Le Très Grand Dessein du théâtre de l'Unité


Novembre 1989.



DE QUELQUES CONSIDERATIONS ET OBSERVATIONS GENERALES
             

1-Un répit                 
2-La volonté de muer    
3-Notre utilité sociale
4-Nominabilité, respectabilité
5-La subvention pour quoi faire ?
6-Narcissisme,promotion,pouvoir. 
7-Est ce qu'on demande à un paysage de changer 
8-La chute de certaines certitudes des années 7O-8O.
9-A quoi servirait il de ne plus mourir de faim, si nous devions mourir d'ennui ?  
10-les neuf constats      
11-Le chameau , le lion et l'enfant .                   
12-L'armée de l'Art              
13-Le théâtre et l'homme qui a faim              
14-Nos relations avec la DTS, un besoin de transparence
15- Le théâtre de l'Unité refuse sa situation actuelle  

       



I -UN REPIT

Nous avons besoin d'une halte, d'une mise à distance de notre travail , d'un "démontage" , d'une "mise à plat" de notre mécanique , nous avons besoin de réfléchir , de faire le point , d'aller quelque part , ailleurs ...

En quelque sorte une "hibernation", "une retraite" ?...
Pas vraiment .Puisque nous allons continuer de travailler, mais sur un projet qui n'est pas un spectacle , un projet auquel nous avons donné le pompeux nom de code :"T.G.D...... TRES GRAND DESSEIN"

II -LA VOLONTE DE MUER

  • 1972-1978 : L'Unité en formation . Semi nomadisme .
  • 1978-1985 : L'Unité à St- Quentin- en- Yvelines .
  • 1985-1990 : L'Unité Ile flottante .
  • 1990-    :  Le TGD

La situation ne fait pas de doute . Enfermés à 5 dans 20 M2 , avec 9 spectacles au répertoire , mais pas de dépôt de décor et une représentation tous les 3 jours , nous ne pouvons que changer .
Nous sentons ce besoin de mue, de radicale transformation , et notre propos est de faire du changement que nous souhaitons une description aussi "pointue" que possible .

Pourtant , nous ne sommes guère à plaindre, nos spectacles tournent , nous dérivons entre les continents enrichis de

J'aime avec passion , le réalisme en art
le réalisme qui touche pour ainsi dire au chimérique
                                          
  Dostoievski

mille sensations multiples , nos albums de photos sont pleins, nos représentations n'ont jamais eu autant de succès, et pourtant nous sentons à fleur de peau et plus profondément un certain "malaise"  et pour nous en sortir nous appelons de nos voeux, et nous voulons tenter de définir , même s'il est chimérique et utopique ce" très grand dessein

III- NOTRE UTILITE SOCIALE

Pendant les 7 années , de 1978 à 1985 , où le théâtre de l'Unité était chargé d'une triple mission de formation, de création, et d'animation sur la Ville Nouvelle de St- Quentin-en-Yvelines, résident et associé au CAC, nous nous sommes sentis aussi utiles qu'un hôpital !
Cette Ville nouvelle avait besoin de nous, de notre fantaisie, de nos événements, de notre présence .
C'était une réelle implantation .

Nous avons dû partir, évincés par un Directeur du CAC , lui même évincé juste après nous pour nous avoir évincés .
Cette histoire est terminée, nous ne la recommencerons pas, mais nous en garderons une certaine nostalgie, car nous avons appris ce que pouvait le théâtre, et ce qu'était le théâtre quand il colle à un paysage , à une histoire, à une jeunesse .

IV - NOMINABILITE-RESPECTABILITE

Nous avons été très marqués par le dénouement de St- Quentin- en- Yvelines ; nous avons appris comment l'Institution se protégeait elle- même et à quel point,  quel que fût notre travail , nous n' étions que de simples saltimbanques, des "gugusses" en quelque sorte ...comme se dénommait lui-même Jacques Tati .
Parce que nous cultivons l'originalité, la poésie un peu iconoclaste , l'irrespect, parce que nous aimons la Rue, comme terrain de jeu, parce que nous aimons la sincérité-vérité et que le "faux sérieux " nous incommode, parce que nous aimons toujours -très gentiment- griffer les notables, élus ou non, qui nous entourent.

On a fait de nous,  dans les milieux décisionnels et les médias, des "monstres barbares et anarchistes", des "Attila et sa horde"  , des farfelus à la loufoquerie insensée... Tous ces vocables et qualificatifs nous accompagnent aujourd'hui, nous sommes enfermés dans ces images, classés comme si c'était une manière de se débarrasser de nous !

Il ne s'agit pas de les refuser ou des les refûter, nous tenons à rester des enfants de Rimbaud, mais nous aimerions qu'on nous reconnaisse aussi comme une troupe responsable, qui a toujours une ligne, un axe, une direction, une troupe qui s'analyse, une troupe qui s'auto- critique, qui cherche comment faire du théâtre aujourd'hui . Nous avons des doutes , nous  nous

Boire des liqueurs fortes comme du  métal bouillant
                        A.Rimbaud


interrogeons, oui, il y a en nous une volonté de déstabilisation ludique des conformismes ,oui nous aimons le délire, la folie,  mais il y a surtout en nous une volonté d'invention, d'innovation, de recherche, sans jamais pour autant abandonner le public .
C'est sûr il faut faire un effort pour découvrir que nous sommes immensément sérieux, réfléchis que nous ne faisons pas n'importe
quoi, que nous sommes ambitieux aussi et que nous aimons le théâtre plus que tout, que déjà nous lui avons littéralement donné une partie de notre vie, et que nous voulons continuer de le faire. .

V - LA SUBVENTION, POUR QUOI FAIRE ?

Le théâtre de l'Unité est régulièrement subventionné depuis 1971, hors commission depuis 1981.

1981- Année charnière . On peut penser que lorsque le montant de la subvention quadruple, et passe de 100 000 Frs en 1980 à 4000 000 Frs en 1982, une nouvelle histoire va commencer ...Le théâtre de l'Unité aurait voulu appartenir à cette "Histoire". Nous avons pensé qu'une nouvelle politique allait naître et qu'enfin ceux qui faisaient le théâtre  pourraient dans le cadre de commissions, proposer des changements, des innovations, se mettre au travail avec une Tutelle en laquelle pour la première fois depuis dix années ils se reconnaissaient.

Non, les Artistes, forts de leur nouveau pactole, se sont murés chacun dans sa tour ; certains ont augmenté leurs salaires, d'autres le volume des distributions, d'autres le nombre de créations ...

Mais de théâtre, il n'a pas été question, de pourquoi-la subvention-non plus.
A l'époque , nous avions cru qu'il fallait travailler l'avènement d'un théâtre neuf, plein d'oxygène et de liberté. Nous nous imaginions naïvement comme les artistes soviétiques des années 1920 , développant une nouvelle esthétique théâtrale  futuriste en prise sur le monde de demain, la jeunesse etc.

Un ou deux journalistes éclairés, et qui firent le voyage à St- Quentin- en- Yvelines parlèrent de l'émergence, de l'avènement d'un nouveau théâtre rapport à notre événement "le plus bel âge de la vie " ... 80 loubards dans un dépôt de locomotives ! Mais c'était tout.

En 1986, une alerte : Jack Lang est parti ! Toutes les Compagnies se retrouvent en position défensive, l'angoisse de perdre au change, on crie "pas touche à nos acquis !"
Quand Jack Lang revient, cette fois- ci, le mot de concertation est sur toutes les lèvres, mais le secret reste profond. Le Ministère ne répond pas aux lettres et obtenir un rendez- vous avec son Inspecteur mérite l'embauche d'une secrétaire spécialisée.
Ce n'est pas ce qu'on avait rêvé .

VI - NARCISSISME /
PROMOTION/POUVOIR

Nous voilà saisis par les nouvelles valeurs. Il faut pour ne pas se faire oublier arrêter de travailler dans l'anonymat ...

Il faut trouver des Idées de promotion originale afin d'entraîner à nos spectacles une poignée de professionnels initiés et connaisseurs qui fabriqueront les rumeurs capables de changer notre existence.
Il faut attirer dans ses rets les deux journaux que lisent 65% des gens qui vont au théâtre en France. La "Communication" devient le poste prisé.

Par cynisme, au théâtre de l'Unité, nous fabriquons,  en 1983,  un spectacle dont le budget "promo" est supérieur au budget de création. Notre stratégie est un succès - le théâtre pour chiens - est tourné par cinq chaînes de télévision internationales et le dossier de presse est impressionnant.

Tout autour de nous, c'est la même agitation -faire parler de soi, voilà l'objectif ."Une troupe qui marche est une troupe qui a bonne presse". Beaucoup de journalistes profitent de l'aubaine, et de budgets conséquents mis à leur disposition par les compagnies sous forme de voyages,  de prise en charge de frais de séjour .On essaye de jouer pour les professionnels. On perd de l'argent à Paris pour une poignée de professionnels, c'est obligé, sinon , dès qu'on ne parle plus de vous, les ventes de spectacle baissent.

La conquête d'un nouveau public - les "classes laborieuses" chères à Vilar- n'intéressent plus personne .
Ariane Mnouchkine elle même dit : "Nous travaillons certes parfois beaucoup, mais souvent pour la tribu la plus proche quand ce n'est pas seulement pour notre gloire personnelle" het sévère elle enchaîne :" Nous avons même parfois une petite fanfare privée pour trompeter combien nous sommes importants et le tintamarre de cette clique, de cette claque assourdit dans nos oreilles le fracas du Monde qui se crevasse sous nos pieds "

Tous les metteurs en scène sont atteints par le mal, parce que toutes ces petites bulles de flatterie mettent en forme, et peu à peu, chacun,  sûr de lui,  accepte de moins en moins les critiques et ne s'intéresse qu'à sa propre notoriété.

La maladie est grave. Chereau a le courage et la sincérité d'arrêter , il  explique à France Culture  "son absence de nécessité impérieuse de faire du théâtre".

Nous voulons changer, vraiment. Assez de documentations drôlatiques, assez de magnifiques documents glacés, assez de spectacles où l'artiste n'a rien d'autre à dire que de faire parler de lui. Il faut virer de bord , prendre un autre chemin, une nouvelle direction, nous en sommes persuadés.

VII -EST CE QU'ON DEMANDE A UN
PAYSAGE DE CHANGER ....?

Nous et les prostituées , nous exerçons le plus vieux métier du Monde, 25 siècles déjà, et les techniques ont à peine progressées !

Et pourtant ... existent -elles encore ces grandes fêtes grecques de théâtre, où raconte t-on, les spectateurs étaient payés ?
Et ces fins d'après midi d'octobre où Molière créait pour le Roi de retour de chasse ses grandes comédies à St- Germain ou à Chambord ?

Et le théâtre forain ?
Et ce grand théâtre du Moyen âge sur le parvis des cathédrales ? Et le mélodrame sur les Boulevards ? Sans changer fondamentalement, le théâtre  prend diverses formes qui correspondent à chaque fois à une époque.

Ce sont toujours les autres qui meurent
Marcel Duchamp (épitaphe)

La décentralisation, la notion de théâtre populaire sont très liées à la fin de la seconde guerre Mondiale .

La Cartoucherie correspond bien au style des années 1970,  frustre, rustique, authentique et à l'essor de toutes les compagnies indépendantes.

Le premier théâtre d'appartement est lancé en 1978...
Aujourd'hui un festival à Combs la Ville réunit plus de 13 troupes pour 25O représentations.

Le théâtre de l'Unité proposait ses premières parades de rue en 1972 , ses premiers essais dans la Rue en 1975, et son premier vrai spectacle de Rue : la 2CV théâtre en 1977. Al'époque c'était quasiment le premier spectacle de rue ; on pouvait trouver des animations de rue, c'était tout .
Aujourd'hui le théâtre de Rue est devenu une réalité. Les festivals de théâtre de rue prolifèrent .Nous étions quelques uns à avoir pressenti un besoin mais au moment où le théâtre de Rue prend son essor, nous savons déjà que

le THEATRE doit s'inventer un nouveau concept, un nouveau rituel, un nouveau cérémonial .

Oui comme dit Brook , le théâtre s'écrit sur le sable ...et sans cesse , on doit le redessiner .

VIII - LA CHUTE DE
CERTAINES CERTITUDES
DES ANNEES 7O -80

Quand nous débutions le théâtre dans les années 65-70, toute une partie de la France était  mobilisée, sinon obnubilée par un grand projet historique  -changer la Société -

Ce projet, nous étions des millions à le désirer, et des liens de complicité, des connivences existaient à travers ce Peuple de gauche . Notre théâtre se devait d'en faire partie, et devait apporter sa contribution à ce rêve de changement.
A l'époque tout était clair -Brechtiens- nous montrions dans nos spectacles que le Monde était transformable .

Le théâtre de l'Unité a largement offert pendant toutes ces années , de quoi régaler les bonnes consciences de gauche . En code interne nous dénommions la Bonne Conscience de Gauche :BCG.
             

  • Le chant du Fantoche lusitanien  sur l'oppression Portugaise, c'est l'Unité 68.
  • L'Amérique est Blanche 1969
  • Enquête pour un Fait divers  (le suicide d'un ouvrier licencié ) : 1970
     
  • L'Avare and co : lecture marxiste de Molière .1972.

Ensuite de 1972 à 1977 , notre théâtre devient moins directement politique, nous sentons qu'en théâtre ce n'est pas tant le "sujet" qui importe, que "la manière" .
On met à l'ordre du jour la devise de Ledoux :

" INVENTE OU JE TE DEVORE!"

IX -"A QUOI SERVIRAIT IL DE NE PLUS MOURIR DE FAIM ,
SI NOUS DEVIONS MOURIR d'ENNUI ?"

Cette belle citation du situationniste Vaneighem ouvre la suite de notre propos qui est de nous interroger sur les loisirs en 1989 et 1990 et de nous rendre compte à quel point il faut sortir de notre" microcosme théâtral" régenté par une poignée de mages initiés qui substituent à des valeurs objectives des valeurs de castes, de tribus, de clans , préjudiciables selon nous à une vraie vitalité du théâtre et à son véritable rôle dans la société .

Une importante remise en question s'impose :
Notre société a évolué beaucoup plus vite qu'on ne pensait sur le problème des loisirs . Dumazedier, écrivain sociologue, va jusqu'à parler de

La beauté sera convulsive ou ne sera pas
André Breton

"révolution culturelle du temps libre " ...Lipovetski dit qu'on est rentré dans" l'ère du vide " sans tragique apocalypse ...Alors l'individu se concentre sur sa propre réalisation émotionnelle à travers la recherche d'une nouvelle qualité de la vie. Les publicistes veulent réenchanter le monde par leur oeuvre qui doit mener à "l'âge de rêve ".

Michel Foucault parle d'une nouvelle éthique des plaisirs guidée par le souci de soi . On se met à parler un peu partout d'"individuation"; on sent percer quantité de nouvelles aspirations individuelles.

Mais souvent reviennent les mêmes termes : épanouissement personnel, développement de l'individu, aventure, recherche de la qualité de la vie maximale, appétit de vie et de dépassement de ses limites, auto-formation permanente ...

Il ne s'agit pas de chercher un message ou une vérité chez les sociologues, ce qui nous intéresse de constater c'est que dans notre expérience de troupe qui joue pour toutes sortes de public plus de 12O fois par an, nous en arrivons aux mêmes constatations et ces constatations devraient selon nous  entraîner un profond remodèlement de l'organisation théâtrale en France.

Ces différentes remarques, observations, constatations , ne sont pas à négliger car elles recoupent les réflexions d'un grand nombre de sociologues ; le club Méditerranée en a largement  tenu compte dans la création de ses nouveaux villages ; les statistiques de l'étude du Ministère -les publics de théâtre- est entièrement conforme à nos réflexions, le Rapport Langhoff lui aussi fait partie de cet esprit
là.

X - LES NEUF CONSTATS

A- Le public n'est plus la masse noire qu'on devine derrière la rampe , le public est devenu une somme d'individus, qui veut être considérée comme telle, Brook, Zadek, n'éteignent d'ailleurs plus la salle, pour faire mieux sentir à l'acteur les hommes et femmes qui respirent en face de lui. Grotovski déjà il y a dix ans voulait cette relation

Je rêve que BFA (Bernard Faivre d'Arcier ) vient de confier la 7 à Fabius et à sa femme je marche avec lui dans la montagne, la pente est escarpée , il est devant moi , sans faire exprès je lui fais tomber un gros rocher sur la tête , je crie ... trop tard .
                               Jacques Livchine .

unique d'acteur à spectateur  et non pas d'acteur à public. Bientôt ; comme sur les billets d' avion, le nom du  spectateur sera inscrit sur son billet.

B - Les spectateurs aiment sentir qu'ils ne sont pas au Cinéma, que parfois l'acteur les regarde, ou les frôle, et quand un spectateur  par tel ou tel biais fait partie de l'action, ou est associé au jeu quand le spectateur devient spect-acteur , quand on trouve un rapport au public non routinier, on ravit son public .

C - Le spectateur ne va pas tant au spectacle pour voir un spectacle que pour passer un moment "hors du commun " , pour se plonger dans une atmosphère nouvelle ou extraordinaire. La sortie au théâtre est une relation humaine privilégiée, soit on emmène sa bonne amie, soit on veut étonner l'autre, la sortie au théâtre sert de moyen de séduction.

D - De plus en plus la passivité lasse et ennuie. Il faut que le spectacle soit non seulement agréable, mais enrichissant aussi .
C'est une Vitamine pour l'Intelligence . On aimerait y trouver en outre une espèce de béatitude, une volupté, un "orgasme " intellectuel , qui vous redonne de l'énergie.

E - Les spectateurs cherchent à enrichir leur contact avec l'artiste, bien sûr lui parler, mais aussi prolonger la représentation par le texte, le programme, des photos, un souvenir ...

F - Les spectateurs veulent toujours aller plus loin, ils veulent butiner dans les disciplines du théâtre, pour se développer, vaincre leurs craintes, goûter au théâtre de l'intérieur, sans aucune vélléité d'en faire un métier. Les spectateurs veulent rentrer dans le secret de l'alchimie, de l'artisanat théâtral . Ils veulent toucher, faire, pour comprendre .

Ainsi, les pratiquants toujours plus nombreux de tennis, enrichissent en tant que public les grands matches, ainsi , plus nombreux seront les pratiquants de théâtre, meilleure sera l'écoute des représentations. D'où l'extrême intérêt des classes A3 , option théâtre .

G - On sent le désir d'un" ailleurs" du théâtre comme d'un "voyage" dans un autre temps, dans un autre Monde, du théâtre comme plongée dans une "atmosphère" différente, loin du stress de la Ville et de son métier.

H - On sent le désir de neuf, d'innovation, d'artiste qui se met bien en avant pour exprimer, mettre à distance le Monde moderne, on demande à l'artiste un "don" total de lui même, tout en restant en prise sur le réel .

I -La Sortie-au-théâtre est de plus en plus associée à toute une panoplie de plaisirs à vivre où les cinq sens sont mis à contribution. De plus en plus "les Initiés" aiment "bouger" pour le théâtre ; on est maintenant prêt à voyager pour un spectacle, le voyage augmente le plaisir, puisque pendant un certain nombre d'heures, on vit avec le désir du spectacle dans sa tête,  dans son corps . 

J - On sent qu'un nouveau rituel théâtral est à inventer.    Tout semble le prouver. Les succès de Zingaro, d'Archaos et de tous les spectacles de caractère et d'atmosphère ... La ruée sur "Eclats d'Aurillac" ou sur le Festival de St Herblain -fête au château, où le théâtral, le paysage, et le culinaire se conjuguent harmonieusement .
L'engouement pour "Mozart au chocolat"  etc ...

XI -LE CHAMEAU ,
LE LION ET L'ENFANT

Cet apologue de Nietzsche est cité par le sociologue Joffre Dumazedier dans son dernier ouvrage .

"Je vous énonce trois métamorphoses de l'esprit, comment l'esprit se mue en chameau, le chameau en lion, et le lion en enfant. "Le chameau se met à genoux pour porter les lourdes charges, puis va faire son devoir dans le désert . "L'esprit qui aime à porter des fardeaux est tout pareil au chameau" qui une fois chargé se hâte vers le désert qu'il doit parcourir . Mais au bout de ce désert imposé, l'esprit se change en lion "il veut conquérir sa liberté et être maître de son propre

l'Art lui même n'est qu'un échec continuel, une déception continuelle , devant une réalisation qui s'éloigne de plus en plus .
L'essentiel est de faire ce qu'on peut, sans être sûr d'y avoir complètement réussi .

                              Paul Claudel

désert "qu'il veut créer . "Tu dois" est remplacé par "je veux" créer des valeurs nouvelles . Le lion lui même n'en est pas encore capable mais conquérir la liberté pour des créations nouvelles, voilà ce que peut la puissance du lion . "cette puissance est nécessaire pour se libérer du dragon des accoutumances, des asservissements, des conformismes dominants".Mais de quoi est donc capable l'enfant dont ne le fut le lion ? Et pourquoi faut il que le "lion féroce" devienne enfant ?
C'est qu'il faut conquérir l'innocence de l'enfant, acquérir sa capacité permanente de jeu, pour que le "jeu de la création donne un sens majeur à la vie en société ".

XII- L'ARMEE DE L'ART

Un dispositif impressionnant existe en France :


5 théâtres Nationaux, 12 Maisons de la Culture, 43 centres dramatiques ou assimilés, 24 centres d'action Culturell, 21 centres de développement culture, 150 compagnies hors commissiion, 378 compagnies en Commission .. 13 Opéras, des centaines  festivals estivaux .

On pourrait baptiser comme le faisait Maïakovski toute cette puissance culturelle  "une armée de l'art".

Nous partageons avec l'Armée les mêmes vocabulaires : Troupe,  compagnie.

Un office central régente cette armée et verse à chacun une

Je voudrais ressentir les nuances, car parfois l'essentiel ce sont les nuances
                                      Victor Slavkine

solde différente selon son grade et son mérite, déterminés par des commissions d'expert spécialisés . 

Mais ce qui est troublant, c'est que toute cette armée ne sait pas vraiment pour qui ou contre qui elle se bat  ... Chacun des membres de l'Armée a dans sa tête une très vague définition d'objectifs à atteindre ; Certains vous parleront de remplir leur salle, d'autres seraient plutôt stimulés par l'accès à des grades supérieurs de la hiérarchie  ; certains sont pressés de séduire l'adjoint à la Culture de leur Municipalité , d'autres recherchent une petite notoriété locale, certains savent que le théâtre est la seule thérapie qui leur convienne ;  mais tous savent qu'il faudra faire en fin d'année un bilan d'activité, pour leur Ministère , et que ce bilan affichera quoiqu'il arrive une année excellente, pleine de progrès et d'espoirs .

Comme toutes les Armées, cette armée de l'Art connaît des désertions , des défections, des abandons, et même des Morts . On parle volontiers de gangrènes, ou de maladie financière endémique pour certaines divisions particulières .

A moins que l'on ne compare la Carte de France du théâtre à l'organisation de l'Eglise, avec ses cathédrales, ses basiliques, ses Eglises de Village, ses chapelles, ses fidèles et son clergé, investis d'une mission Culturelle un peu secrète et divine ...Convaincre , faire de nouveaux adeptes, travailler dans l'abnégation .

En réalité, et en conclusion de cette analyse imagée il semblerait bien que l'organisation du théâtre en France soit un mélange entre le "mercenariat" d'une armée de métier usée par les années et le manque d'objectifs clairs, et l' ardent "missionnariat" d'un personnel Culturel animé d'une foi solid , d'une fervente passion et prêchant allègrement , en dehors du temps, et imperméables à toute mode dans le désert Culturel Français .


XIII-LE THEATRE ET
L'HOMME QUI A FAIM

JEUDI 5 OCTOBRE - PREMIERE DE ROSENKAVALIER AU THEATRE DES CHAMPS ELYSEES, UN HOMME SUR LES MARCHES DE L'ENTREE , CRIE "J'AI FAIM "EN TENDANT LA MAIN ....IMPERTURBABLE LE PUBLIC "PENETRE" ...

Culpabilisation extrême- Trouble - Cet homme doit régler un problème minimum - Nous public, nous allons écouter des voix payées
100 000 F la soirée ,  et avec le prix de notre place cet homme ferait 25 repas .

Alors ? tout arrêter ,jusqu'à  ce que cet homme mange ?
Non , mais peut- être garder en soi ce désarroi, ne jamais oublier où nous sommes, où nous travaillons , et que la réalité sociale soit toujours présente dans nos esprits !

Le théâtre, c'est une question sociale, et le théâtre peut quelque chose, souvent plus que tous les hommes politiques réunis : "le théâtre sait être plus vaste que la politique" dit Brook, il  crée des mythes, des légendes, et peut changer les mentalités.
Cet homme, ce n'est pas uniquement d'argent dont il avait besoin , mais aussi rappeler, qu'il existe , qu'il est là , qu'on le regarde     
aussi, qu'on lui adresse la parole.
Il n' y a pire mépris que l'indifférence ...

XIV  - NOS RELATIONS AVEC LA DTS ... DIRECTION DU THEATRE ET DES SPECTACLES ,

UN BESOIN DE TRANSPARENCE .

Les troupes ressemblent à cet homme sur les marches du théâtre et qui crie; elles tentent désespérément d'attirer l'attention sur leur cas particulier, sur leur appétit de théâtre .
La Direction du Théâtre pense que les troupes ne veulent que de l'argent.

Bernard Dort , successeur d'Abirached à cette direction jusqu'en septembre 1989, se sentait disait -il  à la tête d'une "entreprise de mendicité" .

En 1971 , le théâtre de l'Unité prend l'initiative de contacter 10 autres compagnies et de fonder l'AJT (Action pour le Jeune théâtre), histoire de "moraliser " les relations avec la Direction du Théâtre, et de tenter de sortir de la relation "sébile" .
Les Directions du théâtre successives ont du mal à comprendre l'immense besoin de dialogue de chaque Compagnie non seulement avec l'Inspecteur délégué à leur cas, mais avec le Directeur du théâtre et des spectacles, mais avec le Ministre...Nous voulons comprendre les décisions, nous voulons des explications sur ce qui nous arrive . .

Le 6 juin 1989, Le Ministre présente ses nouvelles orientations pour le Théâtre, nous attendons avec impatience cette intervention depuis septembre 1988. Tout se passe dans une conférence de presse à laquelle bien sûr nous ne sommes pas conviés et dont les bribes nous parviennent éparpillées dans nos différents journaux.

Nous pensons que la Politique du Ministère de la Culture doit s'élaborer après avoir consulté les Artistes . Nous l'avons écrit à Monsieur l'Inspecteur général des Spectacle.Nous pensons que la Direction du Théâtre et des Spectacles n'est pas qu'un organisme de répartition et de distribution de fond, mais une structure de dialogue et  de concertation, et où les décisions sont accompagnées d'explications, et ne sont pas de simples  circulaires administratives .

Nous pensons qu'il faut casser l'isolement des Compagnies et de leurs animateurs, qu'ils se sentent au moins appartenir à un "Projet Commun" et que la "Subvention " retrouve un minimum de contenu .

Qu'on nous excuse ce langage  clair, direct, compréhensible et peut être naïf . mais peut être que  notre DTS ,elle aussi a besoin d'une certaine "transparence".

- XV- LE THEATRE DE L'UNITE
REFUSE CATEGORIQUEMENT
SA SITUATION ACTUELLE.

Au mois de novembre 1989 , le théâtre de l'Unité décide de faire une halte.

Refus d'être des machines à spectacle.

On voudrait que toutes les représentations que nous donnons tout au long de l'année puissent être reliées entre elles par un fil, une cohérence , une logique

Carcassonne
Bayonne
Houston
Choisy le roi
Marne la vallée
Clermont Ferrand
Niort
Angoulême.
Elancourt
Duisbourg
La Rochelle
Poitiers .
Marne la Vallée
Rungis
Jarjeau
Dieppe
Saarebourg
Douchy
Mayence
Oullins
Etouvie
Thionville
Nantes
Fontenay
Tubingen
Aachen
Dortmund
Friedrichshafen
Constance
Cherbourg
Mâcon
Hellème .
Aulnoy
Mayence
Villeurbanne
Boissy le chatel
Lisbonne
Aurillac
Pont de Montvert
Tallin
Pétrozavodsk
Leningrad
Moscou
Malakoff
Oviedo
St Denis
Les Mureaux .
Bayonne
Vaux de Cernay
Vitrolles .
Yerres .

149 représentations  dans 41 Villes différentes et 5 pays . 

Ce régime est dangereux
Pour la qualité
Pour les reins

et puis frustrant ,

sauf dans le cas des INTEGRALES , c'est à dire lorsque nous restons 1O jours dans la même ville en y jouant tous nos spectacles .

Houston ,
Bayonne ,
Carcassonne

ou dans le cas de séries régulières :

10 Mozart au chocolat à Rungis .
10 Mozart au chocolat en URSS
10 Mozart au chocolat au Festival de St Herblain  à Nantes .

Ou alors dans le cas d'amis qui font appel à vous régulièrement :
 
Malakoff
Aurillac

La question devient cruciale .
Nous ne pouvons pas continuer cette course effrénée, ces jongleries, entre les horaires d'avion et de train , les transporteurs de décor, les dates des différentes villes .
Ce n'est pas que cette vie là soit désagréable .
Certainement pas .

Mais c'est que nous sentons confusément, que toute notre énergie , toute notre vitalité , toute notre imagination devraient être canalisées et mises au service d'un seul dessein, clair, utile, simple, beau.

Le Théâtre ne peut pas être cette dispersion, cet émiettement, cette course au succès, cette course à la  promotion .

Nous voulons poser une seule question , très à contre courant de la mode puisque c'est Jean Vilar qui la pose  :

IL FAUT SAVOIR POURQUOI ON FAIT DU THEATRE.

 

I- NOUS VOULONS
VIVRE QUATRE TRAUMATISMES
PROFONDS

 

A- UN LIEU DE VIE SUR UNE BLESSURE URBAINE

On se plaint beaucoup ces derniers temps de la décentralisation telle qu'elle a vécu, on parle de huit milliards de déficit .
Certains disent qu'il faut que les choses vivent puis meurent, comme les défunts ciné clubs, ou les agonisantes MJC.

Donnez nous une structure Culturelle, ou n'importe quel lieu  en milieu urbain. Nous lui redonnerons un souffle de vie sans précédent avec des méthodes de réanimation radicales.
Nous voulons nous heurter avec la réalité urbaine, avec le déficit urbain.
Comme  les coquillages de mer, dès qu'on les touche, tout notre beau réseau s'est refermé douillètement sur le calme public des professeurs et des cadres.
Et on se déplace comme des escargots de séance somnolente, à séance soporifique.
Les secousses du Monde, le sol qui se crevasse, les crises - Halls vides , calme morbide. Comme si le théâtre refusait de regarder le Monde et se réfugiait uniquement dans la nostalgie et la lecture du passé.

La vraie vie est absente 
nous ne sommes pas au monde
                           A. RIMBAUD

Nous avons l'énergie, et les moyens de revitaliser n'importe lequel de ces lieux, en les fécondant des contrastes de la vie sociale, en y entrainant les vraies couches vivantes d'un peuple. Tous ceux qui défavorisés, froissés, font bouger l'histoire, la langue. Toute la frange, toute la zone, toute la jeunesse en mouvement.

Faut il continuer de subventionner les cadres, et tous les spectateurs appartenant à des catégoriés de la population "sorties d'affaire" ?

Nous voulons nous traumatiser au contact de la Ville qui bouge, de la Ville qui souffre.
Nous avons déjà fait la preuve que nous avions les moyens de mener des actions réellement rentables culturellement.
Le Ministère de la Culture doit prendre ses responsabilités : soit fermer une par une ses cent cinquante maisons, ou prendre le risque de les confier à des vraies équipes, pour qui l'Art est un traumatisme, un choc brutal avec la vie, des équipes  qui aiment la secousse, le" remuage,"le remuement" qui embrassent la Cité  avec fraicheur, poésie et l' inébranlable volonté de faire du théâtre le lieu de toutes les rencontres, de tous les possibles, le lieu de la Vie à la puissance absolue .

B- LE REPLI A L'ERMITAGE


Dans l'optique d'un système systole / dyastole.
Il nous faudra parfois se retrouver dans le calme, dans la solitude , hors des villes.
Sûr que l'on pense à Pernand Vergelesse, et à Copeau .
mais les "Ensemble " les troupes, ont besoin de ces recentrages, des ces changement d'air  de ces retrouvailles en dehors du feu de l'action, pour mijoter, concocter, préparer les projets, et travailler leur instrument d' acteur, leur corps, leur voix, et se nourrir aussi de cultures diverses.
A trop vouloir être dans le feu de l'action, on se rabougrit .

Cet ermitage, pourrait avoir toutes les qualités d'un Hôtel, lieu où l'acteur et l'équipe trouveraient toutes les possibilités sportives et intellectuelles -Gymnases, saunas , piscines, bibliothèques. Dans ce lieu, on pourrait répéter, vivre ensemble, exister hors tension .
On pourrait y présenter des spectacles calmes, petits lyriques, et le voyage à l'ermitage, ferait partie du spectacle .
La nourriture y serait extrèmement soignée.
On y organiserait des séminaires théoriques ou des "workshops" avec des grands noms du théâtre contemporain car l'échange est fondamental dans nos métiers.

C- LE MOUVEMENT, LE CHANGEMENT, LES VOYAGES, LES TOURNEES

Option fondamentale .
Nous ne voulons pas nous figer, nous enfermer dans un seul genre, nous ne voulons pas être touchés par une des maladies les plus fortes du théâtre contemporain :
" un certain immobilisme dans une totale auto-satisfaction ".

Le doute , l'interrogation, l'angoisse, devraient nous tenir éveillés .

Quand on parle de mouvement, il ne s'agit pas simplement des tournées, mais d'un va -et -vient incessant entre les genres.
d'un continuel renouvellement .

Exemple simple :

Oui à "Mozart au chocolat" petit spectacle pour 75 personnes, s'il est suivi de la "Bastille Volante " anti-monument aux morts destiné à 5000 personnes ne fréquentant pas habituellement les théâtres .
Nous souhaitons être comme les compositeurs et continuer de pratiquer le théâtre sous toutes ses formes, du petit solo ou duo , aux symphonies, aux opéras.
Nous sommes contre la spécialisation effrénée, pratique pourtant habituelle .
Bien sûr , il y a maintenant un humour "Unité"  ou des constantes qui reviennent malgré nous :

LA FETE PERDUE

La France est de plus en plus infirme de la fête . Dès que ce mot est mis en avant, on parle de gâchis, ou de moments dispendieux.
Le théâtre de l'Unité , aime cultiver le sens de la fête , puisque quasiment chacun de ses spectacles traite le sujet , et que dans la Ville Nouvelle de St-Quentin-en -Yvelines , cinq années après le début de son Implantation, a été créé  le Carnaval des Ténèbres  .
Au sein de ce grand dessein, nous voudrions inventer un nouveau rituel, qui ne soit pas artificiel, qui soit à rayonnement international - l'histoire du théâtre ne se joue t-elle pas à l'échelle du monde - , qui ne soit pas un simple Festival, ni un Carnaval, ni une rencontre de groupes qui s'aiment bien .

Elle est retrouvée , quoi ? l'éternité, c'est la mer alliée avec le soleil !

non, un moment exceptionnel où tous les spectateurs puissent se retrouver avec nous sur un petit point du globe et où se conjugueraient harmonieusement quelques arts dans un site inattendu et poétique, l'art culinaire, bien sûr, mais n'oublions pas que nous avons été dotés de cinq sens, et que le Dieu du théâtre Grec s'appelait Dyonisos.
Le théâtre de l'Unité a toujours été tenté par les excès dyonisiaques ou la fête un tantinet "libertine" .

Rituel Dionysiaque,
Rituel annuel,
à inventer. 

(Ici suivait un programme précis du batiment souhaité, des affectations de salle , document disparu dans l'incendie criminel du 14 avril 2002).

  Retentissement du TGD

 

 

Ce texte a été envoyé en 1990 au Ministère de la culture, ainsi qu'à quelques personnalités. Ce texte a fait l'objet d'un article dans Libération un journal lu par le ministre de la Culture, Jack Lang, qui a donné l'ordre à ses services de placer au plus vite cette compagnie insolente. C'est ainsi que Bernard Faivre d'Arcier a accepté de contre -signer la lettre qui a fait d'Hervée de Lafond, et de Jacques Livchine, les directeurs de la Scène Nationale de Montbéliard, où ils ont appliqué à la lettre les principes du TGD de 1991 à 2000.

C'était l'aventure du centre d'art et de plaisanterie, où pendant neuf années, de 1991 à 2000, a prospéré une scène nationale totalement atypique.

 

 

 

 

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