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LE CHANTIER TCHEKHOV
La tournée d'Oncle Vania à la campagne en 2007. Chronique, détails |
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| Depuis plus de vingt ans on mûrit, on caresse le projet Tchekhov. Cet auteur nous parle, nous attire, pose les mêmes questions que nous sur l'envie de bonheur, l'envie de réussir ou de rater sa vie. Tous les "loosers" de Tchekhov nous ressemblent. Toute cette impuissance à comprendre le monde et à rêver une autre vie, plus lumineuse nous rapproche de Tchekhov. | ![]() |
| Peu à peu ce qui nous attire, c'est d'être lent, de faire une longue imprégnation, aller voir les résidences de Tchekhov en Russie, lire, lire, et puis ne pas monter une seule pièce, mais peut-être 3 ou 4 pièces de Tchekhov, s'atteler à un projet qui nous prendrait jusqu'à 2012. | |
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LES CHANTIERS 20 et 21 février 2005 Participent : Olivier Rouet, Gill Maurer Herde, Samy Guet, Natalia Volkovinski, Pierre Samuel, Magali Jacquot, Lamya Regragui, Sebastien Dec, Emilie Debard, Michèle Lautrey, Marjorie Moulet, Clément Dreyfus, Valérie Moureaux, Catherine Fornal, Goobie, Youssri El Jaccobie, Sylvie Lalaude, Marielle Durupt, Nathalie Kiniecik, Marie Leila Sekri, Philippe Coulon. Le chantier est dirigé par Hervée de Lafond et Jacques Livchine. Cela se passe au studio des 3 oranges. Première recherche : l'atmosphère Tchekhov. On plante un décor avec des vieux meubles, des canapés, un samovar, des tapis. une lumière proche de la pénombre. Un groupe de 11 acteurs a soixante minutes pour installer l'armosphère. Cela ne marche pas. Pas de personnage, pas de situation, trop de déplacements inutiles. On recommence deux par deux. Là, cela marche. On a l'atmosphère d'ennui et de fin d'époque. Musique au loin ou tout près. Enormes silences dans lesquels s'engouffre l'imagination. deuxième recherche : Tchekhov à table On dresse une immense table de banquet. On sert de la vraie nourriture russe, bortch, vodka, blinis. On joue les scènes que l'on connaît. On imagine que le public est lui aussi à table. Cela fonctionne, l'image est forte, les textes passent fort bien à condition de ne pas chercher à franciser les prénoms . Troisième recherche : Ecrire à la manière de Tchekhov. Chacun doit écrire un monologue sur un sujet libre mais sujet qui interpelle encore en 2005. A l'intréieur de ce monologue, deux ou trois phrases doivent être tirées de l'oeuvre de Tchekhov. Les thèmes : A quoi je sers sur la terre ? Pas de monde sans Dieu. Je suis fâché avec Dieu. Je mange trop. J'ai rêvé la terre autrement. Plus rien ne me raccroche à la vie, je veux mourir. On arrive tous à écrire comme Tchekhov. Mais quarante lignes de texte ne donnent pas non plus du Tchekhov. Il y a pourtant des moments où c'est plus que du Tchekhov. Quatrième recherche improvisation préparée par 3 groupes sur le basculement d'une époque à une autre. Lieu imposé : un tapis de de 2X 3. groupe 1 : Il ne reste sur la planète qu'un petit bout de terre vivable. Mais chacun s'y rend avec ses déchets. groupe 2 : Une salle d'aéroport dans un pays lointain. Grève. Les passagers devisent entre eux. Huis clos. groupe 3 : Un nouveau procédé permet de ressuciter l'âme des morts pendant 15 minutes. Le père, mort il y a 25 ans, s'enquiert de l'état du monde. On lui parle de GPS, d'Internet, du Sida, de la chute du mur, de la nouvelle guerre de religion etc. Il ne comprend rien. Sa fille décide de le tuer pour éviter une analyse. Conclusion des deux jours : On a déblayé le terrain. On voit bien que le salon encombré, c'est fatigant pour les yeux. On se rend compte qu'un montage de textes même si cela fonctionne n'est pas une bonne solution. On sent bien que la nostalgie cela lasse. Mais l'immobilisme des personnages est fascinante. Disons que nous avons éliminé des pistes, mais pas encore trouvé la bonne piste. Nous étions un peu trop nombreux, la prochaine fois on limitera le nombre à douze, car passer vingt deux fois le même exercice est trop lassant.
Poursuite du chantier 17 au 19 avril 2005
On envoie à vingt -cinq comédiens un appel à participer. Ils doivent s'inscrire au plus vite, car on limite le nombre à 16, finalement on dépassera notre quota. A part cinq comédiens, tous sont de Franche Comté. Chacun a reçu un nom de personnage et une scène d'Oncle Vania à apprendre.
1- la lecture Lecture d’Oncle Vania. On creuse. On travaille beaucoup la généalogie, indispensable pour comprendre la pièce. Sonia est la fille du professeur et de Véra décédée. Vera est la soeur de Vania. Maria est la mère de Véra, donc la grand mère de Sonia. Le professeur est le gendre de Véra. Non non, vérifier. On sait que Véra est morte il y a dix ans etc. 2- les amours On étudie ensuite les amours :
Eléna n'aime pas son mari le professeur, qui a facilement 30 années de plus, mais est courtisée est aimée par le docteur, et par Vania. Sonia aime le docteur qui n'aime pas Sonia.
Pierre Samuel dans le docteur
3- Se présenter avant de jouer mais dire des choses qui ne sont pas dans la pièce. Chaque comédien se trouve un costume . On décide de jouer la distance temporelle, cent ans.
le Vania de Pancho
style : Je vais jouer Vania. Vania dirige un domaine agricole, il a vingt cinq paysans, une trentaine de moutons, douze vaches, des champs de sarrazin. Sa solitude sexuelle est totale, il aurait violé une de ses employées agricoles. Certains ont un peu de mal à agrandir le monde de leur personnage, mais on éclaire la pièce. 4- Prologue proposée par Hervée, à partir d'une vieille photo de famille qu'elle a chez elle. Elle introduit la mère de Sonia, décédée, ex femme du professeur. Véra décrit un peu toutes les relations familiales. Très belle image, mais Jacques trouve que ce n'est pas encore assez lumineux. 5- On joue les scènes Chaque groupe de 2 ou 3 ou 6 acteurs présente sa scène. Cela fonctionne à notre grande surprise.
Dès le premier jet, ça joue. On découvre avec stupeur la profondeur de la pièce, ses finesses, quand elle est mis en espace. Passionnant. On voit que les petits rôles, Marina, Téléguine, Maria, sont des grands rôles. Car ils font contre- point avec tous les personnages de crise. Eux, calment le jeu, sont drôles et légers.
6- les inserts On demande d'introduire un insert non réaliste qui éclairerait la scène. Disque rayé, images etc. Cela fonctionne dans l'ensemble.
7- On fait des essais sur l'introduction de la classe paysanne. C'est très parlant. On sent donc que tous ces propriétaires sont assis sur un volcan, c'est sûr qu'ils sont à quinze année de se faire balayer par la révolution. Et la résonnance moderne est forte, nous sommes nous aussi assis sur 3 milliards de pauvres, et nous sauterons nous aussi si nous restons aussi aveugles.
PRE- REPETITIONS DE LA TOUSSAINT du 31 octobre au 2 novembre 2005 L'accès est réservé aux acteurs engagés pour jouer la pièce. La création est prévue pour juillet 2006.
Hervée de Lafond : conductrice du troupeau.
1er axe : il s'agit de fabriquer une mise en scène d'intérieur pour le studio des 3 oranges pour la fin mars et ensuite de redéployer ce travail à la campagne. 2 ème axe: La pièce est traduite par Jacques Livchine, avec un souci de clarté et de simplification. Toujours bien rechercher les équivalences. Exemple :Tchekhov écrit Eléna en Français dans le texte, soit Hélène. Mais comment traduire Hélène en français, car en l'appelant Hélène, il met sur le prénom une certaine distinction particulière. examiner la traduction en ligne. 3 ème axe : Ces trois jours en amont des répétitions de février sont là pour tester, musiques, inserts, style de diction.
1er essai : Avant jeu, installation du salon par les moujoks sur musique Yong gods sous les yeux du docteur qui attend son client. discutable 2 ème essai : Travail sur la nounou excédée
3 ème essai : introduction d'un insert sur le monologue de Vania quand il évoque sa soeur Véra. Présentation par Olga . cela fonctionne.
4 ème essai : Va et vient de plein de monde sur le monologue quand Vania parle du professeur. Cela fonctionne.
5 ème essai : On développe la revendication des moujiks venus réclamer des terres. On sent que ça vient bien .
2 novembre
Je me dis que lorsque les Russes en 1900 ou avant, allaient voir du Tchekhov, ils butaient à l'entrée du théâtre sur toute une misère , ils connaissaient la situation de la Russie de leur époque, ils savaient qu'il y avait des attentats à l'explosif , des jacqueries, des pogromes, et que justement pénétrer dans ces univers d'enfants de sénateurs, dans des maisons de 27 pièces, où les sentiments sont distillés avec finesse, comme dans du Proust détendait, faisait rire. Chacun se retrouve dans tous ces velleitaires du changement. Le bonheur est en ligne de mire pour chacun, mais qui frappe ? On envoie la nounou ouvrir. Ce sont des paysans qui réclament des terres.
Alors tout ce petit monde des commentateurs besogneux vous explique sans fin que Tchekhov n'est pas touché par les idées révolutionnaires. Mais franchement quand un écrivain fait 11 000 kms, presque 3 semaines de route pour aller s'entretenir avec des bagnards à Sakhaline, c'est quoi ça ? C'est tout de même un intérêt profond pour sa société russe.
Jacques Livchine en quête d'Astrov : " regarde ces moustaches qui m'ont poussé, elles sont idiotes ces moustaches". Donc on avance. On ne peut pas toucher au texte, tout a sa place , pas un mot de trop, tout est utile. C'est impressionnant. Je dirais même que tout est vécu. Car il y trop de vérité pour qu Tchekhov n'ait pas vécu lui même tout ce qu'il nous raconte. Les recherches du jour : transformer le second acte en cauchemar, la danse des moujiks, le rêve de Sonia , la tête dans les nuages, la glissade sur les 3 soeurs. Les rubans rouges du qui -aime -qui, et aussi Olga, qui commente comme si elle participait aux répétitions de Stanislavski.
début de l'acte 2 , le cauchemar du professeur
Mercredi 2 novembre
essai des deux enfants, Zita et Alix. ils jouent Vania et Véra petits.
On se vérifie là où on en est. Filage d'un acte en 40 minutes. Hervée parle de trop de brouillage, classique, et pas grave. Livchine parle de "pas d'espace. Plus grave. Pas de direction de jeu d'acteur du tout... enfilade de mots assez informelle. Le texte est tout en double sens, il mérite une analyse mot par mot. et puis il faut trouver le style de jeu, vieux fantome. Les acteurs que nous avons engagé ne sont pas des stanislasvkiens pur sang. On passe la soirée à décrypter les doubles sens du texte
la nounou avec les deux enfants petits . Journal quotidien des répétitions 2006 Lundi 27 février a) Hervée nous fait pénétrer dans le théâtre par les coulisses. Elle joue Maria, la soeur de Tchekhov. On découvre l'installation en profondeur de la salle. Grande pelouse . jolis sièges. Troisième plan, celui des Moujiks.
b) Jacques propose un système où les comédiens font pénétrer le public par groupe de 5, et chacun raconte la pièce de son point de vue. A creuser. Façons de raconter
c) Hervée propose un traitement mécanique des pauses chères à Tchekhov. Cela marche bien.
d) Les costumes font à fond amateur. Parti pris à trouver, notre priorité.
e) Entrée en matière à la manière de Lioubimov.
f) On remet la machine en route doucement. Brochure à la main, cela ne marche pas encore . Heureusement, ce serait le drame d'être au top niveau le premier jour. Quelques toutes petites flamèches.
Mardi 28 février D'abord discussion sur les costumes. Proposition d'Hervée : base de tee shirt jaune + 1 signe ça donne ça
ou ça
On découvre la fin de l'acte. On règle en lignes générales. On éclaircit le groupe des moujiks. Car moi, je dis, on doit voir les classes sociales, sinon c'est de la discussion dans le vide. Hervée demande du jeu naturel. Les textes sont pas encore assez sus. filage de l'acte en 48 minutes. mais le samovar tourne bien, c'est ça qui compte. Quand on sort il neige, c'est un signe Madame. Mercredi 1er mars On déblaie l'acte 2 qui se passe la nuit. On trouve pas mal d'idées. Le jeu très naturel passe effectivement mieux que trop d'accentuations et de tons superficiels. On n'est pas mécontent du tout, cela fait peur, mais l'ami Tchekhov est tout de même assez fort, car il n'y a pas moyen de numéroter les scènes ou des séquences, c'est à peu près comme le mouvement des nuages, ça bouge, ça avance en toute légéreté. Gill a enfin trouvé la correspondance de Tchekhov et de l'actrice Olga Knipper, sa femme. C'est en anglais. Je dévore ça toute la nuit. Si on réussit cet acte 2, on pourrait voir vraiment la décomposition totale de cette société, tous les hommes sont ivres ou malades, insatisfaits, suicidaires ou presque. Les femmes cherchent de l'amour.
Jeudi 2 mars au dimanche 5 mars
L'acte III vient très bien. Il faut que l'on trouve les scènes dans le corps, dans le souffle. Chaque scène doit être traitée dans sa perspective politique aussi. Toujours bien savoir ce que l'on veut raconter. Oui ces personnages dansent sur un volcan. La fiction c'est pour la télévision, le théâtre doit cerner la vérité.
C'est le plateau qui décide On regarde une vidéo test. La catastrophe se lit sur les figures. Tous les défauts , les manques de logique scénique ressortent, comme si on les soulignait au stabilo jaune lumineux. Livchine sort une carte -maîtresse au débriefing de samedi. IL PENSE QU'IL NE PEUT PAS JOUER LE DOCTEUR. L'incohérence est criante. Bien sûr on peut avoir du charme à 63 ans, mais avec un Vania de 27 ans, cela ne peut pas marcher. Toute la pièce boîte. Erreur de distribution manifeste, et ce n'est pas parce que Livchine fait sienne toutes les déclarations du Docteur que cela peut coller. On fait immédiatement des essais : Hervée tente le docteur, puis Max Bouvard.
Le résultat s'affiche immédiatement. Max est le nouveau Docteur.
Il a neigé toute la journée, quand on sort Samedi, c'est du jamais vu, il va falloir dégager les voitures, s'organiser, ceux du gîte de Clémont ne peuvent pas y aller. Certains vont marcher dans 1 mètre de neige pendant une demi- heure pour regagner leurs maisons. Jacques et Valérie, mettent trois heures pour monter à Villars. Jacques prétend qu'il a sauvé un chasse neige en perdition, car il était le seul à avoir la bonne pelle en fer capable de lui dégager les roues.
Dimanche Flagada.
Hervée dit qu'elle n'en peut plus. On déchiffre l'acte IV. L'acte des départs.
Emilie Debard, alias Sonia, on décide de prendre son dernier monologue coollectivement "nous nous reposerons"
Pancho, Vania. On règle des scènes en s'appuyant sur les qualités d'acrobate. Vous me direz que ça fera du Vania-Scapin.
Danse collective leit motiv, d'aporès une musique de Tom Waits. Energique, efficace.
On fait aussi une recherche côté chant primal des personnages. Catherine se bloque, mais d'autres sortent bien.
Epuisement de tous , on annule la répétition du dimanche soir.
Lundi 6 mars 2006 On précise l'acte IV. Nous optons pour l'atmosphère "départ"
La moujik de Gill Maurer
Ce sera la nuit, on sera éclairé par des phares de voiture. La porte des 3 oranges sert de portail.
On joue l'acte en entier, il dure 32 minutes, c'est le plus court. Je trouve la fin très belle. On fait revenir tout le monde autour de Vania, et le" nous nous reposerons" est porté collectivement.
Mardi On revoit l'acte 1, devenu le plus faible. Filage de 38 minutes. Aïe, cela manque de sel de poivre, de Cayenne, de piment, cela ne décoiffe pas ! Jacques dit : c'est fade, c'est plat, c'est vieux. Est ce un problème de style général ou de réglage ? Sont -ce les acteurs qui sont trop fragiles pour l'instant ? C'est un problème de parti-pris. L'axe et la couleur de l'acte ne sont pas définis. Il faut mettre du stabilo sur les violences Violence du professeur vis à vis du docteur. Violence de Vania vis à vis du professeur et de lui même Violence des 2 hommes vis à vis d'Eléna Violence d'Eléna sur les hommes. Violence de la mère vis à vis de son fils. Violence de tous sur les paysans. Violence du Docteur vis à vis de Sonia. Violence vis à vis de Téléguine, le sans papier de la maison
Mercredi, jeudi La crise couve. Hervée fait des réparations. Jacques dit qu'il y a un problème. On fait du détail. la fin tient encore le coup.
l'effondrement final. Le soir on fait du détail pour préciser le I. Mais on sent un problème. Faut injecter du décoiffant, c'est morne et tristounet. Eléna a disparu, tout perdu, platitude. Alerte Rouge . 14 H Jeudi. filage de l'acte 2, avant travaux de rénovation. Catastrophe sans précédent. Je dors les 3/4 du temps. C'est à peine une lecture. Un silence de 20 minutes suit ce filage. Que faire ? Comment réparer ? Jacques propose alors de tout rejouer tout seul, pour comprendre. Hervée dit qu'elle veut le faire et que les comédiens illustrent ce qu'elle dit. Vingt minutes endiablées et très drôles. Traitement de cheval. Est ce vraiment l'axe ? On le refait en rajoutant quelques répliques avec Marie Leila en raconteuse... Mais comment vont se retrouver les autres actes après cette tentative. Le bateau tangue. Allons nous couler ? 20 H 30 : miracle, l'acte III passe très bien. 34 minutes, claires, énergiques, les personnages y sont. les moujiks entrent en jeu. Mais voilà, la pièce fait quatre actes . Quelques interrogations du moment : On fait ce que l'on sait faire : des sauces burlesques ou dérisoires, de l'énergie, des choses -dites. Mais j'aurais voulu encore plus de métaphysique sur la vie. On n'a pas encore tous les ingrédients. Comment m'étonner moi-même ? je ne me souvenais plus de "à quel point c'est un calvaire, le théâtre, une masse mouvante et non maîtraisable car surtout humaine.
Vendredi 10 mars On se prépare à faire la pièce en entier pour la première fois. 4 grands témoins : Bastien de Toulouse, musicien, 25 ans , copain d'Emilie, Sylvie Lalaude, Sébastien Dec, Nathalie Mielle, Clément filme. Le filage va durer : 1 H 58 minutes qui se décompose comme ça
Pour un premier filage c'est pas mal du tout : Rythme, personnages, émotions. Personnellement, je ne prends que peu de notes, je suis pris par l'action, je dirai même envoûté, et je pleure à la fin, et aussi au choeur "je fais quoi là, je fais quoi là" ; bref je dois l'avouer, j'ai pris du plaisir. je demande aux invités leurs gênes : ils répondent :
Mon appréciation à moi sur ce que j'ai senti sur le plan résonnance eu égard à ce que nous avions envie de dire : Cela me raconte l'histoire de Vania avant tout, un type généreux, gentil, mais qui peu à peu lâche l'affaire, on pourrait dire ça comme ça, et s'effondre. pas de réussite amoureuse, pas de réussite professionnelle. On devine que peu à peu nous sommes tous identiques, puisque pour Sonia , tout est raté, Eléna, aussi, le professeur aussi. Seul le docteur échappe à l'hécatombe, car lui seul, pense plus large, que sa vie personnelle. Il y a tout de même l'équilibre de la nourrice qui est solide pragmatique, ne s'emporte pas, qui pourrait être quelque part un éloge de la vie simple à la Tostoï. Un problème subsiste : nous voulions mettre l'arrière plan social, montrer que ces petits propriétaires sont condamnés par l'histoire, et que le futur du monde est toujours entre les mains du peuple plus que celui des possédants. Faut reconnaître que cette ligne n'est qu'esquissée, on voit les pauvres paysans réclamer des terres se faire battre, faire un petit rêve de révolution, et puis disparaître.
Petite déprime du lundi 20 mars Acte 1 On fait de la précision, du détail, mais de nouveau la maladie de l'ennui revient. Sans relief. On se croirait dans un TGV quand on veut fixer le paysage et que cela va trop vite. Je m'ennuie, je m'endors. C'est atroce. Je me ré- intéresse à la seizième minute quand Marina tape les Moujiks. Le reste mon dieu : il n'émane rien de Vania, rien du docteur, les autres sont techniques. Gaetan sourit trop, ce qui lui fait perdre son côté sentencieux. Nathalie T. qui est là en observatrice et découvre, trouve que l'on ne s'ennuie pas du tout. David Mossé, qui est à la régie trouve ça très heurté et très violent. On va dîner, et la vie nous rattrape par le collet. Philippe Coulon vient d'apprendre que son enfant de 7 ans a disparu ... On passe quinze minutes dans un suspens tout ce qu'il y a de plus terrifiant. Et ouf, on a retrouvé le jeune fugueur dans un magasin de Mangas. Champagne ! Le soir on remet ça, avec comme nouvelle carte, prenez donc le temps de jouer. 42 Minutes, pour l'acte 1, je ne regarde pas, je tente de trouver mon paysan. 42 minutes, alors que l'on a un peu élagué le discours de Vania sur le professeur. Amusant l'évolution : de 48 minutes à 38 minutes, à 42 minutes. Hervée affirme sans hésitation : "j'ai trouvé, mais c'est évident, il faut ménager des silences, c'est ça. Voyez, on rallonge le temps, et il nous paraît plus court." Je suis d'accord, mais le 27 février, elle déclarait l'inverse, qu'il fallait gagner du temps , que tout se traînait, que cela devait se jouer vite, je me dis que les mises en vie des textes relèvent d'une cuisine relevant de l'art érotique et me vient le vers de Verlaine : "calme un peu ces transports fébriles, ma charmante, même au fort du déduit, parfois vois tu l'amante doit avoir l'abandon paisible de la soeur".
Mardi 21 mars On balaie l'acte 2 et une partie de l'acte 3. On fixe, on se distribue les tâches. Je calcule qu'il me faut 19 minutes pour faire bouillir l'équivalent de 30 tasses de thé pour l'entracte. J'égare mes affaires. J'écris les transitions pour Marie Leila qui joue le personnage d'Olga, la femme de Tchekhov qui nous rend visite à Audincourt. Aurélia a terminé les costumes de moujiks, Anne coud et coud et coud. David fabrique des accessoires, Valérie fait la cuisine. Nathalie fait les courses.
Lâchez- moi
Il y a des passages à jouer vite où le texte doit être su au rasoir. J'essaye d'intégrer Pina, qui doit traverser la scène toute seule, comme si elle se promenait. Peu de réponses aux invit's, c'est comme ça, le public Kapouchnik ne veut pas se faire chier à un Tchekhov, et puis envoyer une invit' volntairement froissée, cela ne provoque pas les résultats escomptés. Comme dit Tchekhov "Oïe, je souffre".
au travail. Mercredi 22 mars Filage en 2 H 09'. Trop imprécis selon Hervée, trop d'erreurs, manque d'atmosphère etc. De l'intérieur nous ne sommes pas conscients que chaque erreur de texte, chaque erreur de manipulation d'accessoires, chaque erreur d'entrée fait perdre à la pièce tout son charme et son efficacité. Le dessin de la mise en scène est terminé, place aux règlages horlogers. Sur le jeu des acteurs, certains se figent, d'autres progressent. Priorité à la sincérité. Quelques bonnes remarques des 4 personnes présentes : Effets pas assez fluides, trop de "cuts" musique brutaux. On ne sent pas les deux heures, nous dit Hélène Jouvelot, les yeux embués de larmes. Tout le monde s'accorde sur l'importance de la présence des moujiks. David Mossé trouve le final trop chrétien, c'est pourtant Tchekhov qui l'écrit comme ça ... "Le repos après la mort" et moi j'adore cette fin. Ce qui pose problème, ce sont les dosages des silences. Hervée demandait des grands silences, et là elle trouve qu'il y en a trop et que c'est insupportable. On doit faire beaucoup d'italiennes. Le minimum pour un acteur payé, c'est déjà de savoir son texte au rasoir et de le faire entendre. C'est le service minimum, l'état de grâce, c'est de l'ordre du mystère de l'orgasme, cela ne se décrète pas. On peut tout de même noter qu'avant le filage, il y avait un peu trop de bonne humeur, pas assez de concentration, et un côté "gagné d'avance". Non ce n'est pas gagné d'avance et cela ne le sera jamais.
Jeudi 23 mars On se redit des choses. Partition des accessoires, des changements fixes, mais bouger le jeu. Attention aux traces toutes faites, confort de l'acteur mais ennui du spectateur. On sent que Vania laisse jouer son instinct. Je lui dis "félin". Et puis mon obsession, les jambes, le flux doit descendre dans les jambes.
le desssin apparaît, mais nous devons enrichir la ligne Moujiks
il nous manque la scène de moquerie des maîtres, l'invasion du salon.
Filage en 2 H 06, mais cela ne veut rien dire puisqu'on ne se sert pas le thé.
vendredi 24 mars, samedi 25 mars
Une belle pause avec le premier rayon de soleil, vendredi. Travail de précision sur les détails. Epuisement de tous. Prudence , ne pas trop forcer, on entre dans les zones à haut risques d'accidents avant première. Le théâtre provoque un stress qui dépasse la fatigue. Rester deux heures concentré, sur le qui -vive, trouver la justesse, être ensemble, cela ne relève pas de la science exacte.
Samedi
Alain Roy, journaliste du pays, assiste au premier tiers de la pièce. Julie et Samy Guet au spectacle complet. Evidemment , il y a juste après le filage une espèce de temps non défini, un no man's land de la parole . Depuis un mois, vie monacale. Cure de théâtre jour et nuit. Julie met du temps à parler, mais dit des choses capitales a) Le renvoi des personnages à l'époque contemporaine. Vania, dépeint par Pancho est vraiment d'aujourd'hui, les autres faut pousser un peu plus. b) La fin doit être plus ouverte sur l'Histoire avec un grand H, que sur l'histoire de Vania avec un petit h. La chute de Vania, c'est aussi un monde qui se termine. c) Le personnage d'Elena doit augmenter sa capacité de séduction. Cela doit se jouer, cette drague permanente, et cet érotisme d'Eléna .
Le spectacle dure toujours 2 H 06. Vodka, Sauternes, grand cru de Bordeaux, faut décompresser.
Jour de la première, mardi 28 mars Nous de l'intérieur, on ne sent plus grand chose. 2 H 11. Pourtant on sent qu'il y a quelque chose.... J'ai peur d'une esthétique vieillotte, brechtienne, mais que je sens efficace. Mes critères : de quoi ça parle ? est ce que cela déjante assez ? Est ce que c'est théâtral ? Est ce que c'est une équipe ou une somme d'individus ? Est ce qu'on apporte un souffle nouveau à Tchekhov ? Est ce que cela renvoie bien à la société d'aujourd'hui.
On n'aura pas la réponse tout de suite... Je suis triste parce que ma mère ne verra jamais le spectacle. Le soir on reste un peu ensemble autour d'une vodka.
Il nous reste encore des légers conflits sur l'érotisme d'Eléna. Hervée dit qu'une bonne soeur peut être érotique, je dis que les talons aiguille, ça aide. Sinon, je remercie Julie Guet de m'avoir incité à améliorer la fin. J'écris la dernière réplique d'Olga "Mon cher écrivain, j’ai continué de t’écrire après ta mort. Tu te demandais toujours, si cent ans plus tard , les gens auraient encore une pensée pour toi, tu étais toujours en train d’espérer un monde meilleur. Eh bien, un an après ta mort , la Russie a fait sa première révolution puis sa seconde révolution, et puis 82 ans plus tard tout s’est écroulé, dans un épouvantable fracas, mais ne t’inquiète pas , mon cher écrivain, tous ceux qui rêvent d ‘un monde meilleur, tous ceux qui cherchent les clés de l’ hypothétique bonheur que tu appelais inlassablement, sont toujours là, bien vivants, énergiques fougueux, fervents."
Et maintenant reste à savoir si on rebondira... Mais quelle violence ! Savoir qu'à part un directeur, celui de l'Arche, et Vesoul, notre Isabelle Sosolic, aucun directeur de théâtre franc comtois ne s'est annoncé. C'est douloureux. Ni les scènes nationales, ni les centres dramatiques, quelle honte pour eux. Oui c'est violent et ça raconte... les plateaux professionnels qui nous entourent nous sont interdits, parce que .. parce que ...
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