Version campagne avec Coupures. 2 H 04 Juin 06.

 ONCLE  VANIA A LA CAMPAGNE.

Une mise en scène d’Oncle Vania, scènes de vie à la campagne, de Tchekhov par le théâtre de l’Unité.

Avertissement d’Hervée.

Je ne ferai pas d’annonce à propos des portables, mais je lance un avertissement important à toutes les personnes qui ont choisi d’assister à la séance de ce soir.

Il s’agit d’une entreprise parfaitement idiote, idiote et inconfortable.

C’est idiot de jouer dehors, on est toujours mal, soit il fait trop chaud, soit il pleut, soit il fait trop froid.

Un vrai théâtre c’est tellement plus confortable, on est à l’abri, il y a des coulisses, des loges, les fauteuils sont moelleux, il y a des projecteurs.

Ici rien de tout ça . pas de coulisses, pas de loges, pas de fauteuils moelleux, pas  de projecteur.

Autre idiotie : les comédiens vont jouer sans micro, à voix nue, donc vous n’entendrez que la moitié du texte.

Idiotie également, nous allons jouer avec un seul projecteur le soleil, il est très approximatif, il n’y a pas de soir où il se couche à la même heure.

Jouer sur l’herbe, sans plateau encore une belle idiotie,, il est difficile de courir de danser ou même de marcher dans l’herbe, sans vous parler de ce qu’ont laissé les vaches comme souvenir.

Mais la pire des idioties c’est d’avoir choisi une pièce de Tchekhov, auteur intimiste par excellence, qui ne doit en aucun cas se jouer à l’extérieur.

Jouer Oncle Vania dans un pré uniquement parce que Tchekhov a sous titré sa pièce scènes de vie à la campagne, il faut être simple d’esprit pour suivre ce sous-titre à la lettre.

Quant à penser  que les époques se ressemblent, encore une idiotie , dire que nous sommes comme les Russes de 1900 installés sur une poudrière, et que comme eux nous allons sauter car nous ne pouvons pas vivre plus longtemps riches et aisés tandis que 3 milliards d’hommes vivent sous le seuil de pauvreté, excusez- moi, mais il faut être idiot pour croire que c’est ce message qui va passer.

De plus il est parfaitement idiot de faire jouer Vania, qui a 47 ans par un gosse de 28 ans et idiot de faire jouer le professeur qui a 72 ans par un garçon de 32 ans.

Pour conclure mon avertissement je dirai que c’est surtout idiot de continuer de faire du théâtre, cet art qui n’a fait aucun progrès depuis 2500 ans.

Le malheur c’est que nous avons toujours fait des idioties et que nous croyons encore maintenant que de l’idiotie peut naître une étincelle.

 

PROLOGUE.

Olga est dans le public.

Olga :C’est vraiment étrange de me retrouver au milieu de vous. C’est très très étrange. Si mon écrivain savait que 102 ans après sa mort, des acteurs français allaient jouer sa pièce Oncle Vania dans la petite ville de …… en France, je crois qu’il serait très étonné mais alors vraiment étonné parce qu’il n’aurait jamais imaginer ça. Mon écrivain c’est Tchekhov. Vous connaissez Tchekhov ? Si si, né en 60, mort en 4. Vous connaissez ? C’est pas grave petit à petit vous allez découvrir son univers. C’était quelqu’un qui avait un univers très prenant, en toit cas moi j’étais très prise par son univers, en fait, moi j’ai fait partie du Théâtre d’Art, du théâtre d’art à la portée de tous à Moscou. Olga Knipper, oui, oui, c’était moi.

Coup de sonnette.

 

Coups de clochette.

Départ en promenade.

 Young gods

Petite pause.

Ils sortent.

Hervée présente le premier acte.

Acte I : acte de présentation dans lequel Tchekhov expose les situations et présente les personnages, normalement il dure 45 minutes, mais si nous n’arrivons pas à créer la fameuse atmosphère tchekhovienne, il vous paraîtra beaucoup plus long et ce sera très pénible pour vous.

 Didascalie : Le décor représente un jardin, au fond une maison de maître, devant une terrasse, au milieu une allée. Sous un peuplier, une table servie pour le thé. Des tables, des chaises, des bancs, sur un banc une guitare, non loin de la table une balançoire. Il est 15 H, le temps est couvert.

Présentation des personnages : Marina, la nounou, une petite vieille, grasse et lymphatique, elle est assise près du samovar, elle tricote un bas. Au loin, le docteur va et vient, il habite à 30 km, on vient de l’appeler d’urgence pour soigner le vieux professeur.

 

Premier acte.

(l’après-midi, deux heures passées).

Marina : Docteur, une petite tasse de thé.

Le docteur : Non merci.

Marina : alors une petite vodka ?

Le docteur : Non de la vodka, je n’en prends pas tous les jours, et puis il fait chaud.

Depuis combien de temps se connaît-on ?

Marina : ça fait un bail, dites donc. Vous êtes arrivé dans le pays quand ça ? Véra, la mère de Sonia n’était pas encore décédée. Tant qu’elle était là, vous êtes venus nous voir deux hivers.  Je dirai onze ans, elle réfléchit ou peut être plus.

Le docteur : Est -ce que j’ai beaucoup changé depuis ?

Marina : beaucoup. Vous étiez jeune et beau en ce temps-làà, maintenant excusez- moi vous avez vieilli, vous n’êtes plus très beau, faut –dire aussi que vous ne crachez pas sur la vodka.

Le docteur : eh oui, en dix ans je suis devenu un autre homme. Pourquoi ? Je travaille trop. Debout, toujours debout. Même la nuit, on m’appelle pour des malades. Jamais un seul jour de congé. Comment ne pas vieillir dans ces conditions. Oïe, la vie est triste, sale, sotte. On s’enlise. Partout, partout on est pollué par la bêtise, alors comme ça soi –même on devient une espèce d’imbécile.  Regardez- moi ces moustaches qui m’ont poussé,( il les tortille) Marina, elles sont idiotes ces moustaches. Elles me ressemblent, pourtant je ne suis pas encore complètement détraqué, mais comment dire, mes désirs se sont éteints. Je ne veux rien, je n’ai envie de rie, je n’aime personne. (Il l’embrasse sur la tête).

Mais toi je t’aime, tu ressembles tellement à ma nounou de quand j’étais enfant.

Marina : Oh, vous voulez peut-- être casser la croûte ?

Le docteur.

Non. Pendant le carême, j’étais à Malitzkoïe. Là-bas il y avait le typhus, les gens étaient couchés par terre, pèle mêle avec les veaux, les vaches, les cochons. Une saleté, une puanteur. On m’amène un aiguilleur des chemins de fer, je dois l’opérer. Il meurt sous le chloroforme. Et là d’un seul coup, mes sentiments se sont mis à revivre en moi, et j’ai eu du remords comme si je l’avais assassiné. Je me suis assis sur une chaise et je me suis dit : « dans cent ans ou deux cents ans les gens qui vivront après nous et pour qui maintenant nous frayons le chemin. Auront –ils une pensée pour nous ? Mais non, ils nous auront oublié.

Marina : Si les hommes nous oublient, Dieu ne nous oubliera pas.

Le docteur : C’est beau ce que tu as dit là.

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Tous :Vania.

Vania : Oui… Oui.

Hervée :Oncle Vania, rôle éponyme, il est parti se recoucher après le petit déjeuner, il est débraillé, il arrange son élégante cravate de Dandy. . C’est lui qui s’occupe de l’exploitation agricole avec sa nièce Sonia.

Astrov : bien dormi ?

Vanina  : trop dormi.  Il baille. Attendez, depuis qu’ils sont arrivés ici, le professeur et sa femme, c’est l’horreur. Je ne fais plus rien, je dors le jour, je mange exotique, je bois, je bois. C’est pas bon ça. Dans le temps, on travaillait dur, Sonia et moi, et maintenant il n’y a plus qu’elle qui travaille, moi je dors, je mange, je bois. C’est pas bon tout ça…

Marina : hochant la tête C’est exactement ça.  Tout est chamboulé.    Le professeur prend son petit déjeuner à midi, alors l’eau du samovar bout toute la matinée. Avant, on déjeunait comme tout le monde vers midi ou une heure, maintenant on déjeune à 6 heures de l’après- midi, ou même 7  heures. Alors la nuit, Monsieur le professeur lit et écrit, et d’un seul coup, dong dong, dong il sonne, A deux heures du matin, Monsieur veut son thé. Alors, hop là, allumer le samovar, et j’en passe, c’est une catastrophe.

Astrov : Mais ils sont là pour combien de temps ?

Vania : (il sifflote) je ne sais pas moi, cent ans,  ils veulent s’installer ici.

Marina : là, par exemple. Le samovar bout depuis deux heures, et eux ils sont partis se promener.

On entend des voix.

Vania : On les entend là-- bas, ils arrivent, tu peux te calmer ,

TANGO

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Le professeur : magnifique, superbe, un panorama splendide.

Téléguine : oui, magnifique, Maître, magnifique ! Monsieur le professeur émérite, magnifique.

Sonia : Papa, demain nous marcherons jusqu'à la maison forestière, tu veux bien Papa ? 

Vania : Votre  excellence, le thé est prêt, buvons. 

Hervée : Le vieux professeur. Tchekhov va très subtilement le faire présenter par un autre et pour cela il le fait sortir ce qui nous arrange, car nous avons besoin de lui pour faire un moujik.

Le professeur : mes amis, je vous prie d'avoir l'obligeance de me servir le thé dans mon bureau. J'ai du travail à terminer aujourd'hui.

Sonia : Papa, je suis sûre que tu adoreras la maison forestière,

Vania : Il fait chaud, il fait lourd, et notre grand professeur, notre grand savant  est en bottes fourrées, porte  un gros manteau, des gants, une chapka et un parapluie !

Astrov : Au moins, il prend soin de lui.

Vania : Mais Elena, mon dieu, qu'elle est belle cette femme, qu'elle est belle, de ma vie, je n'ai jamais vu une femme aussi belle.

Teleguine : Marina, je dois vous avouer que lorsque je traverse la campagne en voiture, ou que je me promène dans un parc ombragé, ou même quand je regarde une table, je sens monter  en moi un indicible sentiment de bonheur.

 

Hervée : Téléguine pique  assiette inutile, décoratif et baffreur, il débite des âneries à seule fin d’ajouter une note comique à l’ensemble.  

Teleguine : Il fait beau, le fond de l'air est doux, les petits oiseaux gazouillent, tout le monde se respecte, que veut le peuple ? que peut-on souhaiter de plus ? (prenant le verre de thé) Marina, du fond du cœur, je tiens à vous remercier de la bonté que vous avez de me servir cette tasse de thé.

  Astrov : alors Vania, qu'est ce que vous nous racontez de beau ?

Vania : (mou)Qu'est ce que vous voulez que je vous raconte ?

Astrov : Vous avez bien des nouvelles ?

Vania : Rien. J'ai rien à dire. Tout est vieux. Moi je suis pareil en pire ; je ne bosse pas, je me laisse aller,.Quant à ma vieille bourgeoise de mère,  my mother, elle n'arrête pas de nous battre les oreilles avec le mouvement de libération des femmes. D'un œil, elle regarde sa tombe, de l'autre elle cherche dans des livres de philosophie comment changer le monde. 

Astrov : Et le professeur ?

Vania :  Rien à dire. Un vieux prof à la retraite, voyez le genre, une espèce de vieux croûton, de perroquet savant, de cornichon desséché. Il a la goutte, des rhumatismes, le foie enflé, le foie gras de jalousie et d'envie. Eh bien, ce déchet de l'humanité, ce parasite, vit dans la propriété de sa première femme, oui, car ici c'est la propriété de ma pauvre sœur Véra.

APPARITION VERA

 

Vous le saviez.

Il habite ici, car il n'a pas les moyens de se loger en ville. Il passe sa vie à se plaindre, alors qu'il a tout ici, il n'a aucune raison de se plaindre. (nerveux Depuis vingt cinq ans il parle et écrit sur l'art, alors qu'il ne comprend absolument rien à l'art, mais rien du tout. 

Astrov : là, je mets tout ça sur le compte de la jalousie, vous êtes jaloux.

Vania : tout à fait, je suis jaloux. Et jaloux de son succès auprès des femmes, alors là, pire que Dom Juan et Casanova. Sa première femme,   MUSIQUE c'était Véra, ma pauvre sœur à moi. Véra, une femme comme on n'en fait plus. Je ne sais pas moi, une fille douce, noble, pure comme ce ciel bleu. Véra, elle avait plus d'admirateurs que lui d'élèves. Et elle l'a aimé, d'un amour pur et beau, digne des anges.

 

Et regardez ma mère, sa belle mère, elle est en totale adoration devant lui, il lui inspire carrément une terreur sacrée, encore aujourd'hui. 

Et puis vous avez vu Elena, sa nouvelle femme, elle est belle, elle est douée, elle est intelligente, elle a épousé ce vieux,  oui, épousé,   Expliquez- moi pourquoi,  expliquez- moi, je veux comprendre.

Astrov : elle est fidèle au professeur ?

Vania : Malheureusement oui.

Astrov : Pourquoi vous dîtes malheureusement ?

Vania : Parce que c'est de l'hypocrisie tout ça. Cette fidélité est totalement fausse. Ce n'est pas logique. Franchement, tromper un vieux mari que l'on déteste, c'est immoral, mais étouffer sa pauvre jeunesse, et ses vrais sentiments, ce serait bien , ça !

 

Téléguine : (geignant) Vania, C'est pas beau ce que tu dis. Non quoi c'est vrai. Tromper, cela veut dire être infidèle. Et être infidèle… Pourquoi ne pas trahir sa patrie dans ce cas -là ?

Vania : ferme-la, face de  morille.

Téléguine : écoute-moi tout de même. Ma femme m'a quitté le lendemain de notre mariage avec l'homme qu'elle aimait, sous  prétexte qu'elle trouvait mon physique trop ingrat, mais moi, je ne lui en ai pas tenu grief, je l'aime toujours, et je lui suis fidèle, je n'ai pas failli à mon devoir. Avec l'homme qu'elle aimait, elle a eu des enfants, et bien j'ai consacré ma maigre fortune à leur éducation. D'accord, j'ai perdu le bonheur, mais ma fierté, je l'ai gardée. Alors qu'elle, elle a vieilli, sa jeunesse s'en est allée, sa beauté s'est fanée. Conformément aux lois de la nature, son mari est passé de vie à trépas. Alors je te le demande qu'est ce qui lui reste à elle ?

Hervée : ici maladie infantile du théâtre de l’Unité, compagnie née en 1968, le manichéisme, où l’on voit de gentils paysans affronter les méchants propriétaires.

APPARITION MOUJIKS   MUSIQUE

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 Sonia : Marina, s’il te plaît, tu peux aller voir les paysans qui viennent d’arriver.

Musique

BAGARRE MOUJIKS

Je vais m’occuper du thé.

Astrov : (à Elena) Je viens voir votre mari. Vous m’avez écrit qu’il avait des rhumatismes et tout ça, mais finalement il se porte comme un charme.

Elena : Hier soir, il déprimait, il avait mal aux jambes, mais aujourd’hui plus rien.

Astrov : Et voilà, j’ai risqué ma vie pendant 30 kilomètres croyant que c’était une urgence.

Ce sera ni la première, ni la dernière fois. Par contre je ne rentre pas tout de suite, je reste ici ce soir, comme ça au moins je dormirai « quantistes satis », comme disent les Français.

Sonia : c’est fantastique, vous allez passer la nuit ici, c’est si rare. Je suis sûre que vous n’avez pas déjeuné.

Astrov : Vous avez raison, je n’ai effectivement pas déjeuné.

Sonia : formidable, comme ça vous allez pouvoir déjeuner avec nous. Sauf que maintenant nous déjeunons à l’heure du dîner, vers six heures. (Elle boit) Zut alors, ce thé, il est tout froid.

Téléguine : Oui, c’est que la température du samovar a considérablement baissé, conformément  à la loi, qui dit que lorsque le feu s’éteint, la température baisse, et quand la température baisse, la chaleur disparaît conformément aux lois de la nature.

Elena : Ce n’est pas grave Monsieur Onéguine, on peut le boire froid le thé.

Téléguine : Veuillez m’excuser, vous faites erreur sur mon nom, je ne m’appelle pas Onéguine, mon nom est Téléguine avec un T. Mais ici on m’appelle morille, ou face de morille, sans doute à cause de mon visage grêlé.  Vous savez, c’est moi qui ai porté Sonia bébé sur les fonts baptismaux. Son excellence, votre époux me connaît très bien. Actuellement, je vis chez vous’s*  dans votre domaine et comme vous l’avez sans doute remarqué, je prends tous les jours les reps à vos côtés.

PAUSE PIANO

 

Sonia : Oui, Téléguine est notre bras droit, notre assistant, il nous donne des coups de main.(d’une voix tendre).

Allez, mon cher parrain, donnez- moi donc votre tasse que je vous serve du thé.

Maria : Aïe, aïe aïe !

Sonia : mais qu’est ce qu’il y a Bonne maman ?

Maria : C’est affreux, c’est abominable, j’ai complètement oublié de dire à son excellence, le professeur, mon gendre, que… Non mais c’est vrai, je perds la mémoire, oui j’ai oublié de lui dire que j’ai reçu un colis expédié de Kharkov, et que dans ce colis il y avait la revue de Pavel Alexévitch.

Hervée : La mère de Vania elle vient d’évoquer Pavel Alexevitch, auteur russe, célèbre à l’époque comparable à Bernard Henri Levy aujourd’hui, c’est pourquoi à l’énoncé de son nom le public Russe d’alors s’esclaffait bruyamment.

Astrov : Intéressante, j’imagine.

Maria : oui, assez intéressante, mais un peu étrange tout de même. Il dénonce ce qu’il défendait lui-même il y a sept ans. C’est effroyable, vraiment effroyable. 

Vania : Il n’y a rien d’effroyable, allez Maman, bois donc ton thé.

Maria : Laisse moi parler veux-tu. !

Vania : ça fait cinquante ans que nous parlons à perte de vue de l’état du Monde et que nous lisons des milliers  de revues. Je pense qu’il est temps d’arrêter.

Maria : Mon fils, oui Vania c’est à toi que je parle, I would like to say,  j’aimerais que tu m’écoutes même si cela ne te plait pas.  Je trouve que tu n’es plus le même, tu as beaucoup changé depuis un an, je ne te reconnais plus. Dans le temps, tu irradias, tu étais une personnalité lumineuse, un véritable astre. 

Vania : ah, bon j’irradiais ? Tu aurais pu trouver un autre mot qu’irradier. J’étais lumineux comme un astre ? mais vraiment je ne sais pas pour qui j’étais lumineux.  Qu’est ce que tu veux que je te dise ?     Ma jeunesse, c’est fini, c’est enterré.   L’année dernière, je marchais encore dans tes théories utopiques.   Oui, je regardais la vie comme elle pourrait être, pas comme elle était. Je croyais bien faire. Mais tu vois, maintenant, j’ai des insomnies, et pourquoi ?  parce que j’ai la rage, j’ai la haine. J’ai gâché ma jeunesse.      Quand je pense à tout ce que j’aurais pu faire.  C’est déjà trop tard.

Sonia : Tu sais que tu es pénible quand tu parles comme ça…

Maria : C’est la confusion qui t’habite mon pauvre fils. Tu en veux à ce que tu croyais. On ne peut pas en vouloir à ses anciennes convictions. Le coupable c’est toi.  Parce que les convictions, ça ne sert à rien, si on n’agit pas. Il fallait agir, voilà.

Vania : Agir. Ah oui, t’aurais voulu que je devienne une espèce de plumitif besogneux comme ton Herr professor. Merci pour le modèle.

Sonia· (d’un ton suppliant) arrêtez s’il vous plaît, bonne maman, s’il te plait, Oncle Vania, ça va comme ça…cela ne sert à rien de s’énerver.

Vania : Oh,  excusez -moi, j’arrête, c’est bon.

Elena : Il fait beau aujourd’hui, pas trop chaud.

Vania : Exact, il fait beau,  oui c’est un temps idéal pour aller se pendre.

 PAUSE PIANO

Marina : petits, petits, petits, petits,

Sonia : Marina, qu’est ce qu’ils voulaient les paysans ?

Marina : toujours pareil, ils veulent des terres. Petits, petits, petits,

 Maria, Elena, Teleguine : Marina, qu’est ce qu’ils voulaient les paysans ?

Sonia : tu fais quoi là ?

Marina : J’appelle la Piestrouchka, ma grosse poule, elle a disparu avec tous ses poussins, j’ai peur pour les petits, il y a des rapaces qui guettent. 

SMS sur l’histoire de la Russie

 

L’ouvrier : je cherche le docteur. Ah, vous êtes là, Docteur, excusez -moi, mais on vous réclame.

Astrov : On me réclame ? Où ça ?

L’ouvrier : à la menuiserie.

Astrov :Bon, j’y vais. Faut y aller.  Merci beaucoup.  Pas de chance, dites donc, pas de chance.

Sonia : Décidément, c’est dommage, vraiment dommage. Rejoignez -nous un peu plus tard docteur…

Astrov : mais non il sera trop tard. Ce n’est pas grave. Ce sera pour une autre fois. Où ça, où (il cherche sa casquette).  Jeune homme, ce serait une bonne idée de me servir une petite vodka. (il trouve sa casquette).  Enfin ! Dans une pièce d’Ostrovski, il y a un homme qui a de belles moustaches, mais qui n’a pas de tête, il égare tout. Comme moi. Allez, je vous quitte.  Faut que j’y aille.

Hervée : Faut que j’y aille, le docteur a déjà prononcé quatre fois cette phrase, il va affirmer 34 fois encore son intention de partir, mais il ne partira effectivement que 4 minutes avant la fin.

Astrov :

À Elena) Passez me voir chez moi un jour quand vous voulez, avec Sonia bien sûr, cela me ferait plaisir, j’ai un petit domaine d’à peine 30 hectares, mais si ça peut vous intéresser avec un jardin modèle, et une pépinière. Quelque chose d’unique, vous ne le verrez nulle part ailleurs.  Parce que juste à côté, il y a une forêt domaniale, le garde forestier est malade, c’est moi qui m’occupe de tout. Venez voir ça un jour.

Elena : je savais que vous aimiez la forêt, je trouve ça très utile les forêts, mais comment faîtes vous pour concilier cela avec votre vraie vocation. Vous êtes docteur avant tout, je me trompe ?

Astrov : comme vous le dîtes si bien. Mais qui, je vous le demande, connaît notre véritable vocation ?

Elena : Mais c’est intéressant  de s’occuper d’une forêt ?

Astrov : Bien sûr,  c’est intéressant de défendre la forêt.

Vania : tu parles !

Elena :  mais Docteur, vous êtes jeune,  vous faites 36, 37 ans, il y a mieux à faire que de s’occuper d’une forêt. Les arbres, les arbres, toujours les arbres, ça doit être ennuyeux.

Sonia : Mais pas du tout, c’est très intéressant. Vous savez, le docteur développe la forêt par des nouvelles plantations. Il a même reçu pour son initiative une médaille de bronze et un diplôme. Il se bat pour la protection de la nature. Écoutez le, vous ne pouvez qu’être d’accord avec ce qu’il dit. Les forêts sont nécessaires à l’équilibre de la nature, elles adoucissent le climat, elles apprennent à l’homme à comprendre la beauté, elles élèvent l’âme, elles rendent l’homme meilleur. Dans les pays tempérés, on respecte la nature, et là-bas, les hommes traitent les femmes avec une infinie délicatesse.

Vania : C’est n’importe quoi Sonia, je suis tout, sauf convaincu. Permettez- moi, Docteur, de vous dire que je continuerai de me chauffer au bois et de construire mes hangars en planches. Et vlan !

Astrov : Ce serait pourtant plus simple de mettre dans votre poêle de la tourbe et de construire vos hangars en pierre. Abattre quelques arbres, je ne suis pas contre quand c’est nécessaire, mais détruire des forêts entières !  À quoi ça sert ? Les forêts de notre pays sont abattues sans pitié. Des centaines de millions d’arbres sont assassinés à la hache, alors des espèces entières d’animaux disparaissent, les rivières se dessèchent ou tarissent, des magnifiques paysages sont littéralement rayés de la carte. Pourquoi ? Tout ça parce que l’homme est paresseux, qu’il n’a pas le courage de se baisser pour ramasser le combustible qu’il a sous le nez. Madame, dîtes moi franchement, ce n’est pas vrai ce que je dis ? Il faut être barbare pour détruire cette belle nature qui nous a été donnée, pour détruire ce que nous sommes incapables de créer. L’homme a été doué d’intelligence et de force créatrice pour augmenter son patrimoine, jusqu’à présent, qu’a t-il créé ?  rien, il préfère détruire. C’est grave, le climat se dérègle, les tempêtes sont de plus en plus fortes, les fleuves sont soit à sec, soit ils débordent. Et notre terre s’enlaidit de jour en jour. (À Vania).   Vous pouvez me toiser avec votre regard ironique, ça m’est totalement égal de passer pour un fou à vos yeux.  Quand je regarde une forêt que j’ai réussie à arracher aux bûcherons, quand je vois mes arbres pousser, et que je me dis que je peux maîtriser le climat, qu’il est entre mes mains le climat, quand je pense que si dans mille ans, l’homme doit être heureux, ce sera un peu grâce à moi et bien le soir, je peux me regarder avec fierté dans un miroir. C’est tout. 

(L’ouvrier vient lui apporter le verre de vodka). Ah oui, faut que j’y aille. Excusez -moi pour cet emportement, je sais, vous me prenez pour un malade. Ce n’est pas grave.  À bientôt.

Sonia : Docteur, vous partez, mais vous reviendrez ? Vous reviendrez.

Astrov : je ne peux pas vous dire.

Sonia : Faudra encore vous attendre un mois tout entier ?

PAUSE PIANO

Scène Ballon de foot

Elena : Décidément Vania, puis je vous dire que ce n’est pas bien d’énerver votre mère, en parlant comme ça de « plumitif besogneux » Quel mépris ! et  encore ce matin au petit-déjeuner, vous avez eu des mots  avec le professeur.

Vania : je le hais cet homme, c’est clair ?

Elena : il n’y a pas de raison de le haïr, le professeur est un homme comme les autres, certainement pas pire que vous.

Vania : Si vous pouviez voir votre visage, vos gestes.  Elena, vous avez une certaine indolence, un détachement, une espèce de laisser aller, une fatigue de vivre.

Elena : C’est de la lassitude et de l’ennui. Tout le monde insulte mon mari. Tout le monde me regarde avec compassion’  Ah la pauvre malheureuse, la pauvre Elena, elle a un vieux mari’ . Cette attitude, malheureusement, je me l’explique. Quand le docteur dit que l’homme est insensé de faire ce qu’il fait en détruisant les forêts, et que bientôt il n’y aura peut-- être plus un seul papillon sur  la terre, vous c’est un peu pareil, vous détruisez l’être humain. À cause d’hommes comme vous, il n’y aura bientôt plus aucune valeur, ni fidélité, ni générosité, ni abnégation, ni grandeur d’âme. Pourquoi ne pouvez -vous voir tranquillement une femme qui ne vous appartient pas ?   Le docteur a raison, vous êtes possédés par le démon de la destruction. 

Vania : Faux, c’est faux, je hais ce genre de philosophie humaniste.

 

Elena : Ce docteur -a un drôle de visage, un visage très marqué, un visage intéressant d’ailleurs. Sonia l’aime bien, ça c’est sûr. Je la comprends d’ailleurs. Depuis que je suis ici, il est déjà venu trois fois, mais je suis timide, je n’ai jamais saisi l’occasion de lui parler. Il doit me trouver antipathique. Vania, je crois que si nous nous entendons si bien, c’est que nous sommes tous les deux, des « terre-à-terre », insignifiants, médiocres, sans idéal. Nous ne présentons aucun intérêt.

Vania, s’il vous plaît, ne me fixez pas comme ça, arrêtez de me regarder de cette façon -là, je n’aime pas ça.

Vania : Comment voulez-vous que je vous regarde autrement ? Je vous aime.

Regards Moujiks

 Vous êtes ma vie, mon bonheur, ma passion. Je sais que je n’ai aucune chance d’être aimé en retour, cela m’est égal, je ne vous demande rien d’autre que de contempler votre visage et d’écouter votre voix, rien d’autre.

Elena : chut, vous parlez trop fort, on va vous entendre.

Vania : laissez -moi juste vous parler de mon amour pour vous, ne me chassez pas, ce sera déjà pour moi le plus grand des bonheurs.

Elena : Oïe Eta moutchitelno     (traduction c’est poignant )

Le chant d’Elena.

L’arbre ploie sous l’orage

La nuit pleure ses étoiles

La terre devi-ent cage

Mes yeux prennent le voile

Les rapaces sont à jeun

Tristes comme l’éclair qui geint

Les grands arbres profonds

Les tilleuls les érables,

Ne craignent pas le typhon

Le chêne vénérable

L’orme au branchage noir

Laissent grincer leur mâchoire

Dans les bois assombris

Les sources se plaignirent

L’amante s’en alla

Dans l’ombre avec l’amant

mais  son  regard de flamme

Menaçait comme un drame.

 

Interventions Moujiks, changements

Acte II

Habillage des enfants

Olga : Acte II. Il est minuit. Toute la journée il a fait chaud, chaud, chaud, une chaleur écrasante et poisseuse, il fait encore très lourd. Au loin un orage se prépare, un vent terrible fouette la maison, et les 26 pièces de la propriété craquent et tremblent. Personne n’aime à dormir, et ça s’agite et ça gigote de tous les côtés sauf une personne, une seule personne est calme, sereine, tranquille, c’est le fantôme de Véra la sœur de Vania morte, il y a 15 ans. Elle rôde gaiement et se ballade dans toute la maison. Elle mets son grain de sel partout, elle surveille son mari le vieux professeur, elle surveille sa nouvelle femme qu’elle n’aime pas trop, elle surveille sa petite fille chérie, Sonia qui travaille toujours et que personne n’aime, elle surveille son frère Vania qu’elle aimait, qu’elle aimait, qu’elle aimait un peu trop même.

Il est minuit donc . le professeur et sa femme se sont étalés dans le salon, et le sommeil ne vient pas, ils se retournent et se retournent, l’énervement est à son comble, le professeur s’invente toutes sortes de maladies, la goutte, le rhumatisme, le lumbago, la névralgie.

Le Professeur :J’ai fait un cauchemar, j’ai rêvé que ma jambe gauche n’était plus à moi, j’ai mal, vraiment mal.

Elena :Tu parles de la vieillesse comme si c’était de notre faute à nous que tu sois vieux.

Le Professeur :Je le sens bien que je te dégoûte toi la première, tu as raison tu es jeune toi, tu es en pleine santé, tu as envie de vivre et moi je suis un vieillard, presqu’un cadavre.

Elena :Attends, un peu de patience, dans 5 ou 6 ans, moi aussi je serais vieille.

Olga : Ils se chamaillent, elle n’en peu plus, elle lui fait la tête. Coups de tonnerre, un éclair traverse la maison. Cela réveille la petite Sonia qui est si triste, si esseulée et qui titube de fatigue et se dirige vers le salon.

Sonia :Papa, tu as réclamé le docteur et maintenant qu’il est là, tu refuses de le recevoir, c’est vraiment pas correct. On ne dérange pas les gens pour rien.

Le Professeur : Arrête de me contrarier avec le docteur, il est médecin comme moi astronome. Sonia, donnes moi le flacon qui est sur la table.

Sonia : Voilà.

Le Professeur : Pas celui-là. On ne peut vraiment rien te demander.

Sonia :

Ah, s’il te plaît, non je ne supporte pas ce ton-là. Il y e a peut-être qui acceptent mais pas moi.

Olga : Pendant ce temps-là, dans la chambre de Vania, 3 hommes se sont poivrés comme des cochons, ils ont avalé des litres et des litres de vodka, ils sont vautrés comme des porcs et ils rêvent, ils rêvent. Vania rêve à…

Vania :Elena !

Olga : Le docteur rêve à…

Astrov : Elena !

Olga : Téléguine rêve à…

Téléguine :Une fricassé de bécasse, avec des pommes sautées !

Olga :Un éclair, le tonnerre. Wouaouou !

Vania se réveille. Il va rôder vers le salon vers son amour, Elena, sa bien aimée avec toujours la même obsession : se retrouver seul avec Elena. Il dit des banalités :

Vania :Il y a l’orage qui approche. Allez vous coucher, Elena, Sonia. Je vais m’occuper de lui, c’est mon tour.

Le professeur :Elena ma chérie, aide moi, ne me laisse pas avec lui, il va m’achever avec sa logorrhée verbale.

Olga :À cet instant vient à la rescousse la nounou, la vieille Marina, toujours pleine d’entrain.

Marina :Les vieux, c’est comme les enfants, ils aiment se faire plaindre, mais les vieux, personne ne veut les plaindre. Allez professeur, je vais vous mettre au lit, suivez-moi mon petit poussin, je vais vous préparer une bonne petite tasse de tilleul, je vais réchauffer vos petits petons. La pauvre Vera, dans le temps, elle se tracassait, elle pleurait et toi Sonia, tu étais encore toute petite, toute bébête. Allez mon petit professeur, on va faire un gros dodo.

Olga :Enfin Vania a réussi à éjecter tout le monde, alors il prend la place du professeur et il séduit Elena qui résiste puis qui ne veut plus, qui hésite, qui voudrait bien sans le vouloir, qui ne sait pas.

Elena : Quand vous parlez de votre amour, je suis complètement déstabilisée, je ne sais pas quoi vous dire. Excusez-moi, je suis incapable de vous répondre, bonne nuit Vania.

Vania :Attendez que je vous dise que je souffre de voir que tout près de moi, dans cette maison, se perd une autre vie, la vôtre. Vous attendez quoi ? Quelle est cette morale qui vous arrête ?

Olga :Vania est décomposé et là, comme un raz-de-marée, lui revient un rêve, lui revient toute son enfance, ce paradis perdu, il voit le chemin parcouru.

Musique

(Photo de famille)

Olga :Vania est submergé par la rancœur et l’amertume. Éclair, éclair, roulement du tonnerre.

Le docteur toujours affalé dans la chambre de Vania, émerge de son sommeil d’ivrogne.

Sonia qui le guette se précipite vers lui. Elle a deux mots à lui dire.

Sonia :Vous n’aimez pas la vie ?

Astrov :J’aime la vie en général, mais la vie de province, cette petite vie mesquine, je l’exècre et je la déteste de toutes mes forces.

Sonia :Docteur, si j’avais une amie ou une petite sœur et si vous appreniez qu’elle… qu’elle vous aime. Vous en penseriez quoi ?

Astrov :Je ne sais pas, sans doute rien, je lui ferais comprendre que c’est impossible, que je ne suis pas capable d’aimer, j’ai autre chose en tête.

Olga : Tonnerre, éclair, éclair, tonnerre ! L’orage qui planait au-dessus de leur tête se déchaîne avec sauvagerie. Le vent hurle, la maison est prise dans un tourbillon de folie, elle tangue, tremble, gémit et résiste comme elle peut aux forces déchaînées. Mais attention cet orage est beaucoup plus qu’un orage, c’est toute la Russie qui tremble, car partout grondent les mécontentements, cet orage c’est déjà les prémices de l’ébranlement de toute la Russie tsariste, 

Musique

 LES DRAPEAUX ROUGES

Olga :La pauvre petite Sonia, elle reste toute seule, toute seule, avec son amour dont elle ne sait que faire. Ce grand benêt de docteur n’a rien vu, rien compris, il ne lui a rien dit.

Sonia : C’est dur de ne pas être belle. C’est affreux. Je sais que je ne suis pas belle, je le sais. Dimanche dernier, en sortant de l’église, j’ai entendu parler de moi. Une femme disait : « elle est gentille, elle a bon cœur, mais quel dommage qu’elle ne soit pas belle, quel dommage… ».

Olga :À ce moment ce pauvre petit chaton est attaqué par sa belle mère, sa marâtre qui a calculé que pour attendrir le docteur et Oncle Vania il fallait qu’elle se réconcilie avec sa belle fille.

Elena :Combien de temps encore allez-vous continuer à me faire la tête ? Mettons fin à cette situation.

Sonia :J’attendais, je voulais ce moment. Enfin ça y est notre bouille est passée.

Elena : C’est mieux comme ça.

Sonia : Ne parle plus de ça, c’est du passé, oublions.

Elena :Alors on se dit-tu ?

Sonia :Tu ! et le docteur, il te plaît ? Allez parle-moi de lui.

Elena : Qu’est-ce que tu veux que je dise ?

Sonia :C’est un homme intelligent…il sait tout, il peut tout faire.

Elena :Mais c’est beaucoup plus que cela, ma chérie, c’est un homme exceptionnel.

INTERMEDE /LA FAMILLE

Olga :Attention le coq a déjà chanté une fois, cette nuit de cauchemar va bientôt s’achever et le fantôme de Vera n’a plus que quelques minutes pour dire à Sonia des choses qu’elle doit absolument savoir, et vous aussi, avant l’acte IV.

Les enfants s’installent. Musique

Vera :Ma petite Sonia, ma petite fille, si tu savais, si seulement tu savais. Quand nous étions petits Vania et moi, on ne se quittait pas, on ne faisait rien l’un sans l’autre. Nous avons grandi, mais nous étions toujours aussi liés, on s’adorait.

Puis je suis tombée amoureuse du professeur, mais je ne pouvais pas l’épouser car la dot était trop petite. Notre père, ton grand-père, nous avait donné à chacun une toute petite maison. Mais ce n’était pas assez.

Alors Vania, ton oncle Vania, par amour pour moi a renoncé à sa part d’héritage et ainsi j’ai pu avoir une grosse dot, mon père m’a acheté cette grande maison où tu vis maintenant. Je me suis mariée, tu es née et quelques mois plus tard, je suis morte et alors tu es devenue, toi, ma fille, l’unique propriétaire de ce domaine. Si tu savais, si seulement tu savais.

Olga :Le coq a chanté deux fois puis trois fois, le jour se lève. Cette nuit de cauchemar est enfin terminée mais la journée qui se prépare va être plus terrible encore. Jamais cette brave maison de 26 pièces n’aura connu un tel vacarme, un tel tourbillon.

 

Olga

Et maintenant  je voudrais respecter  une tradition russe à laquelle personne n’a le droit de toucher. Le thé de l’entracte. Cela permet aux veuves de guerre de gagner quelques sous.

On ne va pas faire de vraientracte, c’est trop compliqué, mais sortez une pièce et les moujiks vous serviront le thé…

 avec la vatrouchka, c’est encore meilleur.

 Je sais, je me suis emportée, je me suis laissée aller.

Mon écrivain aurait été pour le moins surpris de son acte II raconté comme ça. 

Vous savez, c’est le grand conflit entre Stanislavski qui voulait que tout soit vrai et Meyerhold qui, lui, disait qu’il fallait tordre le cou au naturalisme pour trouver la vérité dans un jeu stylisé, un des grands débats du théâtre … vous devez être au courant ;

Mais la concision… Mon écrivain ne jurait que par le concis.

Cela me rappelle ce qu’il écrivait à Gorki.

Si vous écrivez : l’homme s’assit sur l’herbe, cela se comprend facilement, cela ne demande pas d’effort d’attention, mais

Si vous écrivez

Un homme élancé de taille moyenne à la poitrine étroite et à la barbe rousse s’assit sans bruit sur l’herbe verte que les passants avaient déjà foulée tout en jetant autour de lui des regards timides et apeurés, cela est difficile à comprendre. Il faut au cerveau un certain temps pour l’assimiler.

Alors mes amis d’Audincourt, ça va, ça vieilli ce théâtre ou non ? Qu’est ce qui se passe de nouveau dans le théâtre aujourd’hui …. Ah mon écrivain il aurait aimé savoir.

Le docteur : je suis un taré. La preuve, je suis ivre. D’habitude je ne me saoule comme ça qu’une fois par mois. Quand je suis dans cet état, je deviens incroyablement insolent et cynique. Plus rien ne compte pour moi. Je prends des risques insensés et je réussis tout ce que j’entreprends. Je fais des plans immenses pour l’avenir du monde, et pendant ce temps-là, je ne me sens pas utopique du tout.  Oui, je suis persuadé d’apporter à l’humanité une contribution immense, immense, je raisonne au sein de mon propre système philosophique, et vous tous qui m’entourez, mes amis, vous m’apparaissez comme de minuscules puces, vous n’êtes plus que des infimes microbes.

Olga : c’est de ma faute, j’ai voulu raconter le second acte à ma manière et voilà, j’ai frustré le docteur de quelques belles envolées…

 Les paysans se ressemblent tous, ils sont arriérés et vivent dans la crasse, quant  aux intellectuels, il est difficile de s’entendre avec eux, ils sont fatigants. Tous nos amis sont étriqués question pensées et sentiments, ils ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, quant à ceux qui ont un  peu plus d’envergure, ils se plaignent sans arrêt, sont haineux et maladivement médisants. Ils regardent les autres de travers, ou par en dessous et décrètent : celui-ci il n’est pas très normal, ou c’est un pédant, et moi quand ils ne savent plus quelle étiquette me coller, ils disent de moi « il est étrange, étrange, cet homme est étrange. J’aime la forêt, c’est étrange, je suis végétarien, c’est étrange. Il n’y a plus de relation entre les hommes, il n’y a plus de sentiments des hommes vis- à-- vis de la  nature. Il n’y a plus rien.

Olga : c’est beau, on dirait que je retrouve mon écrivain tel qu’en lui-même. Vous savez juste avant de mourir, le docteur Schwohrer à Badenweiler pas loin de chez vous lui a trempé les lèvres dans une coupe de champagne et mon Anton a dit ‘ cela faisait longtemps que je n’avais pas bu de champagne » et c’est comme ça qu’il est mort.

Le docteur

Où en étais-je ? Je disais, j’ai laissé filé ma vie, mon heure est passée. J’ai vieilli, j’ai trop travaillé, je suis devenu une espèce d’idiot. Mes sentiments se sont émoussés, et j’ai l’impression que je ne suis plus capable de m’attacher à qui que ce soit. Je n’aime personne et je n’aimerai plus jamais. La seule chose qui me touche encore c’est la beauté, oui je ne suis pas indifférent à la beauté. Elena par exemple, si elle voulait, elle pourrait provoquer en moi un véritable  raz-de-marée, mais ce n’est pas de l’amour, ni de la sympathie.

(il se passe la main sur les yeux et tressaille).

Sonia : qu’avez-vous ?

Astrov : rien, c’est pendant le carême, un malade qui est mort sous le chloroforme.

Sonia : il ne faut plus y penser.

 

DANSE RUSSE

 

Vania : il  a fait distiller sa vodka à partir de sa récolte de pommes de terre.  Il a une réserve de 200 litres, de quoi tenir un trimestre.

Véra : elle pense : on vit peu mais on meurt longtemps.

Le docteur : Astrov s’est fait installer le téléphone, il a assisté à une première séance de cinématographe, ça l’a passionné.

Maria : vient de lire les misérables de Victor Hugo en français dans le texte, elle trouve ça bien meilleur que guerre et paix de Léon Tolstoï.

Musique

Le professeur Le professeur a fait un rêve la nuit dernière.  Il avait un harem avec de grosses femmes nues aux fesses peintes en vert.

Sonia : Sonia a essayé en cachette la robe de mariée de sa mère, elle ne rentre pas dedans.

Elena : Elena a reçu un colis de Paris avec de la poudre de riz.

Marina : elle n’attend plus rien de la vie, elle n’attend, ni le prince charmant, ni l’ordre d’antan

Musique

Téléguine : Téléguine a été dîner chez son ex-femme, les enfants l’ont appelé Papa.

Anfissia : Son mari vient d’être condamné pour une broutille à la déportation en Sibérie, elle a décidé de le suivre.

Efim : Efim prépare le borch,  il est contrarié, il n’y avait plus d’aneth  à Géan t Casino

Olga : le troisième acte nous prend tellement que nous galopons   à toute bride, les visages brûlent, les yeux brillent, les épingles dans les cheveux s’envolent et le sentiment qui règne c’est que personne ne peut plus nous arrêter.

MUSIQUE

 

ACTE III

Dans le salon, Vania et Sonia sont assis, Elena arpente la scène, l’esprit préoccupé.

Vania : au porte-voix.

Son excellence très distinguée, Monsieur le Professeur émérite a manifesté le désir insigne de nous voir tous réunis dans ce salon, à une heure de l’après-midi. Il est moins le quart. Il veut nous transmettre un message d’une importance mondiale.

Elena

Il a sans doute envie de nous parler d’une de ses petites affaires.

Vania

Quelles affaires  ? de quelle affaire peut- il nous parler ? il n’a que ses écrits, d’une platitude totale, son humeur horripilante,   et sa jalousie. C’est tout.

Sonia : (sur un ton de reproche)

Oncle Vania, s’il te plaît.

Hervée : Acte III. On rentre dans le vif de l’intrigue, tout va se déglinguer à cause de cette histoire de maison.

Vania : D’accord, d’accord,  j’arrête.  (Montrant Elena).

Admirez la, elle,  tel un  splendide  mannequin, elle défile en  nous exhibant son oisiveté. Mais c’est beau, si si,  c’est beau.

Elena : Vous n’en avez pas assez de faire la scie circulaire, c’est fatigant à la fin.  (d’une voix lasse)

 Moi, Je m’ennuie, je m’ennuie ;

Sonia (haussant les épaules) Ce n’est pas le travail qui manque ici, avec un peu de bonne volonté…

Elena : Qu’est ce que je pourrais bien faire ?

Sonia : Il y a à faire dans la maison, mais il faudrait que tu veuilles.

Elena : Mais vouloir quoi par exemple ?

Sonia : Tu pourrais t’occuper de la maison, enseigner, soigner les malades. Je ne sais pas moi. Avec Oncle Vania, quand vous n’étiez pas arrivés, nous allions au marché, nous –mêmes, vendre notre farine.

Elena : Mais ma pauvre amie, j’en suis bien incapable. Et de surcroît cela ne m’intéresse pas.  Il n’y a que dans les romans engagés qu’on alphabétise les moujiks et qu’on les soigne. Et par quel miracle d’un seul coup d’un seul, je me mettrais à instruire et à soigner les moujiks ?  Je te le demande.

 

Sonia : Et moi justement je ne comprends pas pourquoi tu ne t’y mets pas. Il faut essayer, après tu t’habitueras. 

Entrée des vaches ou des chevaux.

(Elle l’enveloppe de ses bras).  Écoute -moi, ce n’est pas bien de s’ennuyer, tu t’ennuies, tu ne trouves rien à faire, mais ce n’est pas bien, car le désoeuvrement et la mollesse, c’est contagieux.  Oncle Vania ne fait plus rien que de te suivre comme un petit chien, moi je prends du temps pour venir te parler, alors que je n’ai pas le droit, j’ai du travail. Et le docteur, lui qu’il fallait toujours supplier pour qu’il vienne, il est là tous les jours. Adieu forêts, adieu médecine.   Elena, tu sais ce que tu es, tu es une jeteuse de sort, une envoûteuse.

 

Vania : Vous vous ennuyez. (excité). Soyez lucide, ma merveille, ma splendeur. Transformez vous en   nymphe aquatique, puisque ce sang-là coule dans vos veines. Lâchez-vous pour une fois. Tombez amoureuse d’un génie des eaux, et plongez dans le tourbillon, que le grand professeur et nous tous, nous en restions bouche bée.

Elena : Laissez- moi donc tranquille. Vous remuez le couteau dans la plaie.

Elle veut s’en aller

Vania  (l’en empêchant) : Excusez-moi, ma petite source de bonheur, je ne le ferai plus, j’arrête. Je vous demande pardon. (Il lui embrasse la main) On fait la paix.

Elena : Franchement avec vous, il faut avoir une patience d’ange.

Vania : En signe de paix et de réconciliation, je vais tout de suite vous apporter un bouquet de roses. Ce matin déjà, je vous avais préparé des roses d’automne, des roses charmantes et tristes.

 

Sonia : des roses d’automne, des roses charmantes et tristes.

(Elles regardent toutes les deux le paysage).

Elena : Déjà septembre. Quand je pense que nous allons passer tout l’hiver ici. (un temps).

Où est le docteur ?

Sonia : dans la chambre d’Oncle Vania. Il est en train d’écrire. Je ne sais quoi. Je suis contente qu’oncle Vania soit parti, j’ai besoin de te parler.

Elena : de quoi ?

Sonia : de quoi ? (elle pose sa tête sur la poitrine d’Elena).

Elena : voilà, calme toi (elle lui caresse les cheveux) calme.

Sonia : je ne suis pas jolie.

Elena : tu as de beaux cheveux.

Sonia : non. (Elle se regarde dans un miroir). Quand une femme n’est pas jolie, on lui dit, tu as de beaux yeux, tu as de beaux cheveux. Je l’aime depuis plus de six ans, je l’aime plus que ma propre mère. Je l’entends, je sens qu’il prend ma main, je scrute partout, j’ai sans arrêt l’impression qu’il va arriver, même là, tout de suite.  Je veux sans cesse te voir pour te parler de lui. Il est ici tous les jours, mais il ne me regarde pas, il ne me voit pas. Est ce que tu peux imaginer la souffrance que c’est pour moi. Je n’ai aucun espoir, aucun, aucun. (désespérée).

Passage de la guinde

. Oh mon dieu, donne- moi des forces. Toute la nuit j’ai prié.  Sans arrêt, j’essaye de m’approcher de lui, C’est toujours moi qui prends l’initiative de lui parler, je le regarde dans les yeux, je perds toute fierté, je n’arrive pas à me contenir. Hier, je n’ai pas pu m’empêcher d’avouer cet amour à Oncle Vania. Tous les domestiques savent que je l’aime. Tout le monde le sait.

Elena : et lui ?

Sonia : non, il ne me remarque même pas.

Elena : (pensive) C’est un homme curieux. Tu sais quoi, permets- moi de lui parler, je ne ferai que des discrètes allusions, je serai prudente (un temps) c’est vrai, pourquoi rester dans l’incertitude, tu me permets ?

Sonia dit oui de la tête.

C’est parfait, soit il aime, soit il n’aime pas. Ce n’est pas difficile à savoir. Ne t’inquiète pas ma petite colombe, ne t’inquiète pas. Je l’interrogerai discrètement, il ne s’en apercevra même pas, nous devons savoir si c’est oui, ou si c’est non. 

Un temps.

Si c’est non, qu’il ne mette plus les pieds ici, d’accord

Sonia dit oui de la tête

Vaut mieux ne plus le voir. On ne va pas faire traîner ça pendant des lustres. On va faire ça tout de suite. Il voulait me montrer des sortes de croquis.   Va lui dire que je veux le voir.

Sonia (émue) : Tu me diras toute la vérité ?

Elena : oui, bien sûr. Il me semble que la vérité qu’elle qu’elle soit est tout de même moins effrayante que l’incertitude. Fais -moi confiance, ma petite colombe.

Sonia : d’accord, oui, je vais lui dire que tu veux voir ses dessins.

(Elle sort et s’arrête).

Non l’incertitude, c’est mieux, il reste l’espoir.

Elena : comment ?

Sonia : non, rien (elle s’en va).

Hervée

Il n’y a pas de Tchekhov sans la corde d’un violon qui gémit au loin, pendant qu’un personnage atteint de mélancolie profonde se plaigne de sa vie ….

Violoncelle seul.

 

Eléna

Il y a longtemps que je n’ai pas joué. Moi je ne suis qu’un morne personnage, je n’ai été qu’épisodique que cela soit en musique, dans mon couple, dans l’histoire de ma vie, je n’ai été qu’épisodique.   

Hervée

Épisodique, expression typiquement russe ? Épisodique ce n’est pas neurasthénique, ce n’est pas dépressive, ce n’est pas cyclothymique, c’est épisodique.

Elena

 . S’envoler comme un oiseau en liberté, loin de vous tous, de vos faces somnolentes, de vos conversations, oublier que vous existez, vous tous autant que vous êtes.

 

Astrov

Bonjour (il lui serre la main) vous vouliez voir mes graphiques ?

Elena : Hier, vous m’avez promis de me les montrer, vous avez cinq minutes ?

Astrov : pas de problème. (Il installe son matériel) Où êtes-vous née ?

Elena : A Petersbourg.

Astrov : où avez -vous étudié ?

Elena : au conservatoire.

 Astrov : Alors cela n’a aucun intérêt pour vous.

Elena : pourquoi, c’est vrai que je ne connais pas la campagne, mais j’ai beaucoup lu.

Les moujiks apportent le graphique.

Astrov : Regardez bien : c’est notre district, il y a cinquante ans. En vert clair, vous avez les forêts. Vous voyez bien que la moitié de la surface est occupée par des forêts. Là où j’ai mis les hachures rouges, c’est qu’il y avait là des élans et des chevreuils . Sur ce lac, il y avait des oies, des cygnes et des canards .

Pause.

Passons à aujourd’hui, il reste un peu de vert, mais sans continuité, les élans, les cygnes, les coqs de bruyère, terminé, C’est la dégénérescence, graduelle, incontestable, encore dix ou quinze ans à ce train- là, elle sera totale.

Vous allez me dire que c’est le progrès l’évolution, la vie ancienne qui laisse la place à la vie nouvelle. D’accord avec vous, si ces forêts exterminées étaient remplacées par des routes, des chemins de fer, s’il y avait là des usines, des fabriques, des écoles, si les gens étaient en meilleure santé, plus intelligents, mais pas du tout, ce sont toujours les mêmes marais, les moustiques, l’absence de route, la misère, le typhus, la diphtérie, les incendies. Nous avons là une véritable dégénérescence, qui provient d’un total non- respect de la nature

On a tout détruit, on n’a rien créé à la place.

(avec froideur) Je vois que cela ne vous intéresse pas.

Exit le graphique

Elena : je n’y connais rien.

Astrov : il ne s’agit pas de s’y connaître, cela ne vous intéresse pas. C’est clair.

Elena : Franchement, je pensais à autre chose. Excusez- moi, je dois vous faire subir un petit interrogatoire, et je suis un peu gênée, je ne sais pas comment commencer.

Astrov : Un interrogatoire ?

Elena : oui, un interrogatoire, mais assez innocent.

(Ils s’installent).

Il s’agit d’une jeune personne. Voulez -vous que nous parlions franchement, sans détour, en honnêtes gens en amis. Nous parlerons et puis nous oublierons le sujet de notre conversation. D’accord ?

Astrov : d’accord

Elena : Il s’agit de ma belle fille, Sonia, elle vous plaît ?

Astrov : oui, j’ai de l’estime pour elle.

Elena : Mais comme femme, elle vous plaît ?

Astrov : (hésitant) : non.

Elena : Deux ou trois mots encore, et c’est tout, vous n’avez rien remarqué ?

Astrov : Non, rien.

Elena : (lui prenant la main) : vous ne l’aimez pas, ça se voit dans vos yeux, elle souffre, vous comprenez, cessez de venir ici.

Astrov : (il se lève) Ma vie est faite, et puis je n’ai pas le temps, ces choses -là, non ce n’est pas pour moi (gêne).

Elena : Ce genre de conversation est très désagréable, j’ai l’impression de porter une tonne sur mon dos. On oublie, je n’ai jamais parlé de rien, nous sommes d’accord ?  Partez, vous êtes un homme intelligent, vous comprenez.

Pause

Je suis toute rouge.

Astrov : Vous m’auriez parlé de ce sujet, il y a un mois ou deux, j’aurai pu réfléchir, mais maintenant (il hausse les épaules). Si elle souffre, alors bien sûr, mais il y a quelque chose qui m’échappe : pourquoi cet interrogatoire maintenant, là. (il la regarde dans les yeux et la menace du doigt),  vous, vous êtes une rusée.

Elena : Pourquoi vous me dîtes cela ?

Astrov : (riant) Rusée. Bon admettons que Sonia souffre, bon d’accord, mais pourquoi cet interrogatoire ?  (l’empêchant de parler, vivement) Arrêtez, ne  jouez pas à la naïve, Vous savez parfaitement pourquoi je suis ici tous les jours, pourquoi et pour qui.  Adorable petite tigresse, ne me regardez pas comme ça, je suis un vieux renard.

TETES DE MOUJIKS DANS LE RIDEAU

Elena : (perplexe) : moi une tigresse ? Je ne saisis pas bien.

Astrov : Ma petite belette toute douce. Il vous faut des victimes. Depuis un mois, je ne fais rien, j’ai tout laissé en plan. Je ne fais que vous chercher avec un désir gigantesque, et cela vous plait énormément, c’est dingue comme cela vous plait. Voilà ça y est, je suis vaincu, pas besoin d’interrogatoire. (croisant et baissant la tête), je suis à vous, servez vous, dévorez- moi.

Elena : vous êtes folle.

Astrov : (riant les dents serrées) : vous êtes timide ?

Elena : je ne suis pas du tout la femme facile que vous imaginez, mais pas du tout (elle veut partir).

Astrov : (lui barrant la route) : je vais m’en aller, je ne reviendrai plus mais (il lui prend la main, regarde alentour). Je veux vous retrouver.  RIRES MOUJIKS Dîtes moi où ?  Dépêchez vous, c’est trop dangereux ici, (avec passion) les moujiks disparaissentelle est belle, elle est trop belle. Je veux juste embrasser vos cheveux, ils sentent si bon.

 

Elena : je vous jure.

Astrov : Non non, faut pas jurer, ce n’est pas le moment.   Quelle beauté, ces mains ! (il lui embrasse les mains).

Elena : Je ne veux pas, arrêtez, partez. (retirant ses mains) vous êtes devenu fou.

Astrov : allez vite, donnez -moi un rendez -vous pour demain.  Où ça ?  Où ? (il lui prend la taille). Tu vois, c’est obligé, faut qu’on se revoie.

(Il l’embrasse, à ce moment entre Vania avec un bouquet de roses, il s’arrête).

Elena : s’il vous plaît, je ne peux pas (elle appuie sa tête sur la poitrine d’Astrov). Non. (Elle essaie de se dégager).

Astrov :  Demain à deux heures à la maison forestière, d’accord ? deux heures, tu viendras,  tu viendras ?

TOUT LE MONDE CRIE

Elena : (voyant Vania) :  Lâchez moi… ( Abominablement gênée, elle s’éloigne), je suis trop mal.

Vania : (bouleversé, s’essuie le front, pose le bouquet) : Foutu, c’est foutu.

Astrov :Le temps n’est pas désagréable aujourd’hui, mon cher Vania. Le matin il fait gris, cela sent la pluie, et l’après midi, le soleil se lève. Il ne faut pas se plaindre, c’est un bel automne, le blé d’hiver pousse, il n’y a qu’un ennui, les jours raccourcissent. (il disparaît) MUSIQUE

Scène du ruban rouge.

Hervée : Pour ceux qui en ont, c’est le moment de sortir vos appareils de photo, nous allons vous faire une belle image et la construire très lentement afin que même les photographes les plus maladroits puissent en tirer quelque chose, on appelle cette scène la scène du fil rouge où l’on voit les liens amoureux qui relient les personnages entre eux< ;

Elena : (se précipitant sur Vania) Il faut absolument que vous fassiez en sorte que mon mari et moi-même puissions-nous en aller aujourd’hui même. Faites votre possible. Vous avez compris : aujourd’hui même.

Vania :  quoi ? oui ? bon d’accord. Elena, j’ai tout vu.

Elena : je dois partir d’ici aujourd’hui même.

Arrivent le professeur, Sonia, Téléguine, Marina.

Teleguine : Moi aussi, votre excellence, je me sens patraque. Cela fait deux jours que je ne suis pas bien. C’est la tête, je ne sais pas…

Le professeur : Ils sont où les autres ?

Olga :

  Tant de souvenirs me reviennent.

D’abord mon écrivain, dès l’âge de 30 ans il avait sa maladie des poumons.

Alors il était obligé de vivre dans le sud en Crimée, pendant que moi j’étais à Moscou…

On s’écrivait au moins une fois par jour.

Nous nous sommes mariés trois ans avant sa mort, mais moi je lui ai survécu 55 ans…

Mais mon écrivain disait que le théâtre ne devait que poser les questions, et que pour les résoudre il y avait des spécialistes ; il n’était pas vraiment engagé, il ne fréquentait pas les cercles révolutionnaires.

N’empêche que pendant l’affaire Dreyfus, mon écrivain a pris parti pour Dreyfus, heureusement car j’étais tout de même juive moi… Knipper,

Ou quand Gorki a été refusé à l’académie des belles lettres pour ses idées, mon écrivain, il a démissionné pour protester.

 Le professeur : Je n’aime pas cette demeure, un vrai labyrinthe. Vingt six pièces immenses, chacun parti de son côté, vous ne pouvez jamais trouver qui que ce soit.

(Il sonne)faîtes venir Maria, et Elena où est elle ?

Elena : je suis ici.

 Sonia : (impatiente) : Qu’est ce qu’il a dit ?

Elena : plus tard.

Sonia : Tu es nerveuse, tu as l’air bizarre, (elle scrute le visage d’Elena), j’ai compris. Il a dit qu’il ne viendrait plus ici ?  C’est ça (un temps) dis c’est ça …

Elena fait oui de la tête.

Le professeur : (à Téléguine) : La maladie, on peut encore s’en accommoder, mais la campagne, excusez-moi, la campagne, c’est épouvantable, j’ai l’impression d’être tombé sur une planète inconnue . 

Mesdames Messieurs, prenez place, je vous en prie. Sonia.

 

Je vous en prie, Mesdames, Messieurs, comme on dit vulgairement, je ne vais pas me cacher derrière une boîte d’allumettes, pour réclamer toute votre attention.

(il rit de son humour).

 

Le professeur : enfin la voilà, votre maman, Vania, on va pouvoir commencer.

Mesdames, Messieurs, je vous ai convoqué pour vous annoncer une nouvelle assez fâcheuse : le petit chat est mort. Mais non… Je plaisante.

 

(Un temps).

Je ne peux pas m’éterniser à la campagne, cela m’est impossible, nous ne sommes pas faits pour vivre à la campagne, or je n’ai pas les moyens de vivre en ville avec les revenus que me rapporte le domaine.   .

Notre domaine ne rapporte en moyenne pas plus de 2 %. Je vous propose donc de le vendre.

Réaction.

En plaçant l’argent de la vente, nous pourrions obtenir un rendement de 4 ou même de 5 %. Nous pourrions même dégager un excédent de quelques milliers de roubles qui nous permettraient d’acheter une villa en Finlande.

Réaction.

Vania : Attends, je pense que j’ai mal entendu, veux -tu répéter s’il te plaît ce que tu viens de dire.

Le professeur : tout à fait.  Je place l’argent, et je dégage un excédent pour acheter une villa en Finlande.

Vania : pas la Finlande, tu as dit encore autre chose.

Le professeur : Je propose de vendre le domaine.

Vania :  c’est bien de cela qu’il s’agit.

Permutation.

 Tu vas vendre le domaine. Très bien. Riche idée. Et Maman, et Sonia, et moi, oui, nous, où veux-tu qu’on aille ?

Le professeur : Nous règlerons chaque chose en son temps. Pas tout à la fois.

Vania : Là, j e crois que je perds la boule, (il saute)  je ne comprends plus rien. Je croyais naïvement que le domaine était la propriété exclusive de Sonia. Je croyais que mon père avait clairement légué le domaine à ma sœur Véra, et que par conséquent, vu les lois en vigueur, qui ne sont pas écrites en chinois, à la mort de Véra, le domaine revenait à sa fille Sonia, ma nièce.

Tous : sa nièce.

 

Le professeur : Tu dis vrai. Qui dit le contraire ? le domaine appartient bel et bien à Sonia. Sans l’accord de Sonia, je ne bougerai pas le petit doigt. Et si je le vends c’est pour le bien de Sonia., Ma fille.

Tous : sa fille.

Vania : Là c’est trop, je ne comprends plus rien, soit je déjante (il tourne autour du rideau ) soit…soit…

Maria : (le portant dans ses bras) Vania, s’il te plaît, ne contredis pas le professeur. Crois -moi, il sait mieux que quiconque ce qui est bien et ce qui est mal.

Vania : Non, vite un verre d’eau, je dois boire. (Il boit) Tous apportent un balai. Dîtes ce que vous voulez, ce que vous voulez.

Le professeur : je ne vois pas où est le problème. Je ne comprends pas ton émotion, Vania. Je ne dis pas que ma proposition est la meilleure. Si tout le monde est contre, je renoncerai.

Un temps.

Teleguine : (ému) : Votre excellence, j’ajouterai à vos propos que j’éprouve pour la science, non seulement de la vénération, mais également une réelle empathie. Le frère de la femme de mon frère, Grigori Ilitch Tsipidripilonpomponi dont vous avez peut être fait la connaissance, vous savez Constantin Trifimovitch Lakédiemenoff était un maître en…

Vania : La ferme, face de morille,  c’est grave. Tu parleras de ça plus tard. (Au professeur), tiens justement tu peux lui demander à lui… Cette propriété a été achetée à son oncle.

Le professeur : Mais pourquoi je lui demanderais, pour quelle raison ?

Vania : Ce domaine a été acheté à l’époque pour 95 000 roubles.

Tous : 95 000 roubles.

Vania : Mon père n’en a payé que 70 000. Il restait donc une dette de 25 000 roubles. Maintenant écoute moi bien, ce domaine n’aurait pas été acheté, si je n’avais pas renoncé à ma part d’héritage en faveur de ma sœur Véra, que j’aimais passionnément. Ce n’est pas tout. Pendant dix ans, j’ai travaillé comme un malade et j’ai réussi à rembourser toute la dette.

Le professeur : Je regrette d’avoir entamé cette discussion.

Vania :  Si aujourd’hui le domaine est débarrassé de toute dette, s’il n’est pas en faillite, c’est grâce à moi, à mon effort personnel. Et maintenant, on veut m’expulser comme un malpropre.

Le professeur : je ne comprends pas où tu veux en venir.

Vania : Pendant 25 ans, j’ai géré cette propriété, j’ai trimé, je t’ai envoyé l’argent comme le plus consciencieux des intendants, et toi tu ne m’as jamais remercié une seule fois. Pendant tout ce temps-là, je n’ai reçu de toi comme salaire  que cinq cents roubles par an… Une misère. Et toi, il ne t’est jamais venu à l’esprit de m’augmenter, pas du moindre rouble.

Le professeur :Vania, comment aurais-je pu le savoir ? Je suis dépourvu de tout sens pratique, je ne comprends rien à toutes ces questions. Tu n’avais qu’à t’augmenter toi-même autant que tu le voulais.

Vania : Pourquoi est ce que je n’ai pas volé ?  (il saute) Vous devriez me mépriser de ne pas avoir volé.  (Il saute) J’aurais dû le faire, et aujourd’hui, je ne serais pas là, à mendier.

Maria : Vania, veux -tu…

Téléguine : Vania, mon petit, mon cher ami. Arrête, j’en tremble. Il y avait une bonne entente, et voilà (il l’embrasse) tout est gâché, c’est malheureux.

Vania : Vingt cinq ans que je suis avec cette mère -là, coincé comme une taupe entre quatre murs. Toutes nos pensées, tous nos sentiments n’étaient que pour toi seul. Les nuits, nous les avons gâché à lire tes articles et tes livres qu’aujourd’hui j’exècre profondément.

Teleguine : Vania, je t’en supplie, arrête, je ne peux pas…

Le professeur : (en colère) :Je ne comprends pas, mais qu’est ce que tu veux ?

Vania : Tu écris sur l’art, tu ne comprends rien à l’art, ta littérature c’est du vent, c ‘est de la cochonnerie.

Le professeur : Mais calmez le, s’il vous plait, sinon je m’en vais.

Elena : Vania, je vous le demande solennellement, taisez vous.

Vania :  Non, je ne me tairai pas (lui barrant la route) Attends, je n’ai pas fini. Tu as gâché ma vie, tu m’as empêché de vivre, à cause de toi je n’ai pas eu de vie. Tu m’as volé ma vie.  T u es mon pire ennemi.

Teleguine : C’est affreux, c’est insupportable, je m’éclipse (il sort bouleversé).

Le professeur : mais quel est ton problème ? Comment oses- tu me  parler sur ce ton-là, et proférer de telles horreurs ? Tu n’es qu’un raté, c’est tout. Si ce domaine t’appartient, garde le, garde le, je n’en veux pas de ta propriété.

Elena : Je m’en vais. Je ne peux pas rester une minute de plus dans cet enfer. (Elle crie) je n’en peux plus, je n’en peux plus !

Vania : Je suis complètement cassé. J’ai de l’énergie, j’ai de la volonté, j’ai du courage. Si j’avais vécu normalement, j’aurais pu devenir un Schopenhauer, un Dostoïevski. Qu’est ce que j’ai ? Je ne sais plus ce que je dis, je deviens fou. Maman, je suis totalement détruit. Maman !

Maria : (avec sévérité) Vaniaécoute le professeur.  (Elle le jette par terre).

Sonia (se serre contre Marina) : Ma petite nounou, ma petite nounou.

Vania : Maman, dis-moi ce que je dois faire. Non, c’est inutile, ne dis rien, je sais. (Au professeur). Tu n’es pas prêt de m’oublier.  

(Il s’en va suivi de sa mère).

Le professeur : Mesdames, Messieurs, c’est quoi tout ce tintamarre. 

Déménagement moujiks

 Débarrassez -moi de cet énergumène. Je refuse de vivre sous le même toit que lui. Il habite ici, juste à côté de moi. Qu’il déménage, il peut s’installer au village ou dans les communs. Sinon c’est moi qui m’en vais. Il n’est pas question que je vive à ses côtés. C’est totalement exclu.

Elena : (au professeur) Il faut que nous partions le plus vite possible.

Le professeur : c’est un raté, un vrai raté !

Sonia : (à genoux, elle se tourne vers son père, nerveuse à travers les larmes).

Il faut que tu sois compréhensif, Papa. Oncle Vania et moi, nous sommes si malheureux. Papa, il faut que tu fasses preuve de bonté.  .  Notre pain, on ne l’a pas volé, ce n’est pas ce que je dis, je ne dis pas ça, faut que tu comprennes. Faut que tu fasses preuve de grandeur d’âme.

Elena : (au professeur) je t’en supplie, explique-toi avec lui.

Le professeur : D’accord, je vais m’expliquer avec lui, je ne l’accuse de rien, je ne me fâche pas, mais franchement son attitude est pour le moins déplacée. C’est entendu, je vais aller le trouver.

Elena : essaie d’être plus gentil avec lui, calme le.

(Ils sortent).

Sonia :( se serrant contre la nourrice).

Ma chère nounou, ma petite nounou.

Marina : Ce n’est rien, ce n’est pas grave. Ça cacarde et ça cacarde comme les oies, puis ça s’arrête, ça cacarde et ça cacarde, puis le calme revient. 

Sonia : Ma nounou.

Marina : (elle lui caresse la tête) : Tu trembles comme s’il faisait froid. Calme toi, tu es ma petite orpheline préférée. Dieu est bon. Un peu de tilleul ou une infusion de framboise et ça passera. Ne t’en fais pas, ma petite orpheline.  Écoute- moi ça, tu les entends ces oies, elles se chamaillent. Ah les sales bêtes.

Coup de feu.

Elena crie.

Sonia tressaille.

Marina : Oïe Oïe Oïe mon dieu, pourvu que

Le professeur : (il titube, tremblant de frayeur).

Retenez le, il est devenu fou.

Elena se battant avec Vania.

Elena : allez,  lâchez-moi ça. Donnez -moi ça.

Vania (se dégageant).

Laissez-moi faire Elena.

Où est-il ? Le voilà. (Il tire).

 Raté, j’ai encore raté mon coup.

Salaud, vieux salaud !

(Il jette le revolver par terre et épuisé s’assied, le professeur est abasourdi, Elena se sent mal).

Elena : emportez-moi, je ne veux pas rester ici, à l’aide s’il vous plaît, tuez-moi, allez-y, je ne veux pas rester ici, je ne veux plus

Vania : Mais je fais quoi là, je fais quoi ?

PAUSE   PIANO

Sonia : ma nounou, ma petite nounou.

PUIS DERVICHES  TOURNEURS

Vania :

Les intestins gelés

je me réveille

Sans cesse je me réveille

Encore une lumière dans la pluie nocturne

Le bruit éloigné des pas de la personne attendue

Sur les feuilles mortes.

Des meules de foin

Dans la  vaste solitude de la lande flétrie

Le soleil fait briller les pierres de la lande flétrie

Mais je fais quoi là, je fais quoi

Mais je fais quoi là, je fais quoi

 

Sonia

L’essaim des songes  tourbillonne

Que vienne un bruit de lumière et de vie

L’ombre des arbres emplit m’empoisonne 

Mon regard fige la terre et je tressaille

Mais je fais quoi là,  je fais quoi

 

Tous : Mais je fais quoi là

 

ACTE IV

Hervée :

  

Quatrième acte

 Tout va s’éteindre en douceur, il faut faire vite, il reste une petite demi-heure, et la nuit va tomber.

Mais il ne faudrait pas que la fin soit trop sombre.

Téléguine et Marina dévident un écheveau de laine.

Teleguine : Il serait fort opportun, ma chère Marina, que vous fassiez preuve de plus de célérité, car je présume  fort que nous allons être appelés dans quelques instants pour la cérémonie d’adieux.  Ils ont fait sortir la voiture.

Marina : Je fais ce que je peux.

Teleguine : Ils partent pour Kharkov, c’est là qu’ils vont vivre.

Marina : Tant mieux

Teleguine ;  Quelle histoire. Je pense qu’Elena surtout a eu très peur. Vous vous souvenez  comme elle criait « je ne veux pas rester ici, à l’aide s’il vous plaît, je veux m’en aller au plus vite, allons à Kharkov chercher du calme et nous enverrons chercher nos bagages plus tard ». Ils partent sans bagage. Marina, il était donc écrit qu’ils ne devaient pas rester ici, le destin l’a décidé ainsi.

Marina : c’est mieux comme ça.  Quelle agitation, et ces coups de feu, quelle honte.

Teleguine : On dirait un tableau d’Aîvazovski

Marina : Je n’osais même pas regarder. (Un temps).

Nous allons reprendre nos habitudes. Le thé à 7 heures du matin, le déjeuner à midi, et le soir on se mettra à table pour souper. Comme chez les gens normaux, comme chez les paysans.

Oh Dieu qui règne là -haut, excuse tous mes pêchés « il y a longtemps que je n’ai pas mangé de nouilles ».

OLGA

  Une simple remarque. Les gens reprochaient souvent à mon écrivain de ne décrire que la médiocrité des hommes, de ne jamais montrer de héros positifs. Il répondait : oui je veux montrer aux gens comment ils vivent mal, comment leur existence est ennuyeuse, et quand les gens comprendront ça, ils chercheront sûrement à inventer une vie différente et meilleure.

 

Marina : « il y a longtemps que je n’ai pas mangé de nouilles ».

Teleguine : C’est vrai, il y a bien longtemps que nous n’avons pas fait de nouilles  à la maison.

Bien longtemps.  

Marina : ,  , personne ne reste sans rien faire ici, tout le monde travaille. Sonia, où est-elle ? 

Teleguine : au jardin avec le docteur, ils cherchent Vania, ils ont peur qu’il se tire une balle.

Marina : son pistolet, où est-il ? 

Téléguine : (baissant la voix) Je l’ai caché dans la cave.

Marina : Dieu serait fier de toi…

Arrivent le docteur et Vania.

 Vania :Lâche moi (à Marina et Téléguine)Vous, dégagez.  

Téléguine : je dégage, je dégage Vania.

Marina : comme des oies je te dis, et ga gga ggga.

(Elle s’en va sa laine à la main).

Vania : laisse -moi.

Astrov :  je te laisserai tranquille avec grand plaisir,  il y a longtemps que je devrais être parti,  mais je ne te lâcherai  que  lorsque tu m’auras rendu ce que tu m’as pris

Vania : Je ne t’ai rien pris.

 Vania : (un temps ). Je suis trop bête, je tire deux fois, et je le rate deux fois, je m’en voudrais toute ma vie.

Astrov : Si t’avais envie de tirer, il fallait te mettre une balle dans la tête.

Vania : c’est étrange, hein ?  J’ai fait une tentative de meurtre, et on ne m’arrête pas, on ne me livre pas à la justice. Ce qui veut dire que l’on me considère comme fou.  (il rit méchamment). 

Vania :  Si je suis fou, et irresponsable, j’ai bien le droit de dire n’importe quoi.

Astrov : On connaît la rengaine. Tu n’es même pas fou, tu es juste une sorte d’imbécile, un petit peu excité. Dans le temps, je considérais les imbéciles comme des anormaux, des malades, Maintenant je pense que l’état normal d’un homme c’est d’être imbécile. Donc tu es tout à fait normal.

Vania : (se prenant le visage dans les mains) : J’ai honte, si tu savais comme j’ai honte.  Qu’est ce que je peux faire ?

Astrov : Rien.

Vania :  Donne moi quelque chose. Pour que j’oublie. J’ai 47 ans, supposons que je vive jusqu’à 60 ans, il me reste 13 ans à vivre. C’est long treize ans. Comment est ce que je peux vivre encore treize ans.  Qu’est ce que je peux faire ?  Comment remplir treize années ?Tu comprends. PAUSE PIANO     Je rêve d’une vie nouvelle.   

Astrov : (avec dépit) : tu veux une vie nouvelle, mais tu ne vois pas que toi comme moi,  nos situations sont désespérées.

Vania :  tu crois ?

Astrov : absolument.

Vania : Donne moi quelque chose, ça me brûle-là (il montre son cœur).

Astrov : (criant, en colère) Tu m’emmerdes, tu comprends ça.  (Se radoucissant).

 piano.

 Ceux qui vivront après nous dans cent ans ou deux cents ans, et qui nous mépriserons d’avoir gâché nos vies, ceux -là peut -être trouveront le secret du bonheur.   Pour nous, mon vieux, il ne reste qu’un espoir, celui de pouvoir rêver sous terre, de faire des rêves agréables dans notre cercueil.   . Mais n’essaie pas de faire diversion, rends -moi ce que tu m’as pris.

Vania : Je ne t’ai rien pris.

Astrov : Tu m’as pris dans ma trousse un flacon de morphine. (pause). Écoute si tu veux te suicider, fais- le, va dans la forêt, et tire-toi une balle dans la tête. Mais rends -moi la morphine. Sinon ça va jaser derrière notre dos, on va m’accuser de non-assistance.

À personne en danger, déjà que faire ton autopsie cela ne sera pas très drôle…

(Arrive Sonia).

Vania : Laisse moi tranquille !

Astrov : Sonia, s’il vous plaît, votre Oncle m’a volé un flacon de morphine dans ma trousse, il refuse absolument de me le rendre, dîtes lui que je n’ai pas le temps, je dois m’en aller.

Sonia : Oncle Vania, c’est vrai ? Tu as pris la morphine.

Astrov : j’en suis absolument sûr MUSIQUE

Sonia : Oncle Vania,rends- la. Tu sais, je suis aussi malheureuse que toi, mais voilà, j’accepte de souffrir, et je souffrirai jusqu’à ma mort. Toi aussi, Oncle Vania, il faut que tu acceptes. (pause) Rends la morphine, c’est moi, ta petite Sonia qui te le demande. Tu es mon oncle, je sais que c’est dur, c’est très dur, je le sais, mais il faut résister.

 Astrov : eh bien je vais pouvoir enfin y aller.

Scène des moujiks au salon, accordéon, pantomimes.

Entrée de Marina, elle les engueule en mina, puis négocie la vodka, puis leur donne l’ordre de ranger, geste de Marina.

MUSIQUE.

Elena :je m’en vais (tendant sa main à Astrov) Ia ô.

Astrov : tout de suite.

Elena : tout est prêt Lotchadi ougé padani.

Astrov : alors au revoir…

Elena : Vous m’aviez promis de partir aujourd’hui- même    civodnïa vi obetchali mnié, chto ouédiété   atciouda

Astrov : c’est exact, mais je suis sur le point de m’en aller moi aussi. Vous avez eu peur. (Il lui prend la main)ça fait tellement peur.

Elena : da.

Astrov : : Et si vous restiez quand même, hein, allez, demain, on se retrouve à la maison forestière.

Elena : Impossible, tout est prêt pour partir,. Je vous demande une seule chose, ne pensez pas trop de mal de moi,  

Elena : Vous êtes quelqu’un de drôle. Je suis en colère à cause de vous, et pourtant je garderai un bon souvenir de vous.       Nous n’allons plus jamais nous revoir, alors je veux bien vous l’avouer, j’ai été un petit peu amoureuse de vous. Bon, voilà, c’est tout, serrons nous la main et quittons nous en bons amis.  

 

Astrov : (lui serrant la main) : alors partez. (songeurAinsi partout où vous posez le pied, vous et votre mari, partout vous n’apportez que de la destruction. Je plaisante bien sûr, mais tout de même, c’est étrange, vous seriez restée plus longtemps, cela se serait terminé par un désastre.  ).

Elena.

Tant pis, pour une fois.. Il faut partir.

Astrov : alors allez partez.

Elena : Ils arrivent, j’entends  du bruit (en russe) idout  kagetcia

Astrov :  Finita    (il sifflote)

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Le professeur, Maria, avec un livre, Vania, Téléguine.

Le professeur (à Vania) : Allez, il faut savoir oublier le passé pour avancer.  J’accepte tes excuses, accepte les miennes. Adieu.

(Ils s’embrassent trois fois).

Vania : Tu recevras régulièrement la même somme qu’auparavant. Tout sera comme par le passé.

Elena embrasse Sonia.

Le professeur : (baisant la main de Maria) :Maman.

Maria (embrassant le professeur) : Excellence, faîtes vous faire une nouvelle photo et envoyez-la-moi. Vous savez quelle estime je vous porte.

Téléguine : Adieu votre excellence, ne nous oubliez pas.

Le professeur : (après avoir embrassé sa fille Sonia) : Adieu, Adieu à tous. (Au docteur)-        . Messieurs, il faut faire son œuvre, s’accomplir, agir, agir et faire son œuvre.  Adieu, et que la santé accompagne le cours de votre vie.

Il s’éloigne accompagné de Maria et de Sonia.

Vanina (baisant passionnément la main d’Elena) : Adieu, pardonnez -moi, nous ne nous verrons plus jamais.

Elena (émue) : Adieu mon cher Vania.

(Elle l’embrasse dans les cheveux).

Astrov : Face de Morille, peux -tu donner l’ordre de faire ouvrir le portail. 

Teleguine : bien entendu docteur, c’est  comme si c’était déjà fait.

MUSIQUE DU DEPART.

 

Astrov : rassemblant son matériel : Vous ne les accompagnez pas, vous.

Vania : Qu’ils s’en aillent, mais moi, moi je n’en peux plus Il faut vite que je trouve à m’occuper. Travailler, travailler.

Marina allume des bougies.

 

Astrov :

Ça y est, ils sont partis Le professeur doit être soulagé, il n’est pas prêt de remettre les pieds ici.  

Sonia : Partis. (Elle s’essuie les yeux) Alors Oncle Vania, ça y est, on peut s’y remettre.

Vania : au travail, au travail.

 Sonia : ça faisait longtemps hein, que l’on ne s’était pas retrouvé ensemble Oncle. Vania. Mon stylo ne marche plus, je n’ai plus d’encre. Eh bien cela me rend triste qu’ils soient partis.

Maria : Ils sont partis (elle se plonge dans un livre).

Sonia ; On n’a qu’à commencer par les factures. Quel retard, c’est abominable, on a tout laissé en plan.  

(Ils épluchent le courrier en silence).

Marina : moi, je n’ai qu’une envie, dormir.

Astrov : quel silence, juste un bruit de papier, un grillon au loin.   Faut que j’y aille. Mais je n’ai pas envie de partir.   MUSIQUEAdieu honorables meubles, adieu samovar, adieu tables et chaises et je prends la route.

(Il range ses affaires).

Marina : Docteur, pourquoi vous pressez vous ? Restez encore un petit peu.

Astrov : C’est impossible.

 

Un moujik : Docteur, votre voiture vous attend, il reste quatre minutes avant la fin.

Astrov :ça va bien comme ça, j’ai compris. Prends ça, mais attention c’est fragile.

Le moujik : à vos ordres, docteur.

Le docteur : Bon, c’est bon.

Sonia : on vous revoit quand cher Docteur. ?

Le docteur : normalement pas avant l’été prochain.     Merci pour le pain, merci pour le sel, ). Adieu, toi.

Marina : Docteur, vous ne pouvez pas partir sans prendre de thé.

Docteur :je n’en veux pas ma belle.

Marina : alors une petite vodka.

Docteur : je ne dis pas non. J’ai un problème avec ma voiture, elle tousse, je l’avais remarqué hier quand Arouchka est allé à la pompe.

Vania : il faut changer les fers.

Docteur : c’est ça oui, je vais être obligé m’arrêter à Rojdviesténi chez le forgeron. C’est sûr ça.

(Il déplie une carte).

L’Afrique, quand je pense que là -bas c’est la canicule, l’horreur.

Vania : oui c’est sûr.

Marina : (revient avec un plateau, dessus de la vodka et du pain). Allez docteur, cul sec (il boit).  

Astrov : c’est bien. Allezje souhaite à tous et à chacun les meilleures choses Ce n’est pas la peine de m’accompagner., Nounou.

(Il s’en va, Sonia l’accompagne, Marina s’assied).

 

Marina : Parti.

Sonia (revenant) : Il est parti.

 

(Sonia s’est assise, elle écrit).

Marina : (baillant) : Toi qui nous regarde là -haut, pardonne nous…Nous ne sommes que de pauvres mortels.

 Entrée de tout le monde.

 

Vania (à Sonia lui passant la main dans les cheveux ) :Sonia, ma petite Sonia, je n’ai plus de courage, si tu savais à quel point je n’ai plus de courage.

Sonia :

Mais quoi faire ? Il faut vivre.

Nous allons vivre, nous allons vivre de longues, longues files de jours, de longues soirées.

Véra : Nous allons affronter patiemment toutes les épreuves futures.

Astrov : Nous travaillerons intensément pour les autres, dès maintenant, et jusqu’à ce que nous soyons vieux, sans jamais nous reposer,

Maria : et quand l’heure arrivera, nous nous éteindrons tranquillement,

Le professeur : et là-bas, par-delà la tombe, nous pourrons dire que nous avons souffert,

Elena : que nous avons pleuré, que notre vie aura été bien amère, 

Marina : Et ensemble nous connaîtrons une vie splendide ! magnifique ! superbe ! 

Olga : et nous existerons en nous amusant.

Téléguine.

Nous penserons à nos malheurs d’aujourd’hui avec un sourire ému, et nous nous reposerons.

Sonia : Je le crois vraiment, je le crois passionnément, ardemment.

Nous nous reposerons.

Anissia : Nous entendrons les anges, nous verrons tout le ciel s’illuminer comme un diamant.

Sonia : Nous verrons   le mal  terrestre et toutes nos souffrances  noyées dans la bonté  qui se répandra sur la terre tout entière,

Véra : et notre vie deviendra calme, légère, douce comme une caresse, j’en suis sûre, j’en suis sûre.

Sonia : Mon pauvre Oncle Vania, tu pleures, tu pleures.

Le docteur : Tu n’as pas connu le bonheur dans ta vie,

Sonia : mais attends, attends, Oncle Vania, nous nous reposerons,

Un temps Vania seuls- quinze secondes.

Les enfants consolent Vania FIN DE LA MUSIQUE.

Olga.

Mon cher écrivain, j’ai continué de t’écrire après ta mort. Tu te demandais toujours, si cent ans plus tard, les gens auraient encore une pensée pour toi, tu étais toujours en train d’espérer un monde meilleur.  Eh bien un an  après ta mort , la Russie a fait sa première révolution puis sa seconde révolution,  et puis 82 ans plus tard tout s’est écroulé, dans un épouvantable fracas, mais  ne t’inquiète pas , mon cher écrivain,   tous  ceux qui rêvent   d ‘un monde meilleur,  tous ceux qui cherchent les clés de l’ hypothétique bonheur  que tu appelais inlassablement sont  toujours là, bien  vivants,   énergiques  fougueux, fervents. 

Danse Russe

Salut

Entrée de la soupe   MUSIQUE

On allume les lumières d’appoint.

 FIN