MONTREAL

Juste pour Rire

11 au 22 juillet 2001

Jacques Livchine raconte :

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On passe sur le voyage, avion annulé a Mulhouse, la course contre la montre, les enregistrements, en dernière minute, Air France assez classe, avec le champagne à bord , le bureau d'immigration, une heure pour les permis de travail ,la grande résidence universitaire, Sylvie qui saute de joie et Marie aussi, c'est confort, centre ville, frigos, machines à laver le linge, dépanneur en bas pour les boissons. Il faut se coucher tard, pour se mettre tout de suite dans le bain. Je dîne avec Jean Georges et je tiens fatigue jusqu'à 6 H 30

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12 juillet, jeudi

Cela commence, organisation géante de Juste Pour Rire, des organigrammes par dizaines, des postes pour tout , mais comme tout ce qui est géant cela ne tient pas bien debout. Impossible d'obtenir ce qu'on veut. Je croise Christophe, mon fils, qui est avec Les Grooms, on se verra demain.

Les cercueils:

On le fait à douze, cela décoiffe, Nadine va trop loin, on la retrouve nue avec un type nu lui aussi dans le cercueil, on dose. Beau cercle, candidats à l'essai très nombreux. Temps humide. En fait on tient plus d'une heure, rituels image et cie.

Othello Desdemone: Assez violent, je dois me battre pour réussir à tuer Desdemone, car des gens m'en empêchent, sérieusement. Les cadavres se font bousculer. Le public est assez varié et excité le soir. On a presque tous dépensé en un jour le quart de nos defs

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13 juillet, vendredi : journée grise, 22 degrés.

 Matinée de recherche des miroirs avec Goobi. Enfin, on les a tous. Repas avec Les Grooms à la nouillerie. Cocktail avec l'organisation, assez sympa. Content de revoir le Fourneau. Maud le Floch, Daniel Andrieu. L'organisation a suivi nos prestations cela fait plaisir.

18 h. Loge Unite très excitée. Plaisanterie, allégresse, je dis en tant que grand timonier : jeunes pros, avant de jouer , on se replie un peu sur soi même, on fait le vide. Ils se calment un peu. On entame le cercueil , et cela se passe très mal. Goobi fait des grimaces, Vahid, le clown, un désastre, je perds mon calme, je pousse Nadine (notre baronne) hors de l'espace de jeu où elle prend des photos, elle tombe, le public est atterré de ma violence. Catastrophe. On arrête, je réunis tout le monde, pour recadrer le spectacle, on repart en cérémonie jusqu'à Ste Catherine, et là, on fait un très bon set.

 Trois très bons morts, on se tient, c'est drôle, plus de trois cents personnes encerclent le cercueil, on prend des polaroïds des morts, on leur donne des certificats de decès temporaires. On a même du mal a s'arrêter parce qu'il y a un homme de 2 m.13, on ne résiste pas au plaisir de tenter de le faire rentrer.

20H30 Les miroirs : La foule nous entoure, tout le monde lit les pancartes et commente et nous touche. Nous tenons une heure, immobiles, mais nous sortons de l'épreuve totalement épuisés. Je m'écroule après avoir englouti une entrecôte, et bu deux verres de vin canadien. exténué, je suis exténué, mais content, nous tenons bien la route

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14 juillet, samedi

On se fait une maquette d'un éventuel match d'injures, mais nous jugeons que c'est trop faible.

Le cercueil : de mieux en mieux, beaucoup de monde, et on trouve le burlesque de la fin.

Chaises longues poétiques : cela marche trop bien.Tout le monde veut écouter les poèmes et il y a de l'émotion.

Mais la police intervient pour Othello Desdemone sous prétexte qu'il y a des plaintes de parents sur des mots entendus un peu crus comme salope et putain, je dis aux agents de police que c'est Shakespeare, ils ne veulent rien entendre, je lui dis si je remplace salope par raclure, cela irait ?

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15 juillet, dimanche :

Jacques est out of use. Aux urgences de l'hôpital St Luc dès le matin. Un urticaire dément, les mains enflées, le corps strié de rouge. Et puis ici pas de sécu, le médecin te demande 500 F avant même de t'examiner. Il diagnostique une allergie, fait une piqûre qui endort Jacques toute la journée, il ne peut pas assister aux débats, ni jouer le soir.

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16 juillet, lundi : Que de douleurs. Jacques se remet doucement, mais galère en jouant. Journée chaude.

Deux articles sont sortis, un portrait dans le quotidien "d'ici la presse", et une photo dans "la gazette", journal anglophone, où l'on voit nos petites filles modèles tenter de déshabiller un invité. Il y a aussi un beau reportage photo de Juste Pour Rire sur le site du founeau.com. Jacques passe à la télé, on le présente comme une sommité du théâtre de rue.

Montréal : nous ne vivons que dans un petit quadrilatère : Ste Catherine, St Denis, Maisonneuve, Berri, le Cegep d`Ontario est la base logistique de tous les artistes de rue, une salle de classe chacun, nous avons la 806, nous sommes au pied des pistes. Nous dormons à 300 mètres avenue Lesveques dans une résidence de 386 chambres. On peut y cuisiner, mais il faut faire ses courses à Poivre et Sel.

La troupe se lève vers midi, le soir chacun dîne puis s'en va errer dans les clubs musique style : la foufoune électrique. Les tensions du groupe accentuées par la fatigue continuent d'extenuer ceux qui ne le seraient pas encore. Goobi, soupe au lait de service, monte au filet pour un rien; l'objet de contestation : Vahid qui refuse de compenser sa petite taille par des coussins pour le port du cercueil, alors le cercueil penche, cela casse le dos de Marcel etc Vahid se cabre, Goobi s'énerve etc. Autrement c'est Nadine qui envoie chier tout le monde à la moindre critique. Il faut dire que les tonalités des remarques sont souvent insultantes.

Comme demain c'est repos on espère bien calmer le jeu.

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17 juillet, mardi : jour off, ou jour ouf

On se refait, on peut prendre des distances, réflêchir sur Juste Pour Rire. Imaginez seulement le boulevard St Michel à Paris fermé du Luxembourg au Châtelet pendant douze jours de 16 H à minuit, imaginez le lycée Louis le Grand réquisitionné pour les artistes de rue, imaginez la BNP, Renault, le Loto investissant leurs bénéfices là dedans, imaginez 30 000 personnes ou plus débarquant chaque jour pour déguster avec avidité tous ces spectacles, et je ne parle que de la partie rue, il faut ajouter des galas à l'Olympia, des shows spéciaux sur le Champ de Mars. Et voila, bien sûr nous, avec notre sens du service public, on s'énerve contre les sponsors, les ventes de produits dérivés, la mascotte, mais n'empêche , la France et Paris semblent bien timorés à côté des américains, car ces québecquois n'ont de français que la langue.

Le soir, grand buffet offert aux participants, Les Grooms mettent le feu avec leurs cuivres, Generik vient d'arriver, il y a en plus un mondial d`impro avec Gil Galliot, coach de l'équipe de France. Lize Rozan se sent la maman de tout cela, c'est la co-directrice, la soeur de Gilbert. On doit préparer les pères noëls et garder notre énergie,  la chaleur arrive, 27 degres prévus demain.

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18 juillet, mercredi

Le rendez vous est a 17 h. Briefing calme et serein, on fait les réglages du porteur de cercueil.Et bien sûr, c'est maintenant Goobi qui ne porte plus rien, et Marcel et Vahid qui ont tout le poids. Le cercle se forme dès que le cercueil est posé, les gens sont passionnés.Un couple se présente pour une double funeraille. On trouve un ton de plus en plus cynique et décadent. On enchaîne trois morts à la suite, on s'amuse. Le public est d'origine modeste, bien sûr les intellectuels ne fréquentent pas Juste Pour Rire. On fait le second set avec moins de protocole, chaises longues en désordre, miroirs et poèmes alternativement. Les gens sont suffoqués par les poèmes, ils considèrent cela comme une sorte de nouvelle thérapie, on entend des trucs incroyables, ils nous disent tous, c'est l'fun. En fait, ce public est très naïf, très spontané, cela nous arrange, mais ce public est aussi très curieux, il veut essayer, il veut savoir, il veut connaître

La direction du festival m'a invité a déjeuner jeudi. J'ai peur. Faut-il revenir ici l'an prochain ?

Sinon, les ennuis de santé, Goobi a eu de la conjonctivite, celle de Marcel, qui croit que cela repart pour lui. Moi, j'ai eu la bouche tellement sèche que je n'arrivais pas à articuler, effet secondaire du médicament, qui de plus m'endort. La chaleur monte, il faut gérer l'énergie.

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19 juillet, jeudi : Je suis exténué, il faut avoir la forme olympique. Je ne suis pas bien gueri, j'ai la bouche prise, et chaque phrase que je sors me fait mal. On a tout de même fait du monde au cercueil, et six personnes ont testé.

21 h 58. Sabrina hurle, c'est fini, vous êtes fous, vous êtes partis avec le bengale dans la foule, vous n'avez respecté aucune consigne. On se terre comme des gosses dans notre salle 806. Bon, notre premier échec. Le contexte n'est pas propice aux pères noëls . On ne décolle pas, Et puis, on a du mal à assimiler les lois du Québec et à comprendre le crime que nous avons commis.

Ce festival est une hydre, il est partout, partout, et aucun d'entre nous ne saisit le charme de Montréal, avec tous ses pauvres qui font pitié. Sensation étrange.

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20 juillet, vendredi

Petit tour sur l'île Ste Hélène, trop estival le temps, pédalo, s'asseoir sur l'herbe, décompresser de la fournaise. Sylvie exhibe fièrement son cadeau pour Gilles : une plaque d'immatriculation du Québec, je me souviens . L'heure des cadeaux est arrivée, Marcel prend carrément les tee-shirts et les mascottes de JPR. Moi, je retrouve la forme, enfin, et l'énergie, cela se sent dans le jeu.

Une première manche des cercueils très enlevée, une seconde plus brouillon, le principal c'est que cela fonctionne.

Puis une espèce de miracle à 21 H. 400 personnes fascinées font cercle autour de nos chaises longues : nous enchaînons comme des fous nos poèmes, les gens se pament de plaisir, incroyable la force de ces quelques sussurrations. Les filles reçoivent des cadeaux, les garçons des rendez vous secrets. Je tombe sur une milliardaire splendide parlant cinq langues, la clé de son hôtel dépasse de sa poche, chambre 316. Elle vibre de bonheur pendant les yeux d`elsa, je suis troublé, mais déjà une autre cliente s'est installée.

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21 juillet, samedi

Une journée à 30 degrés. Enormément du monde, car c'est aussi le jour du défilé des jumeaux. Le sujet des loges, ce sont les shopping de chacun. Or dans ce pays ultra occidentalisé et même pire, il n'y a rien a acheter, que des objets de marque mondiale, le nivellement est total.

Petite blague bien nulle des filles qui se déguisent en pères noëls, parce qu' on avait évoqué une revanche...

Une de nos meilleures journées. Grande forme, on accélère les cérémonies funèbres, le dosage est très subtil entre burlesque et tragique, mais on le réussit pas mal. Pour les chaises longues poétiques, c'est pareil, une espèce d'état de grâce, on fait 45 minutes sans fatigue.

Dans ce festival Juste Pour Rire où parfois l'overdose de comique engendre un sentiment d'écoeurement, ces poèmes caresse sont véritablement subversifs, nous le ressentons comme tels.

1500 jumeaux défilent, images hallucinantes, Goobi et Seb. font les pères noëls jumeaux sous un déluge d'applaudissements, puis Vahid et Marcel, tous deux le crâne chauve font les jumeaux de couleur différentes avec grand succès aussi.

Je croise Martine Cendre, c' est le style de nouvelles qui n'intéressent que trois personnes, de même mon insomnie que je pourrais obturer, mais surtout à 58 ans, toutes ces Carole, Lucie, Marie Soleil etc... aux peaux douces, aux parfums enivrants ne laissent pas insensible, alors on devient ver de terre sur sa couche trop chaude.

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Dimanche 22 juillet 01

La fête qui clôt le festival , se passe au musée du rire, boulevard St Laurent, c’est carrément Versailles, 2000 invités, orchestres, mets fins, images, fumées, brouhaha, Pas moyen de se parler, ni de se rencontrer. Je baisse les bras à 2 H du matin .

Sinon, le dernier jour : une belle fin de cercueil, avec une bataille entre les deux mortes, Goobi dit qu’il y a cru, d’autres aussi se sont laissés surprendre, Ah, la lisière du vrai/ faux c’est tout de même un des problèmes cruciaux du théâtre.

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Lundi 23 juillet

Nous sommes excités, c’est le retour. Et patatras…. Au moment de partir et de charger le matériel, Tous nos costumes ont disparu,Trois gros sacs manquent à l’appel, et la parure du cercueil aussi. C’est le désastre, la dépression,

Comment faire ? Nous jouons jeudi à Ax les Thermes à 800 km d'ici.Auraient été t-ils volés ? Une compagnie les aurait elle emportés par erreur ? Nous sommes tous effondrés. Les talkies du festival se mettent en route. Pas de nouvelles. On ne peut pas attendre , il faut prendre l’Airbus. Nous mettons en place une cellule de crise, après deux nuits blanches, ce n’est pas simple.

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Mardi.

Retour au pays. Avec les retards classiques des aéroplanes, les embarquements qui n’en finissent pas. Le passeport que l’on range, que l’on sort, que l’on re- range, toutes les deux secondes.Les cadeaux que l’on offre et que la personne oublie aussitôt.

A peine arrivés à Audincourt, nous fonçons dans les fripes tout racheter, vestes et pantalons nous regroupons ce que nous pouvons, heureusement Hervée est fraîche et mène rondement l’opération. Pancho travaille toute la nuit pour refaire la parure du cercueil

18 H 34 Suzanne de Juste pour Rire appelle : les bagages sont retrouvés.

Quel dommage… nous ne serons pas des martyrs.

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Premières conclusions à chaud