COMMENT JE ME RETROUVE CONSEILLER EN DRAMATURGIE POUR LA CIE DE DIJON 26 000 COUVERTS
Philippe Nicolle me demande cette collaboration. Je ne vois pas bien comment je peux m'immiscer dans les affaires d'une autre compagnie, je ne me vois pas très utile, c'est une compagnie qui fait des magnifiques spectacles, mais Philippe Nicolle aime se confronter, lancer ses idées et se les faire renvoyer.
Je passe dans leur caserne de Dijon 5 jours du 6 au 11 février 2006, puis j'assiste au crash test d'Aurillac le 14 mars, je rentre en voiture à Dijon avec Philippe, on discute tout le long du voyage.
L'idée c'est d'inventer un faux incident dans un théatre traditionnel et d'annuler la représentation, alors tout se passe dehors, mais quoi ?
A Aurillac, ils jouent le Shakespeare comme ils l'auraient joué, dedans, et créent un incident sur la fin. C'est bien, c'est drôle, c'est une satire du théâtre comme on le pratique en salle, les recherches problématiques, les mises en scène qui se veulent jeunes et originales.
Le 13 avril je retrouve la compagnie à Dole, pour une autre sortie de chantier. J'envoie mon ordonnance à Philippe
Salut Philippe, notes très éparses et rapides
C’eût été miracle, pan- dans- le -mille.
C’est déjà bien, mais ce n’est pas « très bien. »
1- La mystification :
Personnages justes.
Il y a la panne qui laisse les gens sur leur faim.
Tu nous décrivais, l’inondation, la fumée, la panique etc.
Là c’est trop léger.
Positif : la queue va fonctionner, la mystification aussi. Ce qu’il faudrait juste ce sont des surligneurs. J’écoutais les gens , il faudrait un acteur qui fasse haut -parleur. Par exemple j’entendais à + 15 minutes une femme dire « si ça se trouve c’est ça le spectacle »
L’autre :j’ai tout compris c’est beaucoup de bruit pour rien ». 1 Madame dit « la Podémie, je l’ai vue à Lons , c’était pareil, trop drôle ».
Une autre, celle de 90 ans : « être ici ou devant ma télé, je préfère ici, je suis pas seule au moins. »

Sébastien Chabanne, Karine Abela, Olivier Durel, Jacques Ville, Valérie Beril
Avec vous, les gens s’attendent à « énorme » J’entendais quelqu’un « ah c’est tout de même pas les Fournel ». Oui, c’est le problème de la réputation à tenir. Les gens sont pré-réglés, 26 000.
Rançon d’être déjà connus, et de ne pas avoir le droit de trop s’éloigner de ce qu’on est.
2- Shakespeare
on va vous montrer Shakespeare, pur, en plein espace ouvert, débarrassé de sa gangue . Pas de gag, pas d’artifice. Le texte, rien que le texte.
Alors ? vous voyez bien que Shakespeare, c’est de la rue et que la place de 26 000 c’est dans la rue.
Discours moralisateur et prétentieux, et surtout sans humour. La fin sans humour, non.
Autant j’avais été impressionné à Aurillac par le savoir-faire de la compagnie à l’intérieur avec un style, un humour etc.
Autant là, je trouve ça creux, vide, conformiste, sous -CDN et j’en passe.

Evidemment, le public on lui dit : Shakespeare ! alors , c’est total respect, il fait semblant d’écouter comme au concert de musique classique. Il applaudira très fort. Même s’il n’a rien entendu . Sarah me dit : mais Jacques Viel en monstre shakespearien , c’est beau , non ? je dis non , ça marche 20 secondes, après il faut que ça se transmute. Ce ne sont pas les comédiens qu’il faut mettre en cause, ils sont en situation d ‘audition au cours Florent. Ils passent des scènes, et c’est le naufrage.
Alors je connais ta réticence, tu te penses condamné à finir en 26 000, théâtre-catastrophe pour sauver une situation avec 3 bouts d e bois et six serpillières.
On a besoin d’être ému.

Or autant ils ont des vrais personnages au début, on se régale de la justesse de chacun, autant quand ils jouent Shakespeare, ils sont creux et vides.
Alors peut -être que pour toi ça marche, parce que cela fait tellement longtemps que tu n’as pas entendu de grands textes, la petite dame de 90 ans aussi trouve ça bien, mais pour 26 000 il faut viser plus haut.
Question d’angle d’attaque.
Une compagnie de 10, 12 ou 15 comédiens doit terminer avec la force énorme du nombre, par pas une scène à 2, où tout le monde s’ennuie forcément.
Alors quelques pistes
celle que vous commencez, avec souffleurs, passage du texte en français moderne, costumière errant d’un comédien à un autre, régisseur maladroit. Début d’incendie d’un costume, bref la compagnie qui essaye de sauver les meubles,ce que vous savez faire ;théâtre catastrophe, plus de vraisemblance du tout.Tout le monde rejoue avec ses costumes civils, glissement vers d ‘autres auteurs sans faire exprès . etc. Les bruits de porte du VW étaient vraiment très drôles dans le genre et tous les accidents imaginables. La sirène qui repart, l’eau qui déborde…
celle d’Aurillac. Vous refaîtes la mise en scène Pehenne, avec chansons, chœurs. Jacques refait un peu du jargon, metteur en scène. Michel explique la maquette. Ça bloque sur la scène des nus etc. Ce pourrait être une belle satire du théâtre aimé des Dracs, de ce conformisme intellectuel, ce consensus sur la pseudo recherche.
ce dont tu me parlais. On n’a plus de théâtre, eh bien on refait le théâtre des premiers temps de l’humanité. Culte de Dionysos. On apporte de quoi boire, et une sorte de délire se met à exister. On demande aux gens du public d’intervenir. (les faux). Cracheur de feu, acrobates, musiciens, espèce de grand mezzé, fusion totale avec le public. On oublie quasiment Shakespeare. C’est le retour aux sources. Oui ça ressemble à, un feu de camp, et alors ? C’est la défense d’un moment de proximité.
Fin du rapport du commissaire du peuple. J.Livchine. 15 avril 2006
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