VANIA A LA CAMPAGNE

Scène de la vie à la campagne en 4 actes

Anton Tchekhov

joué en 1899 pour la première fois.

Traduction de Jacques Livchine

Pour faire cette traduction, je me suis appuyé sur le texte russe, et sur 5 traductions : Tonia Galievski et Bruno Sermonne (Livre de poche) , Génia Cannac et Georges Perros, (Folio classique) , Denis Roche et Anne Coldefy -Fauccard (éditions Robert Laffont) , André Markowicz et Françoise Morvan(Collection Babel) , Elsa Triolet (La pléiade).

Je voulais que le texte soit fluide. J'ai éradiqué les triple-noms. Il n'y a plus d'Ivan Petrovitch Voïnitski,mais uniquement Vania, il y a "le professeur" et non plus Alexandre Vladimirovitch Sérébriakov etc. Partout j'ai recherché la simplicité et la pureté de la langue, et surtout qu'elle puisse bien occuper la bouche, et que cela sonne "moderne" ... Pas de petit père. J'ai accentué le maniérisme de Téléguine, et son surnom de Gaufrette ne me plaisait pas, j'ai préféré qualifié son visage vérolé de "face de morille". J'ai longtemps buté sur le vocable qui qualifie la jeune Elena qui se dit "épisodique" , qualificatif peu connu des russes eux-mêmes. J'ai tenté, dilettante, cyclothymique, intermittente, mais finalement j'ai gardé "épisodique". J'ai voulu rendre les formules obséquieuses , quand les personnages rajoutent des "s" aux mots. J'ai transcrit les formules du style "il nous arrive un Révizor" incompréhensible par un public moyen.

J'ai surtout vécu deux mois dans l'intimité de Tchekhov, un formidable cadeau. A chaque fois je m'interrogeais, pourquoi il met ça là, pourquoi les personnages répètent tant de fois la même chose, avec quelle insistance. Il reste bien des mystères, c'est la force des grands auteurs, la multiplicité d'interprétations possibles. Et puis je le répète encore, cette fluidité du temps, on passe imperceptiblement d'une scène à l'autre. Voilà, bien sûr les acteurs ajouteront une touche finale, je ne suis pas assez savant pour que ce texte soit du bronze. JL. 26 février 2006.

 


 

acte I

Marina :  Docteur, une petite tasse de thé

Le docteur :  Non merci

Marina : alors   une petite vodka ?

Le docteur : Non de la vodka, je n’en prends pas tous les jours, et puis il fait chaud.

Depuis combien de temps se connaît –on ?

Marina : ça fait un bail, dites donc. Vous êtes arrivé dans le pays quand ça ? Véra,  la mère de Sonia n’était pas encore  décédée. Tant qu’elle était là, vous  êtes venus nous voir deux hivers.  Je dirai onze ans, ou peut être plus.

Le docteur : Est -ce que j’ai beaucoup changé depuis ?

Marina : beaucoup. Vous étiez jeune et beau en ce temps- là, maintenant excusez moi vous avez vieilli, vous n’êtes plus très beau, faut –dire aussi que vous ne crachez  pas sur  la vodka.

Le docteur : eh oui, en dix ans je suis devenu un autre homme. Pourquoi ? Je travaille trop. Debout, toujours debout. Même la nuit, on m’appelle pour des malades. Jamais un seul jour de  congé. Comment ne pas vieillir dans ces conditions. Oïe , la vie est triste, sale, sotte. On s’enlise. Partout, partout on est pollué par la bêtise, alors comme ça soi –même on devient une espèce d’imbécile.  Regardez moi ces moustaches qui m’ont poussé, Marina, elles sont idiotes ces moustaches. Elles me ressemblent, pourtant je ne suis pas encore complètement détraqué, mais  comment dire, mes désirs se sont  éteints . Je ne veux rien, je n’ai envie de rien, je n’aime personne.

Mais toi je t’aime, tu ressembles tellement à ma nounou de quand j’étais enfant.

Marina :  Vous voulez peut- être casser la croûte ?

Le docteur .

Non. Pendant le carême, j’étais à Malitzkoïe . Là-bas il y avait le typhus, les gens étaient couchés par terre, pèle mêle avec les veaux, les vaches, les cochons. Une saleté, une puanteur. On m’amène un aiguilleur des chemins de fer, je dois l’opérer. Il  meurt sous le chloroforme. Et là d’un seul coup, mes sentiments se sont mis à revivre en moi, et j’ai eu du remords comme si je l’avais assassiné. Je me suis assis sur une chaise et je me suis dit : « dans cent ans ou deux cents ans les gens qui vivront après nous et pour qui maintenant nous frayons le chemin. Auront –ils une pensée pour nous. Mais non, ils nous auront oublié.

Marina : Si les hommes nous oublient, Dieu ne nous oubliera pas.

Le docteur :   C’est beau ce que tu as dit là.

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Vania : Oui… oui.

Astrov : bien dormi ?

Vania   : trop dormi. Attendez, depuis qu’ils sont  arrivés ici,  le professeur et sa femme, c’est l’horreur. Je ne fais plus rien, je dors le jour, je mange chinois, je bois , je bois. C’est pas bon ça. Dans le temps, on travaillait dur, Sonia et moi, et  maintenant il n’y a plus qu’elle qui travaille, moi je dors, je mange, je bois. C’est pas bon tout ça…

Marina : C’est exactement ça.  Tout est chamboulé.    Le professeur prend son petit déjeuner à midi,  alors l’eau du samovar bout toute la matinée. Avant, on déjeunait comme tout le monde vers midi ou une heure, maintenant on déjeune à 6 heures de l’après- midi, ou même 7  heures. Alors la nuit, Monsieur le professeur lit et écrit,  et d’un seul coup, dong dong, dong il sonne,  à deux heures du matin , Monsieur veut  son thé. Alors, hop là, allumer le samovar, et j’en passe, c’est une catastrophe.

Astrov :  Mais ils sont là pour combien de temps ?

Vania : je ne sais pas moi, cent ans,  ils veulent s’installer ici.

Marina : là, par exemple. Le samovar bout depuis deux heures, et eux ils sont partis se promener.

Vania : On les entend là- bas, ils   arrivent, tu peux te calmer ,

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Le professeur :  magnifique, superbe, un panorama splendide

Téléguine : oui, magnifique, Maître, magnifique ! Monsieur le professeur émérite, magnifique

Sonia : Papa, demain nous marcherons jusqu'à la maison forestière, tu veux bien Papa ? 

Vania : Votre  excellence, le thé est prêt, buvons. 

Le professeur  : mes amis, je vous prie d'avoir l'obligeance de me servir le thé dans mon bureau. J'ai du travail à terminer aujourd'hui.

Sonia : Papa, je suis sûre que tu adoreras la maison forestière,

Vania : Il fait chaud, il fait lourd, et  notre grand professeur, notre grand  savant  est en bottes fourrées, porte  un gros manteau, des gants, une chapka et un parapluie !

Astrov :  Au moins, il prend soin de lui.

Vania : Mais Elena, mon dieu, qu'elle est belle cette femme, qu'elle est belle, de ma vie je n'ai jamais vu une femme aussi belle.

Teleguine : Marina, je dois vous avouer que lorsque je traverse la campagne en voiture,  ou que je me promène dans un parc ombragé, ou même quand je regarde une table, je sens monter  en moi un indicible sentiment de bonheur. Il fait beau, le fond de l'air est doux, les petits oiseaux gazouillent, tout le monde se respecte, que veut le peuple ? que peut-on souhaiter de plus ? Marina, du  fond du cœur, je tiens à vous remercier de la bonté que vous avez de me servir cette tasse de thé.

Vania : et ces yeux, cette femme est carrément merveilleuse.

Astrov : alors Vania, qu'est ce que vous nous racontez de beau ?

Vania : Qu'est ce que vous voulez que je vous raconte ?

Astrov : Vous avez bien des nouvelles ?

Vania : Rien. J'ai rien à dire. Tout est vieux. Moi je suis pareil en pire; je ne bosse pas, je me laisse aller, je croasse toute la journée comme un vieux corbeau. Quant à ma vieille bourgeoise de mère,  my mother, elle n'arrête pas de nous battre les oreilles avec le mouvement de libération des femmes. D'un œil, elle regarde sa tombe, de l'autre elle cherche dans des livres de philosophie comment changer le monde. 

Astrov : Et le professeur ?

Vania : Rien à dire. Toujours dans son bureau du matin au soir très tard. Monsieur son excellence, écrit. Pauvre papier, comme il doit souffrir sous sa plume.   Il ferait mieux d'écrire sa vie. Au moins, ce serait un beau sujet, sa vie ! Un vieux prof à la retraite, voyez le genre, une espèce de vieux croûton, de perroquet savant, de cornichon desséché. Il a la goutte, des rhumatismes, le foie enflé, le foie gras de jalousie et d'envie. Eh bien, ce déchet de l'humanité, ce parasite, vit dans la propriété de sa première femme, oui, car ici c'est la propriété de ma pauvre sœur Véra, vous le saviez.

 Il habite ici, car il n'a pas les moyens de se loger en ville. Il passe sa vie à se plaindre, alors qu'il a tout ici, il n'a aucune raison de se plaindre.  Objectivement , c'est qui lui ? Le fils d'un simple bedeau,  il fait des études, il décroche des diplômes et devient professeur d'université, se fait appeler son excellence, son excellence !  Il réussit à devenir le gendre d'un sénateur, etc. Mais c'est pas tout.. Depuis vingt cinq ans  il parle et écrit sur l'art , alors qu'il ne comprend absolument rien à l'art, mais rien du tout. Et tout ce qu'il écrit, tout le monde le sait déjà, de toutes façons il n'a jamais eu la moindre idée, il ne fait que recopier les idées des autres sur le réalisme, le naturalisme et tout ça …  C'est un escroc, il remue du vent, il est creux comme un vase. Mais alors question prétention, c'est un champion. Il est à la retraite, totalement inconnu, personne n'a jamais entendu parler de lui, et bien voyez vous, cet homme -là a occupé pendant vingt -cinq ans une place à laquelle il n'avait pas droit. Malgré tout ça son excellence se pavane à longueur de journée, comme s'il était un demi-dieu.

Astrov  : là, je mets tout ça sur le compte de la jalousie, vous êtes jaloux.

Vania : tout à fait, je suis jaloux. Et jaloux de son succès auprès des femmes, alors là, pire que Dom Juan et Casanova . Sa première femme, c'était Véra, ma pauvre sœur à moi. Véra, une femme comme on n'en fait plus. Je ne sais pas moi, une fille douce, noble, pure comme ce ciel bleu. Véra, elle avait plus d'admirateurs que lui d'élèves. Et elle l'a aimé, d'un amour pur et beau, digne des anges.

 Et regardez ma mère, sa belle mère, elle est en totale adoration devant lui, il lui inspire carrément une terreur sacrée, encore aujourd'hui. 

Et puis vous avez vu Elena, sa nouvelle femme, elle est belle, elle est douée, elle est intelligente, elle a épousé ce vieux,  oui, épousé, et elle lui donne tout,  elle lui offre sa jeunesse, sa liberté, son rayonnement. Expliquez moi pourquoi,  expliquez moi, je veux comprendre.

Astrov : elle est fidèle au professeur ?

Vania : Malheureusement oui.

Astrov : Pourquoi vous dîtes malheureusement ?

Vania : Parce que c'est de l'hypocrisie tout ça. Cette fidélité est totalement fausse. Ce n'est pas logique. Franchement, tromper un vieux mari que l'on déteste, c'est immoral , mais étouffer sa pauvre jeunesse, et ses vrais sentiments, ce serait bien , ça  !

 

Téléguine : Vania, C'est pas beau ce qu tu dis. Non quoi c'est vrai. Tromper, cela veut dire être infidèle. Et être infidèle… pourquoi pas  trahir sa patrie dans ce cas -là ?

Vania :  ferme là,  face de  morille.

Téléguine : écoute moi tout de même. Ma femme m'a quitté le lendemain de notre mariage avec l'homme qu'elle aimait, sous  prétexte qu'elle trouvait mon physique trop ingrat, mais moi, je ne lui en ai pas tenu grief, je l'aime toujours, et je lui suis fidèle, je n'ai pas failli à mon devoir. Avec l'homme qu'elle aimait, elle a eu des enfants, et bien j'ai consacré ma maigre fortune à leur éducation. D'accord, j'ai perdu  le bonheur, mais ma fierté, je l'ai gardée. Alors qu'elle, elle a vieilli, sa jeunesse s'en est allée,  sa beauté s'est fanée. Conformément aux lois de la nature, son mari  est passé de vie à trépas. Alors  je te le demande   qu'est ce qui lui reste à elle ?

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 Sonia : Marina, s’il te plaît, tu peux aller voir les paysans qui viennent d’arriver. Je vais m’occuper du thé.

Astrov :  Je viens voir votre mari. Vous m’avez écrit qu’il avait des rhumatismes et tout ça, mais finalement il se porte comme un charme.

Elena : Hier soir, il déprimait, il avait mal aux jambes, mais aujourd’hui plus rien.

Astrov : Et voilà, j’ai risqué ma vie pendant  30 kilomètres  croyant que c’était une urgence.

Ce sera ni la première, ni la dernière fois. Par contre je ne rentre pas tout de suite,  je reste ici ce soir, comme ça au  moins je dormirai « quantis satis », comme disent les Français.

Sonia : c’est fantastique,  vous allez passer la nuit ici, c’est si rare. Je suis sûre que vous n’avez pas déjeuné.

Astrov : Vous avez raison, je n’ai effectivement pas déjeuné.

Sonia : formidable, comme ça vous allez pouvoir déjeuner avec nous. Sauf que maintenant nous déjeunons  à l’heure du dîner, vers six heures. Zut alors, ce thé, il est tout froid.

Téléguine : Oui, c’est que la température du samovar a considérablement baissé, conformément  à la loi, qui dit que lorsque le feu s’éteint, la température baisse, et quand la température baisse, la chaleur disparaît conformément aux lois de la nature.

Elena : Ce n’est pas grave Monsieur Onéguine,  on peut le boire froid le thé.

Téléguine : Veuillez m’excuser, vous faîtes erreur sur mon nom, je ne m’appelle pas Onéguine, mon nom est Téléguine avec un T.  Mais ici on m’appelle  morille, ou face de morille ,  sans doute  à cause de mon visage grêlé.  Vous savez, c’est moi  qui ai porté Sonia bébé sur les fonts baptismaux. Son excellence, votre époux me connaît très bien. Actuellement, je vi’s chez vous’s*  dans votre domaine et comme vous l’avez’z sans doute remarqué, je prends tous les jour’s les repas’s à vos côté’s.

*(Les redoublements de consonne sont des affectations de Téléguine)

Sonia : Oui, Téléguine est notre bras droit,  notre assistant, il nous donne des coups de main.

Allez,  mon cher parrain, donnez- moi  donc votre tasse que je vous serve du thé.

Maria :  Aïe, aïe aïe !

Sonia :   mais qu’est ce qu’il y a Bonne maman ?

Maria : C’est affreux,  c’est abominable, j’ai complètement oublié de dire à son excellence, le professeur,  mon gendre,  que… non mais c’est vrai, je perds la mémoire,  oui j’ai oublié de lui dire que j’ai reçu un colis expédié de Kharkov, et  que dans ce colis  il y avait  la revue de Pavel Alexévitch.

Astrov : Intéressante, j’imagine

Maria : oui, assez  intéressante, mais  un peu étrange tout de même. Il dénonce  ce qu’il défendait lui-même il y a sept ans. C’est effroyable, vraiment effroyable. 

Vania : Il n’y a rien d’effroyable, allez Maman, bois  donc ton thé

Maria : Laisse moi parler veux –tu.

Vania : ça fait cinquante ans que nous parlons à perte de vue de l’état du Monde et que nous  lisons des  milliers  de revues. Je pense qu’il est temps d’arrêter.

Maria : Mon fils, oui Vania c’est à toi que je parle, I would like to say,  j’aimerais que tu m’écoutes même si cela ne te plait pas.  Je trouve que tu n’es plus le même, tu as beaucoup changé depuis un an, je ne te reconnais plus. Dans le temps, tu irradias, tu étais une personnalité lumineuse, un véritable astre. 

Vania : ah, bon j’irradiais ? Tu aurais pu trouver un autre mot  qu’irradier. J’étais lumineux comme un astre ?  mais vraiment je ne sais pas pour qui  j’étais lumineux.  Qu’est ce que tu veux que je te dise ?     Ma  jeunesse, c’est fini, c’est enterré.   L’année dernière, je marchais encore dans tes théories utopiques.   Oui, je regardais  la vie comme elle pourrait être, pas comme elle était. Je croyais bien faire. Mais tu vois, maintenant, j’ai des insomnies, et pourquoi ?  parce que j’ai la rage,  j’ai la haine. J’ai gâché ma jeunesse.      Quand je pense  à tout ce que j’aurais pu faire.  C’est déjà trop tard.

Sonia :  Tu sais que tu es pénible quand tu parles comme ça…

Maria : C’est la confusion qui t’habite mon pauvre fils. Tu  en veux à ce que tu croyais. On ne peut pas en vouloir à ses anciennes convictions. Le coupable c’est toi.  Parce que les convictions, ça ne sert à rien, si on n’agit pas. Il fallait agir, voilà.

Vania : Agir. Ah  oui, t’aurais voulu  que  je devienne une espèce de plumitif besogneux comme ton Herr professor. Merci pour le modèle.

Sonia : arrêtez s’il vous plaît, bonne maman,  s’il te plait, Oncle Vania, ça va comme ça…cela ne sert à rien de s’énerver.

Vania : Oh ,  excusez -moi, j’arrête, c’est bon.

Elena : Il fait beau aujourd’hui, pas trop chaud.

Vania : Exact, il fait beau,  oui c’est un temps idéal pour aller se pendre.

Marina : petits, petits, petits, petits,

Sonia : Marina, qu’est ce qu’ils voulaient les paysans ?

Marina : toujours pareil, ils veulent des terres. Petits, petits, petits,

Sonia : tu fais quoi là ?

Marina :  J’appelle la Piestrouchka, ma grosse poule,  elle a disparu avec tous ses poussins,  j’ai peur pour les petits,  il y a des rapaces qui guettent. 

Musique

L’ouvrier : je cherche le docteur. Ah, vous êtes là, Docteur,  excusez -moi, mais on vous réclame.

Astrov : On me réclame ? Où ça ?

L’ouvrier : à la menuiserie

Astrov :Bon, j’y vais. Faut y aller.  Merci beaucoup.  Pas de chance, dites donc, pas de chance.

Sonia : Décidément, c’est dommage, vraiment dommage. Rejoignez -nous un peu plus tard docteur…

Astrov : mais non il sera trop tard. Ce n’est pas grave. Ce sera pour une autre fois. Où ça,   où    (il cherche sa casquette).  Jeune homme,  ce serait une bonne idée de me servir une petite vodka . (il trouve sa casquette).  Enfin ! Dans une pièce d’Ostrovski, il y a un homme qui a de belles moustaches, mais qui n’a pas de tête, il égare  tout. Comme moi. Allez, je vous quitte.  Faut que j’y aille. (A Elena ) Passez me voir chez moi un jour quand vous voulez,  avec Sonia bien sûr, cela me ferait plaisir, j’ai un  petit domaine d’à peine 30 hectares, mais si ça peut vous intéresser avec un jardin modèle, et une pépinière. Quelque chose d’unique, vous ne le verrez nulle part ailleurs.  Parce que juste à côté, il y a une forêt domaniale, le garde forestier est malade, c’est moi qui m’occupe de tout. Venez voir ça un jour.

Elena : je savais que vous aimiez la forêt, je trouve ça très utile les forêts, mais comment faîtes vous pour concilier cela avec votre vraie vocation. Vous êtes docteur avant tout,  je me trompe ?

Astrov : comme vous le dîtes si bien. Mais qui,  je vous le demande, connaît notre véritable vocation ?

Elena : Mais  c’est intéressant  de s’occuper d’une forêt ?

Astrov : Bien sûr,  c’est intéressant de défendre la forêt.

Vania : tu parles !

Elena :  mais Docteur, vous êtes encore vert pour votre âge,  il y a mieux à faire que de s’occuper d’une forêt. Les arbres, les arbres,  toujours les arbres, ça doit être ennuyeux.

Sonia : Mais pas du tout, c’est très intéressant. Vous savez, le docteur  développe la forêt par des nouvelles plantations . Il a même reçu pour son initiative une médaille de bronze et un diplôme. Il se bat pour la protection de la nature. Ecoutez le, vous ne pouvez qu’être d’accord avec ce qu’il dit. Les forêts sont nécessaires à l’équilibre de la nature, elles adoucissent le climat, elles apprennent à l’homme à comprendre la beauté, elles élèvent l’âme, elles rendent l’homme meilleur. Dans les pays tempérés, on respecte la nature, alors l’homme y est plus doux, plus tendre, les gens de ces pays sont beaux, ouverts, tolérants, leur langage est distingué, leurs gestes ont de la grâce. Chez eux fleurissent les sciences et les arts, leur philosophie n’est pas pessimiste, et là-bas, les hommes traitent les femmes avec une infinie délicatesse.

Vania : C’est n’importe quoi Sonia, je suis tout, sauf convaincu. Permettez moi, Docteur, de vous dire que je continuerai de me chauffer au bois et de construire mes hangars en planches. Et vlan !

Astrov : Ce serait pourtant plus simple de  mettre dans votre poêle de la tourbe et de  construire vos hangars en pierre. Abattre quelques arbres, je ne suis pas contre quand c’est nécessaire, mais  détruire des forêts entières !  A quoi ça sert ? Les forêts de notre pays sont abattues sans pitié. Des centaines de millions d’arbres sont  assassinés à la hache, alors des espèces entières d’animaux disparaissent, les rivières se dessèchent ou tarissent, des magnifiques paysages sont littéralement  rayés de la carte. Pourquoi ? Tout ça parce que l’homme est paresseux,  qu’il n’a pas le courage de se baisser pour ramasser le combustible qu’il a sous le nez. Madame, dîtes moi franchement, ce n’est pas vrai ce que je dis ? Il faut être barbare pour détruire  cette belle nature  qui nous a été donnée, pour détruire ce que nous sommes incapables de créer. L’homme a été doué d’intelligence et de force créatrice  pour augmenter son patrimoine, jusqu’à présent, qu’a t-il créé ?  rien, il préfère détruire. C’est grave, le climat se dérègle, les  tempêtes sont de plus en plus fortes, les fleuves   sont soit  à sec, soit ils débordent. Et notre terre s’enlaidit de jour en jour. (A Vania).   Vous pouvez me toiser avec votre regard ironique, ça m’est  totalement égal de passer pour un fou à vos yeux.  Quand je regarde une forêt que j’ai réussie à arracher aux   bûcherons, quand je vois mes arbres pousser,  et que je me dis que je peux maîtriser le climat, qu’il est entre mes mains le climat,   quand je pense  que si dans mille ans, l’homme doit être heureux, ce sera un peu à cause de moi. Et  bien le soir,  je peux me regarder avec fierté dans un miroir. C’est tout. 

(l’ouvrier vient lui apporter le verre de vodka). Ah oui, faut que j’y aille. Excusez -moi pour cet emportement,  je sais , vous me prenez pour un malade. Ce n’est pas grave.  A bientôt.

Sonia : Docteur,  vous partez, mais vous reviendrez ? Vous reviendrez.

Astrov :  je ne peux pas vous dire

Sonia :  Faudra encore vous attendre un mois  tout entier ?

Elena : Décidément Vania, puis je vous  dire que ce n’est pas bien d’énerver votre mère, en parlant  comme ça  de « plumitif besogneux » Quel mépris ! et  encore ce matin  au petit-déjeuner, vous avez eu des mots  avec le professeur.

Vania : je le hais cet homme, c’est clair ?

Elena : il n’y a pas de raison de le haïr, le professeur  est un homme comme les autres,  certainement pas pire que vous.

Vania : Si vous pouviez voir votre visage, vos gestes.  Elena, vous avez  une certaine indolence, un détachement, une espèce  de laisser aller, une fatigue de vivre.

Elena : C’est de la lassitude et de l’ennui. Tout le monde insulte  mon mari. Tout le monde me regarde avec compassion «  Ah la  pauvre malheureuse, la pauvre Elena,  elle a un vieux mari » . Cette attitude, malheureusement,  je me l’explique. Quand  le docteur dit que  l’homme est insensé de faire ce qu’il fait en détruisant les forêts, et que bientôt il n’y aura peut- être plus un seul papillon sur  la terre, vous c’est un peu pareil, vous détruisez l’être humain. A cause d’hommes comme vous , il n’y aura bientôt plus aucune valeur, ni fidélité, ni générosité,   ni abnégation, ni grandeur d’âme. Pourquoi ne pouvez -vous voir tranquillement une femme qui ne vous appartient pas ?   Le docteur a raison, vous êtes possédés par le démon de la destruction. Vous n’avez aucune pitié, ni pour les forêts, ni pour les oiseaux, ni pour les femmes, ni les uns pour les autres. 

Vania : Faux, c’est faux, je hais ce genre de philosophie humaniste.

 

Elena : Ce docteur  a un drôle de visage, un visage très marqué, un visage intéressant d’ailleurs. Sonia l’aime bien, ça c’est sûr. Je la comprends d’ailleurs. Depuis que je suis ici, il est déjà venu trois fois, mais je suis timide, je n’ai jamais saisi l’occasion de lui parler. Il doit me trouver antipathique. Vania, je crois que si nous nous entendons si bien, c’est que nous sommes tous les deux, des « terre à terre », insignifiants, médiocres, sans idéal. Nous ne présentons aucun intérêt.

Vania, s’il vous plaît, ne me fixez pas comme ça, arrêtez de me regarder de cette façon -là, je n’aime pas ça.

Vania : Comment voulez –vous que je vous regarde autrement ? Je vous aime. Vous êtes ma vie, mon bonheur, ma passion. Je sais que je n’ai aucune chance d’être aimé en retour, cela m’est égal, je ne vous demande rien d’autre que de contempler votre visage et d’écouter votre voix, rien d’autre.

Elena : chut, vous  parlez trop fort, on va vous entendre.

Vania : laissez moi juste vous parler de mon amour pour vous, ne me chassez pas, ce sera déjà pour moi le plus grand des bonheurs.

Elena : Oïe, je souffre, je souffre 

Musique

 

 

ACTE II

Le professeur : Il y a quelqu’un ?  Sonia c’est toi ?

Elena : Mais non c’est moi.

Le professeur : Toi ?  Pour souffrir, eh bien  je souffre.

Elena : Ton plaid est par terre. Elle lui recouvre les jambes Chéri, je vais fermer la fenêtre. Veux tu ?

Le professeur : Non, j’étouffe. Je viens de m’endormir.  J’ai fait un cauchemar. J’ai rêvé que ma jambe gauche n’était plus à moi. J’ai mal, vraiment mal.  Ce n’est pas la goutte, ce sont des rhumatismes. Quelle heure est –il ?

Elena : Minuit vingt

pause

Le professeur : demain matin tu me chercheras Batiouchkov  dans la bibliothèque, je crois que nous l’avons.

Elena : pardon ?  excuse moi.

Le professeur : Je dis que demain tu iras me chercher Batiouchkov dans la bibliothèque. Nous devons l’avoir.  C’est terrible, j’ai du mal à respirer.

Elena : Tu es fatigué. Deux nuits que tu ne dors pas

Le professeur : Oïe. On dit que Tourgueniev a eu une angine de poitrine à cause de la goutte. J’ai peur qu’il ne m’arrive la même chose. Cela me fatigue d’être vieux. Cela me dégoûte moi-même, et pour vous, cela ne doit pas être très drôle.  Pour vous cela doit être pénible ce fardeau.

Elena : Tu parles de la vieillesse comme si c’était de notre faute à nous que tu sois vieux.

Le professeur ; je le sens bien  que je te dégoûte, toi la première.

Eléna s’écarte de lui et va s’asseoir plus loin.Mais tu as raison. Tu es jeune toi,  tu es en pleine santé, tu as envie de vivre, et moi je suis un vieillard, presque un cadavre.Tu crois que je ne le comprends pas ça ?  C’est absurde de vivre si vieux.  Mais ne t’inquiète pas, je n’en ai plus pour longtemps. Bientôt, vous serez tous débarrassés.

Elena :Tais toi, veux tu ? Je déteste que tu parles comme ça.

Le professeur :  Vous n’en pouvez plus, à cause de moi. Vous vous ennuyez, vous perdez votre jeunesse, et moi je suis le seul être heureux là -dedans, le seul qui profite encore de la vie, c’est ça ?

Elena : Arrête s’il te plaît, tu me fais mal.

Le professeur : C’est ça,  bien entendu, je fais du mal à tout le monde.

Elena : au bord des larmes arrête de me chercher. Tu veux quoi ?

Le professeur : rien

Elena : Alors je te  demande de te taire, c’est clair ?

Le professeur : c’est bizarre tout ça hein ? Quand c’est Vania qui parle ou son idiote de mère, Maria,  c’est magnifique, tout le monde  écoute religieusement. Mais quand moi je parle, c’est comme si le malheur s’abattait sur la terre. On dirait que même le timbre de ma voix vous dégoûte. D’accord, soit.  Je suis  désagréable, je suis tyrannique, je suis égoïste, et quand bien même j’aurais tous ces défauts, n’aurais -je pas  le droit au nom de mon âge, à un minimum de respect, à  ce qu’on me laisse ma tranquillité ?

Elena : sans problème, tu as tous ces droits. Il y a beaucoup de vent, je vais fermer la fenêtre. Il y a la pluie qui arrive. Bien sûr tu as  tous ces droits.

Musique au loin. Le gardien tape sur sa planchette

Le professeur :  Avoir donné sa vie à la science,  avoir eu un cabinet de travail confortable, un auditoire, des collègues éminents, et  d’un seul coup se retrouver dans ce trou. Voir tous les jours toutes ces faces d’imbéciles vulgaires, entendre ces conversations futiles et sans intérêt. Je veux vivre, moi. J’aime le succès, la gloire, le bruit de la ville. Mais ici, c’est l’exil, la retraite forcée. Regretter  sans arrêt le passé,  suivre le succès des autres, penser à la mort,  non je n’ai pas envie, je ne  veux pas de cette vie- là, je n’en ai pas la force, et ici à chaque minute où je respire, on me rappelle que je suis vieux.

Elena :  Attends, un peu de patience, dans cinq ou six ans, moi aussi je serai vieille.

Entre Sonia

 Sonia : Papa, tu as réclamé le docteur, et maintenant qu’il est là, tu refuses de le recevoir. C’est vraiment pas correct. On ne dérange pas les gens pour rien.

Le professeur : Arrête de  me contrarier avec ton docteur.  Il est médecin comme moi astronome.

Sonia : On ne va pas faire venir toute la faculté de médecine pour ta goutte.

Le professeur : Je ne veux même pas lui parler à cet arriéré mental.

Sonia : Comme tu voudras. Elle s’assied Moi ça m’est égal.

Le professeur : Quelle heure est –il ?

Elena : Minuit passé.

Le professeur :  ça manque d’air.  Sonia, donne -moi le flacon qui est sur la table

Sonia : voilà

Elle lui tend un flacon

Le professeur : agacé pas celui-là. On ne peut vraiment rien te demander.

Sonia : Ah, s’il te plait,  non je ne supporte pas ce ton –là. Il y en a peut-être qui acceptent  ce ton-là,  mais pas moi.

Ah ça non ! Très peu pour moi. Il n’est pas question que j’entre dans ce jeu-là, moi,  je travaille, je n’ai pas le temps, demain  je dois faire les foins, je dois me lever tôt.

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Entre Vania en robe de chambre une chandelle à la main

Vania : Il y a l’orage qui approche.

Un éclair.

Ola ! 

Allez vous coucher, E-lé-na  et Sonia. Je vais m’occuper de lui, c’est mon tour.

Le professeur : effrayé Surtout pas, surtout pas lui, il va me tuer avec sa logorrhée verbale.

Vania : Il faut bien faire des tours de garde, cela fait deux nuits qu’elles ne ferment pas l’œil.

Le professeur :  Oui, qu’elles aillent se coucher, mais  toi aussi, Vania. Tu es très gentil, mais ça va bien, va te coucher. Au nom de notre amitié d’autrefois, je te supplie de ne pas rester avec moi. Ne proteste pas. Nous aurons d’autres occasions de discuter.

Vania : notre amitié d’autrefois, elle est bonne celle-là. 

Sonia : tu ne peux pas te  taire Oncle Vania.

Le professeur : Elena ma chérie, aide-moi, ne me laisse pas avec lui, il va m’achever avec ses discours.

Vania : ça devient presque drôle

(entre Marina)

Sonia : Ma petite Marina, tu devrais être couchée à cette heure-là.

Marina : Comment voulez-vous que je fasse ? Tant que le samovar est sur la table, il n’est pas question que j’aille me coucher.

Le professeur : C’est insensé, tout le monde est debout,  tout le monde est exténué, personne ne dort, il n’y a que moi qui nage dans le bonheur.

Marina : Alors Monsieur le professeur, vous souffrez, pauvre professeur. Moi aussi, j’ai mal aux jambes, j’ai mal. C’est toujours votre vieille maladie qui revient. Je pense à cette pauvre Véra,  la mère de Sonia, Dieu ait son âme,  elle aussi, elle dormait mal la nuit, parfois même pas du tout, elle était mal.  Ah ça, pour vous aimer, elle vous aimait.

Les vieux, c’est comme les enfants, ils aiment se faire plaindre, mais les vieux, personne ne veut les plaindre.

(elle embrasse le professeur)

Allez professeur, je vais vous mettre au lit, suivez -moi mon petit poussin, je vais vous préparer une bonne petite tasse de tilleul, je vais réchauffer vos petits petons, et je vais faire une prière pour  votre santé au bon dieu.

Le professeur (ému) : J’arrive Marina.

Marina : Oh mes jambes, elles sont lourdes.  (elle l’emmène avec Sonia).  La pauvre Véra, dans le temps, elle se tracassait, elle pleurait,  et toi Sonia, tu étais encore toute petite, toute bebête. Allez mon petit professeur, on va faire un gros dodo.

(professeur, Sonia, Marina sortent)

Elena : Je suis morte, je tiens à peine sur mes jambes

Vania : Vous, c’est à cause de lui, mais moi c’est à cause de moi, trois nuits sans dormir.

Elena : Cela  ne tourne pas rond dans cette maison. Votre maman déteste tout sauf ses brochures et le professeur. Le professeur est nerveux,  il n’a pas confiance en moi, et il vous craint. Sonia en veut à son père, elle m’en veut à moi, elle ne me parle plus depuis quinze jours, vous, vous détestez mon mari, et vous méprisez ouvertement votre mère. Et moi, j’ai failli pleurer une vingtaine de fois aujourd’hui. Cela ne tourne pas rond dans cette maison.

Vania :   la philosophie…( il fait le signe : les boules)

Elena : Vous, Vania, vous êtes quelqu’un d’instruit et d’intelligent, alors vous devriez comprendre que ce qui détruit le monde, ce ne sont pas les guerres ou les voyous, mais les haines, les hostilités, les petits conflits mesquins. Vania, au lieu de vous plaindre, vous feriez bien mieux de réconcilier tout le monde.

Vania : Réconciliez –moi d’abord avec moi-même, mon amour

(il presse ses lèvres sur sa main)

Elena : arrêtez  Vania s’il vous plaît, laissez- moi.

Vania : La pluie va s’arrêter, la nature va revivre et respirer de plaisir, mais moi l’orage ne m’aura  pas soulagé. Jour et nuit,  je suis oppressé par une espèce de démon intérieur  qui me répète que  j’ai gâché ma vie. Je n’ai pas de passé, je l’ai gaspillé en vétilles, et le présent me paraît totalement absurde. Voilà, c’est ça ma vie et mon amour. Qu’est ce que je peux faire ? A quoi je sers ? Mon amour inutile se perd, comme un rayon de soleil qui tomberait dans un gouffre, et moi c’est pareil.

Elena : Quand vous me parlez de votre amour, je suis complètement déstabilisée, je ne sais pas quoi vous dire. Excusez -moi, je suis incapable de vous répondre. Bonne nuit, Vania.

Vania : (lui barrant le chemin)

Attendez un peu que je vous dise  que je souffre de voir, que tout près de moi, dans cette maison, se perd une autre vie, la vôtre.  Vous attendez quoi ?  Quelle est cette morale qui vous arrête ?  Essayez, essayez de comprendre…

Elena :  Vania, vous avez bu.

Vania : Oui, c’est possible

Elena : Où est le docteur ?

Vania : il est là-bas, il dort chez moi. C’est possible, possible, tout est possible… 

Elena :  Vous avez encore bu aujourd’hui . Mais pourquoi buvez vous comme cela ?

Vania : pour que la vie ressemble plus à une vie. ELENA, ne vous mêlez pas de ça.

Elena : Avant , vous ne buviez jamais,  et vous ne parliez pas autant. Allez vous coucher. Je m’ennuie avec vous.

Vania (tombant à genoux pour lui baiser la main)

Ma merveille, mon amour …

Elena : Laissez moi, c’est écoeurant à la fin   (elle sort)

Vania : Elle est partie. Il y a dix ans, je l’ai croisée, du temps où ma sœur était encore vivante. Pourquoi je ne suis pas tombé amoureux d’elle à cette époque ? Pourquoi je ne me suis pas marié avec elle ? C’était jouable. Aujourd’hui elle serait ma femme. L’orage nous aurait réveillés tous les deux, elle aurait eu peur du tonnerre, et moi je l’aurais serré dans mes bras, et je lui aurais dit : « N’aie pas peur, je suis là ». Rien que d’y penser, je suis tout remué. Hmm, c’est bon, je ris tout seul.  Mon dieu, tout s’embrouille dans ma tête. Pourquoi  ai-je vieilli ?   Pourquoi ne me comprend -elle pas ? Elle est vieux jeu, elle est oisive, et puis je déteste ses  absurdes pensées sur le monde qui court à sa perte. Bof, cela me dégoûte tout ça.

Finalement j’ai été trompé. Dans le temps, j’admirais le professeur, cette espèce de malade pitoyable. J’ai travaillé comme un fou, pour lui. Sonia et moi nous avons arraché à cette terre le maximum de richesses. Comme des vrais marchands, nous avons commercialisé le beurre, les pois, le  fromage blanc. On s’est même privés pour lui envoyer sou par sou, un maximum d’argent, des milliers de kopecks. J’étais fier de lui, de son érudition. Je vivais, je respirais par lui. Tout ce qu’il écrivait, toutes ses paroles me semblaient géniales. Maintenant, le voilà à la retraite. Et maintenant on peut faire le bilan de sa vie. Il ne restera pas une page de son œuvre, il est totalement inconnu, c’est un zéro,  c’est une bulle de savon. J’ai été trompé, trompé, trompé, bêtement trompé.

Entre Astrov un peu éméché, débraillé, derrière lui Teleguine 

Astrov : joue

Teleguine : tout le monde dort

Astrov :joue !

Teleguine joue en silence

Astrov s’adresse à Vania

Vous êtes  seul.  Pas de ladies?

Il fredonne une chanson populaire

C’est l’orage qui m’a réveillé. Sacrée pluie, dîtes donc.  Quelle heure est –il ?

 

Vania : Rien à fiche de l’heure

Astrov : Ce n’est pas la voix d’Elena  qu’on entend ?

Vania : elle était debout, il n’y a pas longtemps

Astrov : une femme exceptionnelle. 

Il examine les fioles

Tous ces médicaments et ces ordonnances.  Belle collection. Il y en a de partout, de Kharkov, de Moscou, de Toula. Il fait pleuvoir sa goutte sur toutes les villes.  Il est réellement malade ou il fait semblant ?

Vania : il est malade

Astrov : Vous, vous  avez l’air bien contrarié aujourd’hui. C’est le professeur qui vous  met dans cet état ou quoi ?

Vania : Merci bien, ça va comme ça .

Astrov : A moins que vous ne soyez amoureux de Madame sa femme…

Vania : C’est une amie

Astrov : Déjà ?

Vania : pourquoi déjà ?

Astrov : Une femme ne peut devenir une amie que dans l’ordre suivant : D’abord  c’est une connaissance, ensuite une amante, et pour finir une amie.

Vania : c’est une théorie de taré !

Astrov : Mais oui, c’est vrai, je suis un taré. La preuve, je suis ivre. D’habitude je ne me saoule  comme ça qu’une fois par mois. Quand je suis dans cet état, je deviens incroyablement insolent et cynique. Plus rien ne compte pour moi. Je prends des risques  insensés et je réussis tout ce que j’entreprends . Je fais des plans immenses pour l’avenir du monde, et pendant ce temps- là,  je ne me sens pas utopique du tout.  Oui, je  suis persuadé d’apporter à l’humanité une contribution  immense, immense, je raisonne au sein de mon  propre système philosophique, et vous tous qui m’entourez, mes amis,  vous  m’apparaissez comme de minuscules puces, vous n’êtes plus que des  infimes  microbes …  Allez face de   morille, joue !

Teleguine :  Jeune homme, très cher ami, ce serait avec un infini plaisir que je jouerais si toute la maisonnée n’était pas ensommeillée.

Astrov : joue

(  Teleguine joue en sourdine)

Oîe,  j’ai soif. Il reste un petit peu de cognac là -bas, je crois. Demain matin, au lever du jour. on ira chez moi.  Allez on y va.   J’ai un infirmier, il  dit toujours :  où que c’est c’est qu’on va, où que c’est c’est qu’on va.  Un  sacré lascar celui-là.

(Entre Sonia)

Oh, excusez -moi. Je suis tout débraillé.

(il sort rapidement, Téléguine le suit)

Sonia : Oncle Vania, tu as encore bu avec le docteur. Vos êtes copains comme cochons  tous les deux.  Lui, il a l’habitude, mais toi, qu’est ce qui t’arrive?  C’est mauvais pour ta santé.  Cela ne te va pas du tout d’être dans cet état.

Vania : Arrête avec tes conseils.  Au moins quand je bois, je positive,  ma vie prend un peu de couleurs.

Sonia : On a fait les foins, il pleut tout le temps, et toi tu positives. Tu as complètement laissé tomber l’exploitation. Tout repose sur mes épaules, je suis morte de fatigue.  Oncle  Vania, qu’est ce que tu as ?  tu pleures ?

Vania : Non,  non, ce n’est pas grave, ce n’est rien. C’est que d’un seul coup, dans ton regard, j’ai revu  ta maman, comme si elle était là. Oui, ma sœur, je l’adorais ma sœur, ma soeur, mais où est –elle maintenant, ma  petite Véra.  Si elle savait, si seulement elle savait…

Sonia : Si elle savait quoi ?

Vania : Rien, c’est dur, c’est  rien…plus tard, je te.. rien,  je m’en vais

,(Vania sort)

 Sonia : Docteur, vous ne dormez pas. Je peux vous parler une petite minute.

Astrov : J’arrive. Qu’est ce qui se passe ?

Sonia : Buvez si vous voulez, mais ne faîtes pas boire Vania, cela lui fait du mal.

Astrov : Pas de problème. Je comprends, nous ne le ferons plus.

silence

 Je vais m’en aller. Le temps de me préparer et le jour sera levé. Je vais rentrer chez moi tout de suite. 

Sonia : Un peu plus tard, attendez qu’il fasse meilleur

Astrov : ça va aller, l’orage est passé, faut que j’y aille. Une petite faveur, ne me faîtes plus venir pour votre père. Quand je lui dis c’est la goutte, il me dit non les rhumatismes. Je lui demande de rester coucher, il veut s’asseoir. Et aujourd’hui il refuse carrément de me parler.

Sonia : Il est trop gâté. Vous mangerez bien un petit morceau ?

Astrov : pourquoi pas ?

Sonia : moi j’aime bien manger la nuit.  Il y a quelque chose dans le buffet.  Il a eu beaucoup de succès auprès des femmes, toute sa vie, et ce sont- elles qui l’ont rendu comme-ça. Un petit bout de fromage ?

(ils se tiennent tous les deux devant le buffet et mangent )

Astrov :  Aujourd’hui, je n’ai rien mangé, je n’ai fait que boire. Votre père a un caractère de cochon. (il prend une bouteille dans le buffet) . Je me sers ? (il avale un verre ). Il n’y a personne qui écoute là, on peut parler librement. Vous savez, moi, je ne pourrais pas vivre plus d’un mois chez vous, j’étouffe dans cette atmosphère. Votre père, totalement obsédé par sa goutte et ses livres,  votre Oncle Vania est neurasthénique,  votre grand mère..    et le bouquet c’est votre belle –mère, Eléna …

Sonia : Eléna , qu’est ce qu’il y a  avec elle ?

Astrov : Ecoutez,  je trouve que dans l’être humain, tout doit être beau.  La tête, les vêtements, les pensées, la spiritualité. D’accord, elle est superbe, mais tout ce qu’elle fait dans la vie, c’est manger, dormir, se promener, et jouer de sa beauté. C’est tout. Elle n’a strictement rien à faire, ce sont les autres qui travaillent pour elle. Ce n ‘est  pas vrai ce que je dis ?  Pour moi,  un être inutile, est un  être nuisible.

Silence

D’accord, je crois que je suis un peu trop sévère, mais comprenez-moi, je suis quelqu’un d’insatisfait,  comme Vania d’ailleurs, tous les deux nous sommes  d’effroyables pessimistes.

Sonia :  Vous n’aimez pas la vie ?

Astrov : j’aime la vie en général, mais la vie de province, cette petite vie mesquine, je l’exècre et je la déteste de toutes mes forces. Quand à ma vie personnelle, ma vie privée, mon dieu, elle n’a rien de très réjouissant. Vous savez quand on marche la nuit dans la forêt, que l’on voit une petite lumière au loin, on sent moins la fatigue, les épines  des branches qui vous égratignent le visage. Moi je travaille comme un fou, vous le savez,  le destin me frappe sans arrêt, il m’arrive de souffrir atrocement, mais aucune lumière ne luit jamais au loin pour moi. Je n’attends déjà plus rien de la vie, je n’aime pas les gens, il y a déjà longtemps que je n’aime plus personne.

Sonia : personne ?

Astrov : Personne. Juste  peut-être un peu de tendresse pour Marina, votre nounou, une question de  souvenirs. Les paysans se ressemblent tous, ils sont arriérés et vivent dans la crasse, quant  aux intellectuels, il est difficile de s’entendre avec eux, ils sont fatigants. Tous nos amis sont étriqués question pensées et sentiments, ils ne voient pas plus loin que le bout de leur nez,  quant à ceux qui ont un  peu plus d’envergure, ils se plaignent sans arrêt, sont haineux et maladivement médisants. Ils regardent les autres de travers, ou par en dessous et décrètent : celui-ci il n’est pas très normal, ou c’est un pédant, et moi quand ils ne savent plus quelle étiquette me coller, ils disent de moi « il est étrange, étrange, cet homme est  étrange. J’aime la forêt, c’est étrange, je suis végétarien, c’est étrange. Il n’y  a plus de  relation entre les hommes , il n’y a plus de sentiments des hommes vis- à- vis de la  nature. Il n’y a plus rien.

(il s’apprête à reboire)

Sonia : je vous en prie, je vous en supplie, ne buvez plus.

Astrov : en quel honneur ?

Sonia : Parce que cela ne vous correspond pas. Vous avez du charme, vous avez une voix envoûtante, vous êtes quelqu’un de singulier, vous avez de la valeur. Vous ne pouvez pas ressembler à la masse des gens  qui boivent et qui jouent aux cartes. Arrêtez, je vous en supplie. Vous dîtes toujours que les hommes ne créent pas, qu’ils détruisent les dons qui leur ont été donnés par le ciel.  Alors pourquoi vous détruire vous-mêmes ? Faut pas, faut pas, je vous le demande de tout mon cœur.

Astrov :  bon, je ne boirai plus.

Sonia : vous le jurez.

Astrov : je le jure

Sonia (lui serrant la main très fort) : je vous remercie.

Astrov : Terminé, je suis dessaoulé. Voyez, je suis parfaitement sobre, et je le resterai jusqu’à la fin de mes jours. (il regarde sa montre).  Donc, où en étais- je ? Je disais, j’ai laissé filé ma vie, mon heure est passée. J’ai vieilli, j’ai trop travaillé, je suis devenu une espèce d’ idiot. Mes sentiments se sont émoussés, et j’ai l’impression que je ne suis plus capable de m’attacher à qui que ce soit. Je n’aime personne et je n’aimerai plus jamais. La seule chose qui me touche encore c’est la beauté, oui je ne suis pas indifférent à la beauté. Eléna par exemple, si elle voulait, elle pourrait provoquer en moi un vréritable  raz de marée, mais ce n’est pas de l’amour,  ni de la sympathie.

(il se passe la main sur les yeux et tressaille)

Sonia : qu’avez vous ?

Astrov : rien, c’est pendant le carême, un malade qui est mort sous le chloroforme.

Sonia : il ne faut plus y penser.

Silence

Dîtes moi, Docteur, si j’avais une  amie ou une petite sœur, si vous appreniez  qu’elle.. qu’elle… qu’elle vous aime. Vous en penseriez quoi ?

Astrov : Je ne sais pas, sans doute rien, je lui ferais comprendre que c’est impossible, que je ne suis pas capable d’aimer, j’ai autre chose dans la tête. Bon, tout ça c’est très bien mais s’il faut que je parte, c’est maintenant ou jamais. Allez, adieu mon petit chaton, si on continuait comme ça, on en aurait jusqu’au matin.

(il lui serre la main)

Je vais m’enfuir  par là, parce que je ne voudrais pas croiser  votre Oncle, à coup sûr  il ne me laisserait jamais partir.

Il sort

Sonia (Lseule)  Il ne m’a rien dit. Il ne  veut pas m’ ouvrir  ni son cœur, ni son esprit. Alors comment se fait- il que je me sente si bien ?  Elle rit de bonheur Je lui ai dit :  vous avez du charme, votre voix est envoûtante. C’était peut -être un peu trop ?  sa voix a quelque chose, je la sens encore  vibrer dans l’air. Quand je lui ai parlé de ma petite sœur, il n’a pas compris…

Elle se tord les mains

C’est dur de ne pas être belle.  C’est affreux. Je sais que je ne suis pas belle, je le sais, je le sais. Dimanche dernier en sortant de l’Eglise, j’ai entendu parler de moi. Une femme disait : elle est gentille, elle a bon cœur, mais quel dommage qu’elle ne soit pas belle, quel dommage…

Entre Eléna

Eléna : L’orage est passé, il fait déjà meilleur. Vous avez vu le docteur ?

Sonia : envolé

Pause

Eléna :  Mademoiselle Sonia

Sonia : Quoi ?

Eléna : Combien de temps encore allez -vous continuer  à me faire la tête ?  Aucune d’entre nous deux n’a blessé l’autre,  alors nous n’avons  donc aucune raison d’être des ennemies. Mettons fin à cette situation.

Sonia : J’attendais, je voulais ce moment

Elle la serre dans ses bras

Enfin ça y est,  notre brouille c’est du passé.

Eléna : c’est  mieux comme ça…

Emotion

Sonia : Mon père est allé se coucher ?

Eléna : Non, il est au salon. C’est curieux, voilà des semaines  que l’on ne s’adresse pas la parole. Pourquoi ? Dieu seul le sait.

Voyant le buffet ouvert

Qu’est ce qui s’est passé ?

Sonia : C’est le docteur qui avait faim

Elena : il y a même une bouteille de vin ouverte. Allez, on fête ça. Trinquons à notre amitié et tutoyons nous.

Sonia :  Oh oui

Eléna : Dans le même verre, c’est mieux, alors on se dit- tu.

Sonia : Tu

(elles boivent et s’embrassent )

ça fait longtemps que je voulais me réconcilier avec toi, mais j’avais honte.

Elle pleure

Elena : pourquoi pleures- tu ?

Sonia : Pour rien… c’est moi…je suis comme ça

Elena : Mais oui, c’est .. ce n’est pas grave. Espèce de petite bécasse, ça me fait pleurer aussi

Pause

Tu m’en veux parce que tu crois que j’ai épousé ton père par  intérêt. Ecoute, je vais être vraiment sincère et je te demande de croire en ma sincérité : j’ai épousé ton père par amour…J’ai été séduite par son côté savant, et par sa célébrité. Cet amour était faux, artificiel, mais pour moi, à cette époque,  j’y croyais. Ce n’est pas de ma faute. Et toi, depuis notre mariage, tu ne cesses de me soupçonner et de me condamner à travers chacun  de tes regards.

Sonia : Ne parle plus de ça, c’est du passé.   oublions.

Eléna : Ce n’est pas bien de voir la vie de cette façon- là, ce n’est pas bien pour toi. Il faut faire confiance aux gens, sinon ce n’est pas la peine.

Sonia : Réponds -moi avec franchise, comme à une amie : es tu heureuse ?

Eléna : Non

Sonia : je le savais. Encore une question. Réponds- moi sincèrement. Aurais –tu voulu avoir un mari jeune ?

Eléna : Tu es vraiment une gamine. Bien sûr  que oui…

Elle rit

Allez pose moi encore une question.

Sonia : et le docteur ?  Il te plait ?

Eléna :  oui, beaucoup

Sonia : (elle rit)

J’ai l’air d’une idiote, tu ne trouves pas ?  oui ?  Tu vois, il est parti, et moi j’entends encore sa voix et ses pas. Tu vois, quand je regarde la fenêtre obscurcie par la nuit, et bien je vois apparaître son visage. Je voudrais te dire tant de choses. Mais je ne peux pas parler aussi fort, j’ai honte. Allez viens dans ma chambre j’ai besoin de me confier. Je te parais naïve ?  Dis le moi, allez  parle moi de lui.

Eléna :  Qu’est ce que tu veux que je dise ?

Sonia : c’est un homme intelligent… il sait tout, il peut tout faire. Il soigne les gens, plante des forêts.

Eléna :  Mais c’est beaucoup plus que ça ma chérie.  Cet homme est ex-cep-tion-nel. Qu’est ce qu’un homme d’exception ? c’est l’audace, la liberté de penser, l’élan et l’envergure. Il plante un petit arbre et il pense déjà à ce que cela donnera dans mille ans. Il rêve le bonheur de l’humanité. De tels hommes sont d’une espèce rare, il faut les aimer.  Certes, il boit, il est un peu grossier, mais ce n’est pas grave, car  en Russie, il est impossible d’ être remarquable sans avoir de défaut. As- tu seulement pensé à la vie de ce docteur ?  La boue profonde des chemins, le froid, les tempêtes de neige, les distances énormes, le peuple grossier et sauvage, la misère, les maladies. Dans de telles conditions, il est impossible pour un homme qui travaille et qui se bat  chaque jour  de rester à l’âge qu’il a, sobre et sans aspérité.

(elle l’embrasse)

Je te souhaite de tout mon cœur le bonheur que tu mérites.

(elle se lève)

Moi, je ne suis  qu’un morne personnage, je suis une dilettante.  Que cela soit en musique, dans mon couple, dans l’histoire de ma vie, je n’ai été que dilettante. Au fond,  Sonia, quand on y pense, je suis très très malheureuse.

Dans son émotion, elle marche de long en large.

Le bonheur dans ce monde, il n’est pas pour moi, pas pour moi. Pourquoi ris-tu ?

Sonia : (elle rit en se couvrant le visage)

Je suis si heureuse, heureuse

Eléna : j’ai envie de jouer, je jouerais tout de suite n’importe quoi.

Sonia :  joue !

Elle la serre dans ses bras 

Je ne peux pas dormir, joue.

Eléna : attends, ton père ne dort pas. Quand il est malade, la musique l’énerve. Va lui demander, s’il se sent bien,  je jouerai. Va  !

Sonia : j’y vais.

Dans le jardin, le gardien tape sur sa planchette

Elena

Il y a longtemps que je n’ai pas joué. Je vais jouer et pleurer comme une madeleine.

C’est toi qui frappe, Iefim ?

Le gardien : oui

Eléna : Arrête  avec ce bruit. Monsieur est malade.

Le gardien : je m’en vais.  Joutchka, Maltchik, Joutchka

Pause

Sonia : C’est non.

FIN DE L’ACTE 2

 

 

ACTE III

Dans le salon, Vania et Sonia sont assis, Elena arpente la scène, l’esprit préoccupé.

Vania :

Son excellence très distinguée, Monsieur le Professeur émérite  a manifesté le désir insigne de nous voir tous réunis dans ce salon, à une heure de l’après- midi. Il est moins le quart. Il  veut  nous transmettre un message d’une importance mondiale.

Elena

Il a sans doute envie de nous parler d’une de ses petites affaires.

Vania

Quelles affaires  ?  de quelle affaire peut- il nous parler ? il n’a que ses écrits, d’une platitude totale,  son humeur horripilante,   et sa jalousie. C’est tout.

Sonia : (sur un ton de reproche)

Oncle Vania, s’il te plaît.

Vania :  D’accord, d’accord,  j’arrête.  (Montrant Elena)

Admirez  la, elle,  tel un  splendide  mannequin, elle défile en  nous exhibant son oisiveté. Mais c’est beau, si si,  c’est beau .

Elena :

Vous n’en avez pas assez de faire la scie circulaire, c’est fatigant à la fin.  (d’une voix lasse)

 Moi, Je m’ennuie, je m’ennuie ;

Sonia (haussant les épaules)

Ce n’est pas le travail qui manque ici,  avec un peu de bonne volonté…

Elena

Qu’est ce que je pourrais bien faire ?

Sonia

Il y a à faire dans la maison, mais il faudrait que tu veuilles

Elena :

Mais vouloir quoi par exemple ?

Sonia :

Tu pourrais t’occuper  de la maison, enseigner, soigner les malades. Je ne sais pas moi. Avec Oncle Vania , quand vous n’étiez pas arrivés, nous allions au marché, nous –mêmes, vendre notre  farine.

Elena

Mais ma pauvre amie, j’en suis bien incapable. Et de surcroît cela ne m’intéresse pas.  Il n’y a que dans les romans engagés qu’on alphabétise les moujiks et qu’on les soigne. Et par quel  miracle d’un seul coup d’un seul, je me mettrais à instruire et à soigner les moujiks ?  Je te le demande.

Sonia

Et moi justement je ne comprends pas pourquoi tu ne t’y mets pas . Il faut essayer, après tu t’habitueras.  (elle l’enveloppe de ses bras).  Ecoute -moi, ce n’est pas bien de s’ennuyer, tu t’ennuies, tu ne trouves rien à faire, mais ce n’est pas bien, car le désoeuvrement et la mollesse, c’est contagieux.  Oncle Vania ne fait plus rien que de te suivre comme un petit chien, moi je prends du temps pour venir te parler, alors que je n’ai pas le droit, j’ai du travail. Et le docteur, lui qu’il fallait toujours supplier pour qu’il vienne, il est là tous les jours. Adieu forêts, adieu médecine.   Elena,  tu sais ce que tu es , tu es une jeteuse de sort, une envoûteuse.

Vania

Vous vous ennuyez. (excité). Soyez lucide, ma merveille, ma splendeur. Transformez vous en   nymphe aquatique, puisque ce sang là coule dans vos veines. Lâchez-vous pour une fois. Tombez amoureuse d’un génie des eaux, et plongez dans le tourbillon, que le grand professeur et nous tous, nous en restions bouche bée.

Elena

   Laissez moi donc tranquille. Vous remuez le couteau dans la plaie.

Elle veut s’en aller

Vania  (l’en empêchant)

Excusez moi, ma petite source de bonheur, je ne le ferai plus, j’arrête. Je vous demande pardon. (il lui embrasse la main ) On fait la paix.

Elena

Franchement avec vous, il faut avoir une patience d’ange.

Vania

En signe de paix et de réconciliation, je vais tout de suite vous apporter un bouquet de roses. Ce matin déjà, je vous avais préparé  des roses d’automne,  des roses charmantes et tristes

Sonia :  des roses d’automne, des roses charmantes et tristes

(elles regardent toutes les deux le paysage )

Elena : Déjà septembre. Quand je pense que nous allons passer tout l’hiver ici. (un temps).

Où est le docteur ?

Sonia : dans la chambre d’Oncle Vania. Il est en train d’écrire. Je ne sais quoi. Je suis contente qu’oncle Vania soit parti, j’ai besoin de te parler.

Elena : de quoi ?

Sonia : de quoi ? (elle pose sa tête sur la poitrine d’Elena)

Elena : voilà, calme toi(elle lui caresse les cheveux)    calme 

Sonia : je ne suis pas jolie

Elena : tu as de beaux cheveux.

Sonia : non. (elle se regarde dans un miroir). Quand une femme n’est pas jolie, on lui dit , tu as de beaux yeux , tu as de beaux cheveux. Je l’aime depuis plus de six ans, je l’aime plus que ma propre mère. Je l’entends, je sens qu’il prend ma main, je scrute partout, j’ai sans arrêt l’impression  qu’il va arriver, même  là, tout de suite.  Je veux sans cesse te voir pour te parler de lui. Il est ici tous les jours, mais il ne me regarde pas, il ne me voit pas. Est ce que tu peux imaginer la souffrance que c’est pour moi. Je n’ai aucun espoir, aucun , aucun. (désespérée). Oh mon dieu, donne moi des forces. Toute la nuit j’ai prié.  Sans arrêt, j’essaye de m’approcher de lui, C’est toujours moi qui prends l’initiative de lui parler, je le regarde dans les yeux, je perds toute fierté, je n’arrive pas à me contenir. Hier, je n’ai pas pu m’empêcher d’avouer cet amour à Oncle Vania. Tous les domestiques savent que je l’aime. Tout le monde le sait.

Elena : et lui ?

Sonia : non, il ne me remarque même pas.

Elena : (pensive)  C’est un homme curieux. Tu sais quoi, permets moi de  lui parler, je ne ferai que des  discrètes allusions, je serai prudente  (un temps) c’est vrai, pourquoi rester dans l’incertitude, tu me permets ?

Sonia dit oui de la tête

C’est parfait, soit il aime, soit il n’aime pas. Ce n’est pas difficile à savoir. Ne t’inquiète pas ma petite colombe, ne t’inquiète pas. Je l’interrogerai discrètement, il ne s’en apercevra même pas, nous devons savoir si c’est oui, ou si c’est non. 

Un temps

Si c’est non, qu’il ne mette plus les pieds ici, d’accord

Sonia dit oui de la tête

Vaut mieux ne plus le voir. On ne va pas faire traîner ça pendant des lustres. On va faire ça tout de suite. Il voulait me montrer des sortes de croquis.   Va lui dire que je veux le voir.

Sonia (émue)

Tu me diras toute la vérité ?

Elena : oui, bien sûr. Il me semble que la vérité qu’elle qu’elle soit est tout de même moins effrayante que l’incertitude. Fais -moi confiance, ma petite colombe.

Sonia : d’accord, oui, je vais lui dire que tu veux voir ses dessins.

(elle sort et s’arrête ).

Non l’incertitude,  c’est mieux, il reste l’espoir

Elena : comment ?

Sonia : non, rien  (elle s’en va)

Elena : (seule) : Il n’y a rien de pire que de connaître le secret de quelqu’un et de ne pas pouvoir l’aider.  (réfléchissant). C’est clair, il n’est pas amoureux d’elle, mais pourquoi ne se marierait –il pas avec elle, d’accord elle n’est pas jolie, mais pour un médecin de campagne, un peu âgé,  elle ferait une épouse excellente. Intelligente, bonne, pure. Non ce n’est pas ça… ce n’est pas ça. (un temps). Je la comprends, cette petite fille. Dans cette terrifiante atmosphère    d’ennui, quand on est entouré en guise d’êtres humains de tâches grisâtres, quand on  n’entend que des banalités, quand on ne fait rien d’autre que manger , boire dormir, d’un seul coup apparaît un homme, et cet homme ne ressemble pas aux autres, il est vivant, curieux, passionnant . C’est comme si dans la pénombre apparaissait la lumière de la lune. Subir le charme d’un tel homme, se laisser aller. Même moi je crois que je suis un peu prise par lui. C’est vrai, quand il n’est pas là, je m’ennuie. Rien que de penser à lui, cela me fait sourire.   Vania dit que dans mes veines coule du sang de nymphe aquatique, il m’a dit : « lâchez vous pour une fois ». C’est peut- être ce que je dois faire. S’envoler comme un oiseau en liberté,  loin de vous tous,  de vos faces somnolentes, de vos conversations, oublier que vous existez, vous tous autant que vous êtes. Mais je suis peureuse, timide, je serais dévorée par le remords. Il vient tous les jours ici, je crois savoir pourquoi il vient. Je culpabilise à l’avance, je me vois déjà à genou devant Sonia, en train de lui demander pardon en pleurant.

Astrov ( entrant avec un rouleau à la main ou un ordi )

Bonjour (il lui serre la main ) vous vouliez voir mes graphiques ?

Elena :

Hier, vous m’avez promis de  me les  montrer, vous avez cinq minutes ?

Astrov : pas de problème. (il installe son matériel) Où êtes vous née ?

Elena : A Petersbourg

Astrov :  où avez -vous étudié ?

Elena :  au conservatoire

Astrov : Alors cela n’a aucun intérêt pour vous

Elena : pourquoi, c’est vrai que je ne connais pas la campagne, mais j’ai beaucoup lu.

Astrov : je vous explique. Dans cette maison, j’ai mon coin à moi… dans la chambre de Vania . Quand je suis épuisé, ivre de fatigue, je m’amuse avec mes statistiques pendant une ou deux heures. Vania et Sonia font leurs comptes avec leur boulier, et moi je suis dans mon coin, et je fais mes mises à jour. Je me sens bien au chaud, tranquille et le  grillon chante. Ce plaisir je ne me l’offre qu’une fois par mois environ.

Regardez bien : c’est notre district, il y a cinquante ans. En vert clair, vous avez les forêts. Vous voyez bien que la moitié de la surface est occupée par des forêts. Là où j’ai mis les hachures rouges, c’est qu’il y avait là des élans et des chevreuils. Je montre en même temps la flore et la faune. Sur ce lac, il y avait des oies , des cygnes et des canards, et les vieux s’en souviennent, des oiseaux de toutes sortes qui s’envolaient en nuées.Là vous avez  en dehors des bourgs et des villages, des hameaux, des petites fermes, des tous petits monastères pour ermites, et des moulins à eau, là en bleu clair ce sont les bovidés et les chevaux. Là il y a beaucoup de bleu clair , c’est qu’ils sont nombreux. Chaque ferme avait trois chevaux.

Pause

Maintenant constatez , c’est il y a vingt cinq ans. Voyez, un tiers de la forêt a disparu, il n’y a  plus de chevreuil, encore quelques élans.  Le vert et le  bleu sont en diminution. Etc. etc.  passons à aujourd’hui, il reste un peu de vert, mais sans continuité, les élans, les cygnes, les coqs de bruyère, terminé, les hameaux, les fermes isolées, les ermitages, les moulins, plus de trace. C’est la dégénérescence, graduelle, incontestable, encore dix ou quinze ans à ce train- là, elle sera totale.

Vous allez me dire que c’est le progrès l’évolution, la vie ancienne qui laisse la place à la vie nouvelle. D’accord avec vous, si ces forêts exterminées  étaient remplacées par des routes, des chemins de fer, s’il y avait là des usines,  des fabriques, des écoles, si les gens étaient en meilleure santé,  plus intelligents, mais pas du tout, ce sont toujours les mêmes marais, les moustiques, l’absence de route, la misère , le typhus, la diphtérie, les incendies. Nous avons là une véritable dégénérescence, qui provient d’un total non- respect de la nature, d’une dégénérescence qui a pour cause les habitudes, l’absence de conscience, l’ignorance crasse, quand l’homme affamé, grelottant de froid, malade, pour survivre , sauver ses enfants se jette instinctivement , inconsciemment sur tout ce qui peut rassasier sa faim et se réchauffer, et qu’il détruit tout sans penser au lendemain

On a tout détruit, on n’a rien créé à la place.

(avec froideur) Je vois que cela ne vous intéresse pas.

Elena : je n’y connais rien

Astrov :  il ne s’agit pas de s’y connaître, cela ne vous intéresse pas. C’est clair.

Elena : Franchement, je pensais à autre chose. Excusez moi, je dois vous faire subir un petit interrogatoire, et je suis un peu gênée, je ne sais pas comment commencer.

Astrov :  Un interrogatoire ?

Elena : oui, un interrogatoire, mais assez innocent.

(ils s’installent)

Il s’agit d’une jeune personne. Voulez -vous que nous parlions franchement, sans détour, en honnêtes gens en amis. Nous parlerons et puis nous oublierons le sujet de notre conversation. D’accord ?

Astrov :  d’accord

Elena :  Il s’agit de ma belle fille, Sonia, elle vous plaît ?

Astrov :  oui, j’ai de l’estime pour elle.

Elena :   Mais comme femme, elle vous plaît ?

Astrov :  (hésitant) : non

Elena :   Deux ou trois mots encore, et c’est tout, vous n’ avez rien remarqué ?

Astrov :  Non, rien

Elena : (lui prenant la main) :  vous ne l’aimez pas, ça se voit dans vos yeux, elle souffre,  vous comprenez, cessez de venir ici.

Astrov : (il se lève)  Ma vie est faite, et puis  je n’ai pas le temps, ces choses -là, non ce n’est pas pour moi (gêne)

Elena : Ce genre de conversation est très désagréable, j’ai l’impression de porter une tonne sur mon dos. On oublie, je n’ai jamais parlé de rien, nous sommes d’accord ?  Partez, vous êtes un homme intelligent, vous comprenez.

Pause

Je suis toute rouge

Astrov : Vous m’auriez parlé de ce sujet il y a un mois ou deux, j’aurai pu réfléchir, mais maintenant (il hausse les épaules) . Si elle souffre, alors bien sûr, mais il y a quelque chose qui m’échappe : pourquoi cet interrogatoire maintenant, là. (il la regarde dans les yeux et la menace du doigt),  vous, vous êtes une rusée.

Elena : Pourquoi vous me dîtes cela ?

Astrov : (riant) Rusée. Bon admettons que Sonia souffre, bon d’accord, mais pourquoi cet interrogatoire ?  (l’empêchant de parler, vivement ) Arrêtez, ne  jouez pas à la naïve, Vous savez parfaitement pourquoi je suis ici tous les jours, pourquoi et pour qui.  Adorable petite tigresse, ne me regardez pas comme ça, je suis un vieux renard.

Elena : (perplexe) : moi  une tigresse ? Je ne saisis pas bien

Astrov :  Ma petite belette toute douce. Il vous faut des victimes. Depuis un mois je ne fais rien, j’ai tout laissé en plan. Je ne fais que vous chercher avec un désir gigantesque,  et cela vous plait énormément, c’est dingue comme cela vous plait. Voilà ça y est, je suis vaincu, pas besoin d’interrogatoire. (croisant et baissant la tête), je suis à vous, servez vous, dévorez moi.

Elena : vous êtes fou

Astrov : (riant les dents serrées) :  vous êtes timide ?

Elena :  je ne suis pas du tout la femme facile que vous imaginez, mais pas du tout (elle veut partir)

Astrov : (lui barrant la route) :  je vais m’en aller, je ne reviendrai plus mais (il lui prend la main, regarde alentour). Je veux vous retrouver.  Dîtes moi où ?  Dépêchez vous, c’est trop dangereux ici, (avec passion)  elle est belle, elle est trop belle. Je veux juste embrasser vos cheveux, ils sentent si bons.

 

Elena :  je vous jure

Astrov :  Non non , faut pas jurer, ce n’est pas le moment.   Quelle beauté, ces mains ! (il lui embrasse les mains )

Elena :  Je ne veux pas, arrêtez, partez. (retirant ses mains )  vous êtes devenu fou.

Astrov : allez vite, donnez -moi un rendez -vous pour demain.  Où ça ?  Où ? (il lui prend la taille). Tu vois, c’est obligé, faut qu’on se revoie.

(il l’embrasse, à ce moment entre Vania avec un bouquet de roses, il s’arrête)

Elena : s’il vous plaît, je ne peux pas ( elle appuie sa tête sur la poitrine d’Astrov). Non. (elle essaie de se dégager)

Astrov :  Demain à deux heures à la maison forestière, d’accord ? deux heures, tu viendras,  tu viendras ?

Elena : (voyant Vania) :  Lâchez moi… ( abominablement gênée, elle s’éloigne), je suis trop mal

Vania : (bouleversé, s’essuie le front, pose le bouquet )

Ce n’est rien , non, ce n’est rien.

Astrov :Le temps n’est pas désagréable aujourd’hui, mon cher Vania. Le matin il fait gris, cela sent la pluie, et l’après midi, le soleil se lève. Il ne faut pas se plaindre, c’est un bel automne, le blé d’hiver pousse, il n’y a qu’un ennui, les jours raccourcissent. (il disparaît)

Elena : (se précipitant sur Vania)  Il faut absolument que vous fassiez en sorte que mon mari et moi-même puissions nous en aller aujourd’hui même. Faîtes votre possible. Vous avez compris : aujourd’hui même

Vania :  quoi ? oui ? bon d’accord. Elena, j’ai tout vu

Elena : je dois partir d’ici aujourd’hui même

Arrivent le professeur, Sonia, Téléguine, Marina

Teleguine : Moi aussi, votre excellence, je me sens patraque. Cela fait deux jours que je ne suis pas bien. C’est la tête, je ne sais pas…

Le professeur : Ils sont où les autres ?  Je n’aime pas cette demeure, un vrai labyrinthe. Vingt six pièces immenses, chacun parti de son côté, vous ne pouvez jamais trouver qui que ce soit.

(il sonne) . faîtes venir Maria, et Elena où est elle ?

Elena : je suis ici

Le professeur : Mesdames, Messieurs, je vous prie de bien vouloir vous asseoir

Sonia : (impatiente) : Qu’est ce qu’il a dit ?

Elena : plus tard

Sonia :   Tu es nerveuse, tu a l’air bizarre, (elle scrute le visage d’Elena), j’ai compris. Il a dit qu’il ne viendrait plus ici ?  C’est ça (un temps) dis c’est ça …

Elena fait oui de la tête

Le professeur : (à Téléguine) : La maladie, on peut encore s’en accommoder, mais la campagne, excusez moi, la campagne, c’est épouvantable, j’ai l’impression d’être tombé sur une planète inconnue . 

Mesdames Messieurs, prenez place, je vous en prie. Sonia.

(Sonia n’entend plus rien, elle se tient debout , triste , tête baissée)

Sonia, s’il te plaît, (un  temps) on dirait qu’elle n’entend pas. Marina, s’il te plaît, assieds toi donc là. (elle tricote un bas).

Je vous en prie, Mesdames, Messieurs , comme on dit vulgairement, je ne vais pas me cacher derrière une boîte d’allumettes, pour réclamer toute votre attention.

(il rit de son humour)

Vania :  (perturbé)

Je me sens de trop, je peux m’en aller ?

Le professeur   : pas du tout, c’est de toi qu’on a le plus besoin

Vania : C’est quoi cette comédie, vous désirez quoi ?

Le professeur :  Pourquoi ce vouvoiement ?  Ne te fâche pas, si j’ai des torts envers toi, pardonne moi, je te prie.

Vania : laisse tomber ce ton, allez, vite au but, tu veux quoi exactement ?

Entre Maria

Le professeur : enfin la voilà, votre maman, Vania, on va pouvoir commencer

Mesdames, Messieurs, je vous ai  convoqué pour vous annoncer une nouvelle assez fâcheuse : le petit chat est mort. Mais non… je plaisante.

Je vous ai rassemblé ici même, pour vous demander aide et conseil, et connaissant votre inestimable bonté, je pense que vous ne manquerez pas de me les prodiguer.

Je suis un scientifique, ma vie ce sont les livres, je n’ai pas de sens pratique. Il m’est impossible de traiter une affaire sans le conseil de personnes compétentes. Et je te le demande à toi, Vania, à vous Téléguine, et à vous Maria. Manet omnes una nox, comme dit Horace une même nuit nous attend tous. Pour être plus précis, nous sommes tous dans la main de Dieu. Je suis vieux, je suis malade, et je pense qu’il est temps de régulariser certains problèmes matériels, qui concernent ma famille.

Ma vie se termine, et  ce n’est pas à moi que je pense, mais j’ai une femme jeune, Mon Eléna, et une fille à marier, ma petite Sonia.

(un temps)

Je ne peux pas m’éterniser à la campagne, cela m’est impossible, nous ne sommes pas faits pour vivre à la campagne, or je n’ai pas les moyens de vivre en ville avec les revenus que me rapporte le domaine.

Je pourrais vendre la forêt, certes, mais une seule fois, je ne pourrais pas le faire chaque année. Il me faut donc trouver une solution qui me garantisse des revenus réguliers. J’ai donc eu l’idée d’une mesure que je veux soumettre à votre jugement. Je vais, si vous le voulez bien,  vous l’exposer dans ses grandes lignes sans rentrer dans les détails .

Notre domaine ne rapporte en moyenne pas plus de 2%. Je vous propose donc de le vendre. En plaçant l’argent de la vente, nous pourrions obtenir un rendement de 4 ou même de 5%. Nous pourrions même dégager un excédent de quelques milliers de roubles qui nous permettrait d’acheter une villa en Finlande.

Vania : Attends, je pense que j’ai mal entendu, veux -tu répéter s’il te plaît ce que tu viens de dire.

Le professeur : tout à fait.  Je place l’argent, et je dégage un excédent pour acheter une villa en Finlande.

Vania : pas la Finlande, tu as dit encore autre chose.

Le professeur :  Je propose de vendre le domaine.

Vania :  c’est bien de cela qu’il s’agit. Tu vas vendre le domaine. Très bien. Riche idée. Et Maman, et Sonia, et moi, oui, nous, où veux-tu qu’on aille ?

Le professeur : Nous règlerons chaque chose en son temps. Pas tout à la fois.

Vania : Là, j e crois que je perds la boule, je ne comprends plus rien. Je croyais naïvement que le domaine était la propriété exclusive de Sonia. Je croyais que mon père avait clairement légué le domaine à ma sœur Véra, et que par conséquent, vu les lois en vigueur, qui ne sont pas écrites en  chinois,  à la mort de Véra, le domaine revenait à sa fille Sonia, ma nièce.

 

Le professeur : Tu dis vrai. Qui dit le contraire ? le domaine appartient bel et bien à Sonia. Sans l’accord de Sonia, je ne bougerai pas le petit doigt. Et si je le vends c’est pour le bien de Sonia.

Vania :   Là c’est trop,  je ne comprends plus rien, soit je déjante soit…soit…

Maria : Vania, s’il te plaît, ne contredis pas le professeur. Crois -moi, il sait mieux que quiconque  ce qui est bien et ce qui est mal.

Vania : Non, vite un verre d’eau, je dois boire. (il boit). Dîtes ce que vous voulez, ce que vous voulez.

Le professeur :  je ne vois pas où est le problème. Je ne comprends pas ton émotion, Vania. Je ne dis pas que ma proposition est la meilleure. Si tout le monde est contre, je renoncerai.

Un temps

Teleguine : (ému) : Votre excellence, j’ajouterai à vos propos que j’éprouve pour la science, non seulement de la vénération, mais également une réelle empathie. Le frère de la femme de mon frère, Grigori Ilitch Tsipidripilonpomponi dont vous avez peut être fait la connaissance, vous savez Constantin Trifimovitch Lakédiemenoff était un maître en…

Vania : La ferme, face de morille,  c’est grave. Tu parleras de ça plus tard. (au professeur), tiens justement tu peux lui demander à lui… Cette propriété a été achetée à son oncle.

Le professeur : Mais pourquoi je lui demanderais, pour quelle raison ?

Vania : Ce domaine a été acheté à l’époque pour 95 000 roubles. Mon père n’en a payé que 70 000. Il restait donc une dette de 25 000 roubles. Maintenant écoute moi bien, ce domaine n’aurait pas été acheté,  si je n’avais pas renoncé à ma part d’héritage en faveur de ma sœur Véra, que j’aimais passionnément. Ce n’est pas tout. Pendant dix ans, j’ai travaillé comme un malade et j’ai réussi à rembourser toute la dette.

Le professeur : Je regrette d’avoir entamé cette discussion.

Vania :  Si aujourd’hui le domaine est débarrassé de toute dette, s’il n’est pas en faillite, c’est grâce à moi, à mon effort personnel. Et maintenant, on veut m’expulser comme un malpropre.

Le professeur : je ne comprends pas où tu veux en venir.

Vania : Pendant 25 ans, j’ai géré cette propriété, j’ai trimé, je t’ai envoyé l’argent comme le plus consciencieux des intendants, et toi tu ne m’as jamais remercié une seule fois. Pendant tout ce temps- là, je n’ai reçu de toi comme salaire  que cinq cents roubles par an… une misère. Et toi, il ne t’est jamais venu à l’esprit de m’augmenter, pas du moindre rouble.

Le professeur :Vania, comment aurais-je pu le savoir ? Je suis dépourvu de tout sens pratique, je ne comprends rien à toutes ces questions. Tu n’avais qu’à t’augmenter toi-même autant que tu le voulais.

Vania : Pourquoi est ce que je n’ai pas volé ?  Vous devriez me mépriser de ne pas avoir volé. J’aurais dû le faire, et aujourd’hui, je ne serais pas là,  à mendier.

Maria : Vania,  veux -tu…

Téléguine : Vania, mon petit, mon cher ami. Arrête, j’en tremble. Il y avait une bonne entente, et voilà (il l’embrasse) tout est gâché, c’est malheureux.

Vania : Vingt cinq ans que je suis avec cette mère -là, coincé comme une taupe entre quatre murs. Toutes nos pensées, tous nos sentiments n’étaient que pour toi seul. Les nuits, nous les avons gâchées  à lire tes articles et tes livres qu’aujourd’hui j’exècre profondément.

Teleguine : Vania, je t’en supplie, arrête, je ne peux pas…

Le professeur : (en colère) :Je ne comprends pas, mais qu’est ce que tu veux ?

Vania : Tu écris sur l’art, tu ne comprends rien à l’art, ta littérature c’est du vent,  c ‘est de la cochonnerie.

Le professeur : Mais calmez le, s’il vous plait, sinon je m’en vais.

Elena : Vania, je vous le demande solennellement, taisez vous.

Vania :   Non, je ne me tairai pas (lui barrant la route) Attends, je n’ai pas fini. Tu as gâché ma vie, tu m’as empêché de vivre, à cause de toi je n’ai pas eu de vie. Tu m’as volé ma vie.  T u es mon pire ennemi.

Teleguine : C’est affreux, c’est insupportable, je m’éclipse (il sort bouleversé)

Le professeur :  mais quel est ton problème ? Comment oses- tu me  parler sur ce ton là, et proférer de telles horreurs. Tu n’es qu’un raté, c’est tout. Si ce domaine t’appartient, garde le, garde le, je n’en veux pas de ta propriété.

Elena : Je m’en vais. Je ne peux pas rester une minute de plus dans cet enfer. (elle crie) je n’en peux plus, je n’en peux plus !

Vania : Je suis complètement cassé. J’ai de l’énergie, j’ai de la volonté, j’ai du courage. Si j’avais vécu normalement, j’aurais pu devenir un Schopenhauer, un Dostoïevski. Qu’est ce que j’ai ? Je ne sais plus ce que je dis, je deviens fou. Maman, je suis totalement détruit. Maman !

Maria : (avec sévérité)  Vania, écoute  le professeur.

Sonia ( se serre contre Marina) : Ma petite nounou, ma petite nounou.

Vania : Maman, dis- moi ce que je dois faire. Non, c’est inutile, ne dis rien,  je sais. (au professeur). Tu n’es pas prêt de m’oublier.  

(il s’en va suivi de sa mère)

Le professeur : Mesdames, Messieurs, c’est  quoi  tout ce tintamarre.   Débarrassez -moi de cet énergumène. Je refuse de vivre sous le même toit que lui. Il habite ici, juste à côté de moi. Qu’il déménage, il peut s’installer au village ou dans les communs. Sinon c’est moi qui m’en vais. Il n’est pas question que je vive à ses côtés. C’est totalement exclu.

Elena : (au professeur)  Il faut que nous partions le plus vite possible.

Le professeur : c’est un raté, un vrai raté !

Sonia : (à genoux, elle se tourne vers son père, nerveuse à travers les larmes)

Il faut que tu sois compréhensif, Papa. Oncle Vania et moi, nous sommes si malheureux. Papa, il faut que tu fasses preuve de bonté. Rappelle toi quand tu étais plus jeune, Oncle Vania et grand mère passaient des nuits entières à traduire des livres pour toi, à recopier tes manuscrits. Toutes les nuits. On travaillait sans relâche, Oncle Vania et moi. On n’a jamais dépensé un seul sou pour nous -mêmes, on avait peur de le faire,  on t’envoyait tout l’argent.  Notre pain, on ne l’a pas volé, ce n’est pas ce que je dis, je ne dis pas ça, faut que tu comprennes. Faut que tu fasses preuve de grandeur d’âme.

Elena :  (au professeur)     je t’en supplie, explique toi avec lui.

Le professeur :  D’accord, je vais m’expliquer avec lui, je ne l’accuse de rien , je ne me fâche pas, mais franchement son attitude est pour le moins déplacée. C’est entendu, je vais aller le trouver.

Elena : essaie d’être plus gentil avec lui, calme le.

(ils sortent)

Sonia : ( se serrant contre la nourrice)

Ma chère nounou, ma petite nounou

Marina :

Ce n’est rien, ce n’est pas grave. Ça cacarde et ça cacarde comme les oies, puis ça s’arrête, ça cacarde et ça cacarde, puis le calme revient. 

Sonia : Ma  nounou

Marina : (elle lui caresse la tête)

Tu trembles comme s’il faisait froid. Calme toi, tu es ma petite orpheline préférée. Dieu est bon. Un peu de tilleul ou une infusion de framboise et ça passera. Ne t’en fais pas, ma petite orpheline.  Ecoute moi ça, tu les entends ces oies, elles se chamaillent. Ah les sales bêtes.

Coup de feu

Eléna crie

Sonia tressaille

Marina : Oïe Oïe Oïe mon dieu, pourvu que

Le professeur :  (il titube, tremblant de frayeur)

Retenez le, il est devenu fou.

Eléna se battant avec Vania

Elena : allez,  lâchez moi ça. Donnez -moi ça

Vania (se dégageant )

Laissez moi faire Elena.

Où est- il ? Le voilà. (il tire)

 Raté, j’ai encore raté mon coup.

Salaud, vieux salaud !

(il jette le revolver par terre et épuisé s’assied, le professeur est abasourdi, Eléna se sent mal)

Elena : emportez moi, je ne veux pas rester ici, à l’aide s’il vous plaît, tuez moi,  allez y, je ne veux pas rester ici, je ne veux plus

Vania :  Mais je fais quoi là, je fais quoi

Sonia : ma nounou, ma petite nounou

FIN DE L’ACTE 3

ACTE IV

Téleguine et Marina dévident un écheveau de laine

Teleguine : Il serait fort opportun, ma chère  Marina, que vous fassiez preuve de plus de célérité, car je présume  fort que nous allons être appelés dans quelques instants pour la cérémonie d’adieux.  Ils ont fait sortir la voiture.

Marina : Je fais ce que je peux

Teleguine : Ils partent pour Kharkov, c’est là qu’ils vont vivre.

Marina : Tant mieux

Teleguine ;  Quelle histoire. Je pense qu’Elena surtout a eu très peur .Vous vous souvenez  comme elle criait « je ne veux pas rester ici, à l’aide s’il vous plaît, je veux m’en aller au plus vite , allons à Kharkov chercher du calme  et nous enverrons chercher nos bagages plus tard ». Ils partent sans bagage. Marina, il était donc écrit qu’ils ne devaient pas rester ici, le destin l’a décidé ainsi.

Marina : c’est mieux comme ça.  Quelle agitation, et ces coups de feu, quelle honte

Teleguine : On dirait un tableau d’Aîvazovski

Marina :  Je n’osais même pas regarder . (un temps)

Nous allons reprendre nos habitudes. Le thé à 7 heures du matin, le déjeuner à midi, et le soir on se mettra à table pour souper. Comme chez les gens normaux, comme chez les paysans.

Oh Dieu qui règne là -haut, excuse tous mes pêchés « il y a longtemps que je n’ai pas mangé de nouilles ».

Teleguine : C’est vrai, il y a bien longtemps que nous n’avons pas fait de nouilles  à la maison. Bien longtemps. Ce matin, Marina, je suis passé par le village et l’épicier a crié dans mon dos. « hé toi , espèce de pique assiette ». Il est très pénible d’entendre ce genre d’allégations.

Marina : C’est sans importance, petite luge,  ne sommes nous pas  tous les pique assiettes du bon Dieu ? Que cela soit toi, Sonia, ou Vania, personne ne reste sans rien faire ici, tout le monde travaille. Sonia, où est elle ? 

Teleguine : au jardin avec le docteur, ils cherchent Vania, ils ont peur qu’il se tire une balle  

Marina : son pistolet, où est il ? 

Teléguine :  (baissant la voix) Je l’ai caché dans la cave

Marina :   Dieu serait fier  de toi…

Arrivent le docteur et Vania

 Vania :Lâche moi (à Marina et Téléguine)Vous, dégagez. Je veux rester seul   une petite heure au moins. Et puis ça va comme ça le flicage.

Téleguine : je dégage,  je dégage Vania

Marina : comme des oies je te dis, et  ga gga ggga

(elle s’en va sa laine à la main)

Vania : laisse -moi

Astrov :  je te laisserai tranquille avec grand plaisir,  il y a longtemps que je devrais être parti,  mais je ne te lâcherai  que  lorsque tu m’auras rendu ce que tu m’as pris

Vania : Je ne t’ai rien pris

Astrov :  je suis sérieux, Vania, il faut que je parte au plus tôt

Vania ; je ne t’ai rien pris du tout

Astrov : ah bon , et bien tant pis j’attendrai encore un peu, mais après tu m’excuseras , je vais être obligé d’utiliser la force, on va te ligoter et te fouiller.  Je suis très sérieux, là.

Vania : je m’en fiche.  (un temps ). Je suis trop bête,  je tire deux fois, et je le rate deux fois, je m’en voudrais toute ma vie.

Astrov : Si t’avais envie de tirer, il fallait te mettre une balle dans la tête

Vania : c’est étrange, hein ?  J’ai fait une tentative de meurtre, et on ne m’arrête pas, on ne me livre pas à la justice. Ce qui veut dire que l’on me considère comme fou.  (il rit méchamment). Je suis fou, mais ils ne sont pas fous ceux qui sous le masque d’un professeur, de mage savant, cachent leur manque de talent, leur stupidité, leur égoïsme. Ceux –là, ils ne sont pas fous et elles ne sont pas folles, celles qui épousent des vieillards et les trompent aux yeux de tous. Je t’ai vu quand tu la tenais dans tes bras, je t’ai vu.

Astrov : mais oui dans mes brrrras, dans mes brrras, je l’ai prrrise et embrrrassée. Et toc, et  prends ça   (il lui fait un pied de nez, ou un bras d’honneur)

Vania (regardant la porte) :  Comment cette terre peut elle encore vous supporter ?

Astrov :  tu dis n’importe quoi là…

Vania :  et alors ?  Si je suis fou, et irresponsable, j’ai bien le droit de dire n’importe quoi.

Astrov :  On connaît la  rengaine. Tu n’es même pas fou, tu es juste une sorte d’imbécile,  un petit  peu  excité. Dans le temps, je considérais les imbéciles comme des anormaux, des malades, Maintenant je pense que l’état normal d’un homme c’est d’être imbécile. Donc tu es tout à fait normal.

Vania : (se prenant le visage dans les mains) : J’ai honte, si tu savais comme j’ai honte. Je ne connais pas de plus grande douleur que ma honte. C’est trop dur. Qu’est ce que je peux faire ? Qu’est ce que je peux faire ?

Astrov : Rien

Vania :  Donne moi quelque chose. Pour que j’oublie. J’ai 47 ans, supposons que je vive jusqu’à 60 ans, il me reste 13 ans à vivre. C’est long treize ans. Comment est ce que je peux vivre encore treize ans.  Qu’est ce que je peux faire ?  Comment remplir treize années ?Tu comprends. Si seulement on pouvait vivre autrement,  se réveiller par une matinée claire tranquille,  et recommencer sa vie en oubliant le passé. Je rêve d’une vie nouvelle.  Comment faire ? comment m’y prendre ? dis-  le moi, toi

Astrov : (avec dépit) : Arrête s’il te plaît, ça va comme ça, une vie nouvelle, tu veux une  vie nouvelle, mais tu ne  vois pas que toi comme moi,  nos situations sont désespérées

Vania :  tu crois ?

Astrov :  absolument

Vania : Donne moi quelque chose, ça me  brûle-là (il montre son cœur)

Astrov : (criant, en colère)   Tu m’emmerdes, tu comprends ça.  (se radoucissant) Ceux qui vivront après nous dans cent ans ou deux cents ans,  et qui nous mépriseront  d’avoir gâché nos vies , ceux -là peut -être trouveront le secret du bonheur.   Pour nous, mon vieux, il ne reste  qu’un   espoir, celui de pouvoir rêver sous terre, de faire des rêves agréables dans notre cercueil.  Mais oui, tu sais, dans le district, il n’y avait que deux hommes intelligents et honnêtes, toi et moi.  Il n’aura même pas fallu dix ans pour que la vie quotidienne, cette saloperie de vie petite -bourgeoise  s’empare de nous, nous imprègne  de ses exhalations fétides et fasse de nous des imbéciles comme tout le monde. Mais n’essaie pas de faire diversion, rends -moi ce que tu m’as pris

Vania : Je ne t’ai rien pris

Astrov : Tu m’as pris dans ma trousse un flacon de morphine. (pause).Ecoute si tu veux te suicider, fais- le, va dans la forêt, et tire toi une balle dans la tête. Mais rends -moi la morphine. Sinon ça va jaser derrière notre dos, on va m’accuser de non-assistance

à personne en danger, déjà que faire ton autopsie cela ne sera pas très drôle…

(arrive Sonia)

Vania : Laisse moi tranquille !

Astrov :  Sonia, s’il vous plaît, votre Oncle m’a volé un flacon de morphine dans ma trousse, il refuse absolument de me le rendre, dîtes lui que je n’ai pas le temps, je dois m’en aller.

Sonia : Oncle Vania, c’est vrai ? Tu as pris la morphine.

Astrov : j’en suis absolument sûr

Sonia : Oncle Vania, rends- la. Tu sais, je suis aussi malheureuse que toi, mais  voilà, j’accepte de souffrir, et je souffrirai jusqu’à ma mort. Toi aussi, Oncle Vania, il faut que tu acceptes. (pause) Rends la morphine, c’est moi, ta petite Sonia qui te le demande.Tu es mon oncle, je sais que c’est dur,  c’est très dur, je le sais, mais il faut résister.

Vania : (allant chercher la fiole cachée) :   prends, voilà. (à Sonia ) : Mais il faut vite que je me mette au travail, faire quelque chose, sinon je ne tiendrai pas

Sonia : Mais oui, il faut travailler, dès qu’ils seront partis, on s’y remettra. (elle feuillette des papiers) ; nous sommes en retard, très en retard.

Astrov : eh bien je vais pouvoir enfin y aller.

Elena (entrant)   :   Vania, vous êtes là, le professeur voudrait vous parler

Sonia : Vas y, Oncle Vania, il faut que tu fasses la paix avec mon père, c’est indispensable

(Sonia et Vania sortent)

Elena :je m’en  vais (tendant sa main à Astrov)

Astrov : tout de suite

Elena : tout est prêt

Astrov : alors au revoir…

Elena : Vous m’aviez promis de partir aujourd’hui- même

Astrov :  c’est exact, mais je suis sur le point de m’en aller moi aussi. Pause. Vous avez eu peur. (il lui prend la main) . ça fait tellement peur

Elena : oui

Astrov : : Et si vous restiez quand même, hein, allez, demain, on se retrouve à la maison forestière.

Elena : Impossible, tout est prêt pour partir, et c’est pour cette raison que j’ose vous regarder droit dans les yeux. Je vous demande une seule chose, ne pensez pas trop de mal de moi, j’aimerais que vous ayez de l’estime pour moi.

Astrov : Allez, (geste d’impatience) restez, je vous le demande.  Franchement, vous faîtes quoi de votre vie ?  Vous n’avez aucun objectif, nulle part où fixer votre attention. Alors tôt ou tard c’est sûr, vos  désirs l’emporteront. Et il vaudrait mieux que cela soit ici qu’à Kharkhov ou à Koursk ou je ne sais pas où. Ici, Elena en pleine nature, ce serait poétique, et l’automne est si doux. Il y a une petite maison forestière, et des vieux domaines en ruine tout à fait dans le style de Tourgueniev.

Elena : Vous êtes quelqu’un de drôle. Je suis en colère à cause de vous, et pourtant je garderai un bon souvenir de vous. Vous êtes un homme intéressant, original. Nous n’allons plus jamais nous revoir, alors je veux bien vous l’avouer, j’ai été un petit peu amoureuse de vous. Bon, voilà, c’est tout, serrons nous la main et quittons nous en bons amis. Ne gardez pas de moi un vilain souvenir.

Astrov : (lui serrant la main) : alors partez. (songeur). Vous semblez être quelqu’un de bien, de sensible et en même temps, vous engendrez une atmosphère étrange. Vous débarquez ici avec votre mari, et tous ceux qui travaillaient, qui s’affairaient, qui faisaient quelque chose, ont été  obligés de tout laisser en plan, et de ne plus que s’occuper de vous, et de votre mari avec sa goutte pendant tout l’été. Tous les deux, lui et vous, vous nous avez entraîné dans votre oisiveté. J’ai été séduit par votre charme, et je ne pouvais plus rien faire. Pendant ce temps -là, les gens tombaient malades, et dans mes pépinières les paysans venaient faire paître leurs bêtes. Ainsi partout où vous posez le pied, vous et votre mari, partout vous n’apportez que  de la destruction. Je plaisante bien sûr, mais tout de même, c’est étrange, vous seriez restée plus longtemps, ce serait terminé par un désastre. Moi j’aurais été anéanti, et vous de même. Allez -vous en, finita la commedia.

Elena :  (elle lui prend un crayon) : Je vous prends ce crayon en souvenir de vous…

Astrov :  C’est étrange quand même, on fait connaissance, et puis brusquement sans savoir pourquoi, on ne se revoit plus jamais. C’est toujours comme ça dans la vie. Allez, il n’y a personne, profitons en  avant que Vania ne revienne avec son bouquet, laissez- moi juste vous donner un tout petit baiser d’adieu. Je peux ? (il l’embrasse sur la joue) . voilà, impeccable.

Elena : Je  vous souhaite beaucoup de bonheur.  ( jetant un coup d’œil tout autour). Tant pis, pour une fois.  ( elle l’étreint avec ferveur, mais tous deux s’écartent aussitôt l’un de l’autre). Il faut partir.

Astrov : Partez vite !  Tout est prêt,  alors allez partez.

Elena : Ils arrivent, j’entends du bruit

Astrov :  Finita

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Le professeur,   Maria, avec un livre,  Vania, Téléguine

Le professeur (à Vania) : Allez, il faut savoir oublier le passé pour avancer. Que d’évènements en peu de temps. J’ai tellement souffert que cela m’a fait réfléchir et je pourrai écrire toute une réflexion sur la conduite de la vie à l’adresse des jeunes générations. J’accepte tes excuses, accepte les miennes . Adieu

(ils s’embrassent trois fois )

Vania : Tu recevras régulièrement la même somme qu’auparavant. Tout sera comme par le passé.

Eléna embrasse Sonia

Le professeur : (baisant la main de Maria) :Maman

Maria (embrassant le professeur)

Excellence, faîtes vous faire une nouvelle photo et envoyez la moi. Vous savez quelle estime je vous porte.

Téleguine : Adieu votre excellence, ne nous oubliez pas.

Le professeur : (après avoir embrassé sa fille Sonia )

Adieu,  Adieu à tous. (Au docteur)/  Merci pour votre compagnie. Je respecte vos positions sur un tas de domaine, j’aime votre enthousiasme,  votre élan, vos passions, mais permettez au vieux professeur que je suis d’ajouter une seule sentence à mon discours d’adieu. Messieurs, il faut faire son œuvre, s’accomplir, agir, agir et faire son œuvre.  Adieu, et que la santé accompagne le cours de votre vie.

Il s’éloigne accompagné de Maria et de Sonia

Astrov  (baisant passionnément la main d’Elena)

Adieu, pardonnez -moi, nous ne nous verrons plus jamais

Elena (émue) : Adieu mon cher docteur

(elle l’embrasse dans les cheveux)

Astrov : Face de Morille,  peux -tu donner l’ordre de  faire  ouvrir le portail. 

Teleguine : bien entendu docteur, c ‘est  comme si c’était déjà fait.

(Téléguine s’en va, Vania et  Astrov restent seuls)

Astrov : rassemblant son matériel

Vous ne les accompagnez pas, vous.

Vania : Qu’ils s’en aillent, mais moi, moi je n’en peux plus Il faut vite que je trouve à m’occuper. Travailler, travailler.

(il  a un paquet de courrier à la main qu’il commence à ouvrir)

On entend la voiture qui démarre en klaxonnant)

Astrov :

Ça y est , ils sont partis Le professeur doit être soulagé, il n’est pas prêt de remettre les pieds ici. « Pars, pars, et surtout ne te retourne pas »

Sonia :  Partis. (elle s’essuie les yeux) Pourvu qu’il ne leur arrive rien sur la route. Alors Oncle Vania, ça y est, on peut s’y remettre

Vania : au travail, au travail

Sonia : ça faisait longtemps  hein, que l’on ne s’était pas retrouvé ensemble Oncle.Vania. Mon stylo ne marche plus, je n’ai plus d’encre. Eh bien cela me rend triste qu’ils soient partis.

Maria :  Ils sont partis (elle se plonge dans un livre)

Sonia ; On n’a qu’à commencer par les factures. Quel retard, c’est abominable, on a tout laissé en plan. Encore aujourd’hui, il y a quelqu’un qui est venu réclamer son paiement. On n’a qu’à commencer par trier le courrier, ensuite on répondra.

Vania :Facture à Monsieur……

(ils épluchent le courrier en silence)

Marina : moi, je n’ai qu’une envie, dormir.

Astrov : quel silence, juste un bruit de papier, un grillon au loin. Il fait bon, il fait chaud. Faut que j’y aille. Mais je n’ai pas envie de partir.  Ah oui, la voiture m’attend. Il ne me reste plus qu’à faire mes adieux.  Adieu honorables meubles, adieu samovar, adieu tables et chaises et je prends la route.

(il range ses affaires )

Marina :  Docteur, pourquoi vous pressez vous ? Restez encore un petit peu.

Astrov : C’est impossible

Vania :un arriéré de deux roubles soixante quinze.

Un moujik :  Docteur, votre voiture vous attend .

Astrov :ça va bien comme ça, j’ai compris. Prends ça, mais attention c’est fragile.

Le moujik : à vos ordres, docteur.

Le docteur : Bon,  c’est bon

Sonia : on vous revoit quand cher Docteur. ?

Le docteur : normalement pas avant l’été prochain . en hiver , c’est peu probable , mais s’il arrivait quelque chose, faîtes moi le savoir, j’arriverai aussitôt. ( il serre les mains). Merci pour le pain, merci pour le sel, merci pour votre gentillesse, en un mot, merci pour tout. (Il embrasse la nourrice sur la tête). Adieu, toi.

Marina : Docteur, vous ne pouvez pas partir sans prendre de thé

Docteur :je n’en veux pas ma belle

Marina : alors une petite vodka

Docteur : je ne dis pas non. J’ai un problème avec ma voiture, elle tousse, je l’avais remarqué hier quand Petrouchka est allé à la pompe

Vania : il faut changer les fers

Docteur : c’est ça oui, je vais être obligé  m’arrêter à Rojdviesténi chez le forgeron. C’est sûr ça.

(il déplie une carte)

L’Afrique, quand je pense que là -bas c’est la canicule, l’horreur

Vania : oui c’est sûr

Marina : (revient avec u