’est la décision qui va me prendre.

14 raisons de ne pas jouer


1- Je ne veux pas faire partie des jaunes

2- Pendant l’occupation, les théâtres n’ont pas trop résisté, il n’y a pas de quoi être fiers.

3- C’est le moment où jamais de prouver que j’aurais été un résistant.

4- En étant IN et OFF réunis à ne pas jouer, nous fabriquerions
l’événement du siècle. Avignon, ville morte… ce serait un spectacle en soi.

5- Nous montrons qu ’avec notre précarité, nous sommes capables de jeter par terre non seulement la Ville d’Avignon, mais tout le Comtat Venaissin..

6- Tous les progrès de l’humanité ont toujours été arrachés par la
violence, ce n’est pas en courbant l’échine que l’on avance.

7- Nous devons montrer l’exemple aux jeunes d’une résistance sans précédent à un gouvernement qui se prend pour le Front National.

8- Ne pas jouer, c’est se tuer, donc je serai enfin un héros de la
résistance théâtrale des années 2003. Mort sur le Front , contre le Front.

9- Aujourd’hui, faire de l’art , c’est faire de l’image pour les médias, seule une mauvaise image pourra écorner le gouvernement. Là il va en prendre un sacré coup.

10- C’est beau de voir enfin le peuple des artistes bien droit, bien en colère. Nous sortons d’une léthargie de plus de 20 ans.

11- Ne pas jouer, c’est jouer. Le spectacle sera permanent. Le 14 juillet , nous attaquerons le palais des papes, pour en faire le lieu d’un forum permanent.

12- Il faut savoir faire reposer la machine. Arrêter Avignon, c’est faire une pause pour réfléchir.

13- La grève des acteurs de Prague avait provoqué la révolution de velours.

14- Etre artiste c’est faire des choses inattendues et pas évidentes.

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14 réflexions après Avignon et Chalon 2003

 

1- L'ennemi

Certains pensent que c'est la CFDT, d'autres les compagnies non grévistes, ou ceux qui ont plus de moyens qu'eux. Beaucoup pensent qu'il faut frapper le Medef.
Pourtant notre unique et seul adversaire c'est simplement Chirac, Raffarin, Sarkozy. (CRS pour faire rapide).

2- Le protocole.

Mille fois démonté, on sait maintenant que rien n'est sérieux là-dedans.D'ailleurs, personne n'a jamais fait le calcul des économies réalisées. Leplan est plus habile et à long terme. Ce protocole est fabriqué pour que le
déficit augmente encore un peu plus. Une info glanée dans des salons chics auprès d'un membre du Medef m'a appris que la prochaine révision de l'accord sera impitoyable. Nous serions tous radiés d'ici trois ans. D'où cet accord
volontairement pourri, dernière étape avant la mise à mort.

3- L'adversaire

Notre adversaire est bien jeune, avide de victoire. C'est un mur de granit.
Il aime l'affrontement. Il sait bien que les socialistes avaient coutume de désamorcer les crises sans régler les problèmes. Il a son style qui lui
réussit bien. On ne parle plus de Sangatte, on ne parle plus ou si peu de
l'insécurité, les retraites c'est réglé etc. Il pense que le mouvement des
intermittents est un feu de carton. Nous devons l'étonner.

4- Les médias

Ils n'ont jamais été aussi fades. Les journalistes pourraient avoir honte de
leur soumission totale au pouvoir. Le JT est du style journal gratuit du
métro. Le courrier de Saône et Loire de Chalon ne couvrait absolument pas
l'occupation artistique. Le Provençal à Avignon ressemblait à un journal de
la collaboration, faisant comme si c'était la meilleure année du Off.
L'Humanité fait un gros travail mais ne se trouve nulle part.
Avec de bonnes ruses comme l'occupation artistique, on a pu tout de même
arracher quelques pages au Monde ou à Libé. France Info ne rend compte que
d'un dixième des actions.
Obtenir les médias est l'unique moyen pour nous, de montrer que nous restons
vivants.
(En 1968, les radios périphériques couvraient si bien les émeutes a retiré le droit au direct).

5- L'institution

Elle a été très silencieuse,

mais là, elle commence à prendre parti ; il y
a des chances que les théâtres rejoignent le mouvement et n'ouvrent pas à la
rentrée. Ce serait trop beau pour y croire.

6- les amalgames

Il faut s'en méfier et garder notre indépendance.
Même si nous avons des sympathies pour Attac, les alter mondialistes, José
Bové, il faut rester nous-mêmes. Ce serait trop facile pour l'adversaire de
nous étiqueter. Il y a parmi les intermittents une grande diversité
d'opinions, tout le monde doit s'y retrouver, ce qui n'empêche pas les
soutiens et les alliances.

7- Le public

Il a été le grand oublié de tout ce mouvement. Or sans lui nous
n'existerions pas. Il faut se battre contre notre tendance à macérer dans
des AG d'une consanguinité totale.
Il faut tout axer sur la complicité affective avec le public et surtout
avec les gens qui ne fréquentent pas l'Art.
A Avignon, le public s'est constitué en association de spect-acteurs.
L'occupation de Chalon a été exemplaire sur le plan public, avec
l'excellente idée du parrainage, (j'y croyais pas ), les fêtes dans les
quartiers et l'accueil chez l'habitant.(j'y croyais pas).

8- Les armes de l'art

Il faut attaquer l'adversaire sur un terrain qu'il ne maîtrise pas.
Il faut absolument éviter de parler comme lui avec des communiqués en langue
de bois.
Nous sommes des poètes, nous savons fabriquer des images, des décalages.
(Excellente la manif de droite de Chalon). Nous avons de l'humour, de la
fantaisie et nous savons nous promener sur les frontières de l'illicite.
Contre les armes de l'art, ils sont déstabilisés, leur police est perdue,
ils ne savent pas faire. L'adversaire est de pierre, mais le papier obture
la pierre.
Le seul moyen d'obtenir les télés et la presse, c'est notre imaginaire
vertigineux quand nous additionnons nos idées.

9-Aurillac

On ne peut pas faire Aurillac comme si de rien n'était. La dérive marchande
n'est plus d'actualité. Mais entre l'annulation et jouer normalement, il faut absolument inventer une troisième voie.
Il y a moyen de renverser Aurillac sans tout casser. Pour cela il faudraitavoir la complicité de Songy et ne pas s'en faire un ennemi. L'expérience de
Chalon doit nous nourrir.
Il faut préparer Aurillac en amont, avec Jean Marie Songy et son équipe. Je vais lui écrire, faîtes en autant.

10- Le malaise

Il dépasse de loin le protocole. Le pire des drames qui puisse nous arriver, c'est qu'ils le retirent, parce que ce protocole damné cristallise nos
rancoeurs, notre mal-être, notre étouffement et que c'est le moment où
jamais de faire s'écrouler le régime de castes du théâtre français.
Nous étions depuis longtemps en dissidence. Maintenant, nous la crions notre
dissidence.

11- Nos rêves

Il faut se tenir prêt. Le Ministère de la culture est en train de mettre en
route un grand chantier de transformation des arts en France. Si la
réflexion ne se fait qu'entre notables de la culture, nous serions une fois
de plus les oubliés du système. Nous devons être présents et prêts, c'est à
dire à réussir à formuler ce qui nous pèse. Ce n'est pas si facile lorsqu'on
est malade de savoir ce qu'on a. Auscultons nous les uns les autres.

12- A R gen T

Il ne faut surtout pas tout ramener aux problèmes financiers. Le Syndéac s'en chargera.
De l'argent, la culture en France en est bourrée. Mais on a beau en
injecter, c'est à l'envers que cela marche, plus les lieux sont dotés et gras, plus leur métabolisme laisse à désirer.
Nos problèmes sont beaucoup plus graves que le manque d'argent. Mais bien
sûr, faudra partagera autrement.

13- La leçon des collectifs d'action

> Il faut accepter toutes les idées, ne jamais les critiquer sauf si on a de quoi augmenter et améliorer l'idée, sinon le travail en groupe devient impossible.
Toutes les propositions d'actions ne sont valables que si elles sont
faisables. Il faut que le "proposeur" d'une action soit capable de la mener
à bien, et quand le groupe ne réagit pas, il ne faut pas qu'humilié il
essaye de faire de nouveau passer son idée sous une autre forme.
"Chalon occupé" nous a appris à tous l'humilité et l'efficacité.
Cinq personnes en trois heures de temps montaient des fêtes splendides que
d'autres en 7 mois n'auraient même pas réussi à réaliser.
Je n'oublierai jamais que les Vietnamiens avec leurs sandales en caoutchouc
de pneu, ont mis en déroute l'armée la plus moderne du monde.

14- Pas d'action sans théorie

Il faut savoir où l'on va. En fait, nous ne faisons rien d'autre qu'une méga mise en scène.
A Chalon (excusez le radotage ), nous disposions de la plus grande
compagnie de théâtre du monde. 500 comédiens au début, 250 à la fin.
Quand on fait une mise en scène, je ne l'apprendrai à personne, il faut
toujours avoir en perspective et en filigrane la fin.
C'est quoi le final ?
Certainement beaucoup plus que le retrait du protocole.
La révolution, répondront certains...
Une nouvelle organisation sociale ?
Est ce que dans nos pays riches on peut vivre dignement de nos métiers ?
Moi personnellement, je n'ai pas la solution de rechange.
On peut tout de même demander à Chirac qu'il arrête de se prendre pour Le
Pen.
En tant que futur ministre de la culture, je vais tenter d'écrire les 14
maladies du théâtre en France, et les 14 remèdes.
Si j'y arrive, je me sentirai déjà mieux.


QUATORZE REFLEXIONS APRES  UNE DISCUSSION SAINE ET MUSCLEE AVEC DIDIER JULLIARD DU TNS.(Théâtre national de Strasbourg)

 

1-Il y a un très grand fossé entre ce que vous pensez faire, et comment bon nombre de gens vous perçoivent.  C’est tout de même un problème. Moi, je vous perçois comme très consanguins dans vos choix. Quand je lis votre affiche, ce qui m’apparaît, c’est « toujours les mêmes ». Et vous, vous avez l’impression d’être très ouvert aux nouveaux courants, aux compagnies. C’est un problème cette incompréhension.

2-Ce que je qualifie  de goût moyen uniforme, c’est le côté lisse, propre, il n’y a pas de faute de goût, c’est bien élevé, mais chacun selon son style, bien sûr ce n’est pas Chaillot, mais  Rodrigo Garcia à Chaillot, c’est tout émoussé, Jérôme Deschamps, c’ est éventé.   On dirait que le théâtre -public  devient un théâtre où l’on ne peut plus être surpris. C’est ça ma question, comment être surpris ?

3-Je ne suis pas journaliste, pas universitaire, j’écris comme je sens. Alors j’ai droit  de votre part à tous les noms : lepeniste, populiste, poujadiste etc...   Pour être bien vu  il faudrait toujours que je dise des compliments, jamais de critique, et voilà comment on en arrive à la cour et aux courtisans.  Mais je n’ai pas de désamour avec le théâtre national de Strasbourg,  je voudrais que cela soit mieux.  

4-  Alors comment moi, critiquant vos établissements, je puisse avoir envie d’y jouer ? Je ne vais pas critiquer le théâtre privé, ou des gens que je n’aime pas. Je parle du théâtre public, parce que  c’est mon école et j’y tiens. D’ailleurs je n’attaque pas les personnes, c’est plutôt la glaciation que produit le système sur ses établissements qui m’intéresse et me questionne.

5- Je trouve que le communautarisme et les chapelles du théâtre c’est dangereux, je dis pareil pour les festivals de théâtre de rue. Quand j’ai fait passer le bac théâtre à Strasbourg, tous les élèves ne connaissaient du théâtre que le TNS, et rien d’autre.  Et bien moi j’aurai bien voulu que les élèves du théâtre puissent connaître « les chambres  d‘amour » ou « Terezin », mais c’est comme ça, à chacun son public, et rien n’est fait pour mélanger.  

 

6-Mais alors toi tu ferais quoi ? 

 Je ferais venir le théâtre du Soleil. Parce que vous êtes le seul théâtre National  de l’Est de la France,  je ferai venir 26 0000 couverts, parce qu’à Strasbourg personne ne connaît la fantaisie de cette compagnie de Dijon.  Mais je dis ça vite , je ne suis pas un programmateur, c’est juste pour dire, Ok on prend nos habituels, nos amis, ça je le comprends, mais une petite fissure sur le paquet bien ficelé, cela serait bien.

7-  Les coproductions :   tout le monde ne parle que de ça et de résidences, cela ne m’intéresse guère. Une des médiocrités du théâtre vient de ce système,  comprenez bien que jamais cinq directeurs de  CDN n’ auraient pu se mettre d’accord sur Artaud vivant, il était trop décapant.  Maintenant c’est le must d’aligner des noms.  Jamais le théâtre de l’Unité n’a fait de coproduction en dehors des  prêts de salle, parce qu’inconsciemment  la compagnie coproduite cherche à ne pas décevoir ceux qui lui ont fait confiance. Elle vend sa liberté.

8- L’excellence. On devrait plutôt  parler d’exigence. Et moi, je m’intéresse à la rigueur  et à la fidélité d’une démarche, et peut -être aussi à l’énergie, j’aime  bien ce  plasticien Suisse,Thomas Hirschorn , qui dit « énergie, oui, qualité non. ».

9- Il faudrait parler du public qui est un problème majeur. Moi je me fiche pas mal de la démocratisation voulue par le Ministère, mais l’élargissement du public m’intéresse parce   que j’ai remarqué que plus les publics étaient mélangés et correspondaient à la composition de la société, meilleures étaient les représentations. Je ne réclame pas des théâtres remplis de femmes de ménage, je veux aussi les professeurs de faculté, je veux les chercheurs , les ingénieurs, les cheminots, les syndicalistes, je veux les nounous, les infirmières, les chirurgiens, les PDG, le marchand de vin, et les politiques, et aussi les professionnels de la profession. Le public Maif Camif Télérama appauvrit nos représentations.  Ce n’est pas le public qui a besoin de nous, c’est nous qui avons besoin d’un public métissé pour que la cérémonie théâtrale soit riche et contradictoire. 

10- Un jour dans un débat à la Sorbonne j’étais confronté au directeur de la Michodière qui se disait l’héritier de Molière parce qu’il faisait tout pour plaire au public, il y avait un metteur en scène de recherche, Patrick Hadjej qui disait que lui il n’avait jamais de public, et que ce n’était pas son souci, et moi je disais que j’aimais le public, mais que j’aimais le déstabiliser, « l’intranquilliser » que je ne voulais jamais lui donner ce qu’il souhaitait.

11- Je fais souvent des sorties dézonées, je vois des spectacles de la culture non cultivée et illégitime, pour ne pas trop rester dans notre  confortable ghetto. J’ai été au regret de constater que le Puy du Fou valait bien des festivals des arts de la rue, que les acteurs de la cage aux folles n’étaient pas du tout cabotins, que les images du Carnaval de Trinidad étaient  immensément fortes et à jamais gravées dans ma mémoire.  J’ai vu le show de Johnny Halliday avec les lumières d’André Diot et c’ était quasiment épique. Pourquoi je dis ça ?  Pour que nous nous méfions de notre arrogance, et restions modestes, et vigilants par rapport à notre excellence auto-proclamée.  

12 – J’ai un rêve de théâtre, j’ai essayé de le réaliser pendant les neuf années du Centre d’Art et de Plaisanterie. J’ai frôlé le lieu de vie et de création continue dont je rêvais, mais le Ministère de la Culture était trop tiède, et le personnel épuisé. Pas d’abonnement, pas de remplissage avec les scolaires, une ville transformée,  une culture « dépiédestalisée », un lieu jamais fermé. Mais voilà, l’utopie est comme l’horizon, tu avances de deux pas, il recule de deux pas. 

13- Je ne comprends pas bien ce qui m’a attiré quand j’avais seize ans vers le théâtre des Champs Elysées où j’étais parti en Solex.  Planchon jouait « Schweyck dans la deuxième guerre mondiale » de Brecht. J’avais découvert un théâtre qui parlait de la réalité, une esthétique qui me paraissait totalement futuriste, j’ai réitéré avec « les 3 mousquetaires, » du même Planchon, cela me mettait dans le même état. Théâtre de critique sociale, théâtre qui décryptait le monde, théâtre politiquement incorrect,  je voudrais que nous réussissions tous à faire chavirer les jeunes d’aujourd’hui , comme le théâtre  nous a fait chavirer.

14-J’aime profondément le théâtre, je lui ai donné ma vie. Il m’a donné les plus grands chocs . Les chocs c’est quoi ? C’est de la rupture. Je vous demande ce qui casse  la monotonie. Je n’ai appris que cette chose de là de Vilar, il savait nous surprendre à chaque fois dans sa programmation d’Avignon ou du TNP.  Et moi je dis, surprenez –moi, chers amis du TNS.  

Le 7 janvier 2005.

 

14 ARGUMENTS EN GUISE DE REPONSE&